If pyramids were square
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If pyramids were square

Le 19 Jan 1987
Article publié pour le numéro
L'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives ThéâtralesL'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives Théâtrales
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A la Renais­sance, l’Eu­ropéen décou­vre les grandes lois qui régis­sent le réel et part à la con­quête du monde. La per­spec­tive linéaire, mise au point par Ucel­lo, Brunelleschi et d’autres, cod­i­fiée par Alber­ti et Piero del­la Francesca, enferme l’e­space dans un car­can, réduit le monde à un tracé régu­la­teur et piège les corps dans la rigueur math­é­ma­tique. Tout est con­stru­it autour de l’homme, qui résume les lois de la nature, domine la réal­ité, mesure et des­sine le paysage, les con­stel­la­tions, l’anatomie humaine et étudie les sci­ences naturelles. L’idéal de la Renais­sance, c’est l’homme « dans le car­ré et dans le cer­cle ».
L’ap­pli­ca­tion de cet idéal trou­ve son aboutisse­ment au théâtre dans la con­cep­tion de la scène dite « à l’i­tal­i­enne », où les trucages et la machiner­ie ren­for­cent cette vision glob­ale de la réal­ité.
Mais der­rière l’équili­bre appar­ent des corps. et des archi­tec­tures, lié à cet univers de la Mesure, de la Pro­por­tion et de la Ville idéale, au-delà du mythe de la per­fec­tion, appa­rais­sent des forces con­tra­dic­toires et vio­lentes, niant les anci­ennes cer­ti­tudes.
La per­spec­tive eucli­di­enne devient car­can et le code per­spec­tif, au bout de 400 ans d’ex­is­tence, ne peut plus véhiculer la nature frag­men­tée au XXe siè­cle. Marey et Muy­bridge imag­i­nent la pho­togra­phie du temps et éla­borent les per­spec­tives décom­posées. Le ciné­ma, parachevant le mou­ve­ment, habituera le spec­ta­teur aux déplace­ments con­tin­uels des points d’ob­ser­va­tion.
L’artiste va dès lors appro­fondir jusqu’à la fébril­ité le rap­port entre matière et énergie.
Les impres­sion­nistes détru­isent le code hérité d’Al­ber­ti. Finie la vision eucli­di­enne du monde, la ligne de fuite se désaxe, la symétrie s’estompe, la réal­ité se déshar­monise et l’u­nivers solide dif­fuse ses formes et couleurs. L’in­térêt porte désor­mais sur le détail et sur l’in­stant. Le réel s’ex­prime en une mosaïque de tach­es miroi­tant dans l’e­space lumineux, qui englobe l’être humain lui-même. Tout devient vibra­tion.
Cet éclate­ment du sché­ma visuel clas­sique sera suivi par les futur­istes (la scène futur­iste exclut tout esprit rationnel et se veut l’équiv­a­lent de l’e­space urbain), les dadaïstes, les abstraits, les cinétistes, …
Tan­dis que, pen­dant des siè­cles, l’art avait per­mis à l’homme d’ap­pro­fondir sa con­nais­sance des lois du réel, une nou­velle philoso­phie de l’e­space, en réso­nance avec la toute jeune pro­liféra­tion de l’im­age, allait l’en détach­er.
Le spec­ta­cle saisit le corps — com­plice du réseau géométrique — et le cat­a­pulte de la per­cep­tion eucli­di­enne à celle du monde flu­ide de l’in­for­ma­tion, du corps-sujet au corps-objet, du corps-sub­stance au corps-écran ; l’his­toire devient fic­tion, l’ar­ti­fice sup­plante le réel.
A tra­vers la con­quête de la vitesse et par l’ac­quis infor­ma­tique s’an­nonce l’ère de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle ; la dom­i­na­tion du temps devient le nou­veau défi.
Pour­tant, à l’aube de cette péri­ode où l’homme fait face aux écrans du paysage télévi­suel qu’il a créés — et qui con­stituent l’aboutisse­ment élec­tron­ique des écrans de verre de Dür­er — ne s’ori­ente-t-il pas vers une nou­velle renais­sance, qui offrirait à la per­spec­tive de gag­n­er son dou­ble pari : enfer­mer, pour mieux tra­vers­er le vis­i­ble ?

