L’énergie aux limites du possible
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L’énergie aux limites du possible

Le 31 Jan 1987
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L'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives ThéâtralesL'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives Théâtrales
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Il serait absurde de vouloir attribuer à ces onze spec­ta­cles créés ou représen­tés en 1986 un puis­sant fond com­mun qui les rassem­blerait sous la ban­nière d’une « iden­tité belge ».
Bor­no­ns-nous sim­ple­ment à con­stater qu’ils ont été réal­isés ici et pas ailleurs et qu’au tra­vers de leurs dif­férences se glis­sent çà et là des con­nivences qui, sans pou­voir con­stituer le label Bel­gique, por­tent la mar­que d’une his­toire com­mune vécue dans un univers cul­turel chao­tique et tirail­lé.
Georges Banu et Pierre Ster­ckx ne se con­nais­sent pas. L’un habite Paris, l’autre Brux­elles. Ils ont aperçu tous deux Bacon, le pre­mier dans « La mis­sion » au théâtre Varia, l’autre au Théâtre 140 dans « Couteau-oiseau » des Epigo­nen. Des spec­ta­teurs français ont repéré cet été à Avi­gnon des asso­ci­a­tions entre le cli­mat d’Epigo­nen et celui qui se dégage du « Juste ciel » de Nicole Mossoux.
Sans doute le rap­port dif­fi­cile que nous entretenons à la langue fait-il sur­gir une dimen­sion théâ­trale qui puise sa source dans un univers de pein­ture et d’im­ages et qui engage le jeu des acteurs et des danseurs dans une dynamique par­ti­c­ulière qui oscille entre la con­science d’une dif­fi­culté à vivre son corps et la ten­ta­tive dés­espérée d’en chercher la maîtrise. Cette dual­ité se man­i­feste dans « Bartok/ Aan­tekenin­gen » de Anne Tere­sa De Keers­maek­er (où ce rap­port frise la per­fec­tion) mais aus­si dans « Gilbert sur scène » d’Yves Hun­stad, « The show must go on » du Groupov, « Juste ciel » de Nicole Mossoux et « If pyra­mids were square » du Plan K.
«Pas un jour où je ne pense à la mort,» écrivait Mozart comme nous le rap­pelle Marc Rom­baut. Elle se cache der­rière les jeux de séduc­tion avec lesquels le com­pos­i­teur s’a­muse, à 19 ans, dans les jardins de la « Fin­ta gia­r­diniera» ; elle se cache sous l’or­eiller de Gilbert qui attend de la con­vi­er à son xème ren­dez-vous pour pou­voir imag­in­er de l’af­fron­ter sans cette angoisse qui lui noue la gorge au moment de rire ; elle sur­git enfin der­rière les « Pupilles du tigre », per­me­t­tant à Paul Emond d’af­firmer « le men­songe de l