Frédéric Fla­mand

Dès le départ, on a le sen­ti­ment aigu que toute une troupe, toute une pra­tique se choisit et se donne pour son pro­pre enjeu ; que c’est du Plan K et de ceux qui le font que le Plan K témoigne, en un pro­pos et un vocab­u­laire néan­moins partage­ables à cha­cun. Car si Frédéric Fla­mand revendique volon­tiers « l’in­ten­sité plutôt que l’in­ten­tion », If pyra­mids n’en appa­raît pas moins, de la part d’une com­pag­nie par­fois trop com­mod­é­ment éti­quetée « expéri­men­tale », comme un retour, un rap­pel, voire un véri­ta­ble plaidoy­er pour le vivant, le vibrant, le sen­si­ble, l’imag­i­naire, en somme la « dimen­sion humaine » dans tous ses (meilleurs) états.
Le choix de cinq nou­veaux et tout jeunes acteurs/ danseurs par­ticipe cl’ ailleurs de ce par­ti pris : Ricar­do Car­val­ho, Hervé Dubois, Ludovi­ca Ric­car­di, Elis­a­bete San­tos et Thier­ry Smits, dans une éton­nante dialec­tique entre leur maîtrise et leur fragilité, leur tech­nique et leur sueur, con­stru­isent et « bougent » ces Pyra­mides avec une fer­veur telle que, pour citer Mac Luhan, le medi­um devient vrai­ment ici le mes­sage, et leurs corps le sens même de leur jeu.
D’une suite éclatée de plans-séquences, dont les ful­gu­rances et les douceurs s’in­scrivent à la rétine et au cœur comme autant d’in­stan­ta­nés, émer­gent peu à peu, secrète­ment, la cohérence et la poésie par­ti­c­ulière du puz­zle — tels en ces tableaux-polaroïds chers à David Hock­ney.
Rarement osmose aus­si exem­plaire fut-elle accom­plie entre les divers élé­ments du plateau, jusqu’au véri­ta­ble décor d’é­clairages et de dias/vidéo réal­isé par Mar­co For­cel­la et Car­los Da Ponte.
Le New-Yorkais Peter Gor­don et l’Alle­mand Marin Kasimir ont, faut-il le pré­cis­er, conçu sur le ter­rain même des répéti­tions l’un sa musique, l’autre sa scéno­gra­phie.
Fasci­nante « orches­tra­tion » qui, de la ryth­mique min­i­mal­iste au bruitage « con­cret », de la vio­lence rock à la mélodie en fugue, imprègne la moin­dre méta­mor­phose des êtres et des choses — parte­naires à part entière.
Car elle est acteur, pleine­ment, l’énorme struc­ture en mod­ules de bois de Kasimir qui tan­tôt se fait car­can, bar­reaux, bar­rière, tan­tôt ouvre le champ du labyrinthe aux deux grands par­avents où se déploie la ville peinte, dernière per­spec­tive à subir ou à apprivois­er …

Cather­ine Degan ( extrait du jour­nal « Le Soir »)

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#27
mai 2025

Belgique 1986 L’énergie aux limites du possible

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30 Sep 1986 — J'ai souvent dit et répété que la difficulté pour un organisateur de festivals est de concilier la variété et l’unité…

J’ai sou­vent dit et répété que la dif­fi­culté pour un organ­isa­teur de fes­ti­vals est de con­cili­er la var­iété et l’unité de la pro­gram­ma­tion. La var­iété con­siste à présen­ter au pub­lic un état du théâtre inter­na­tion­al…

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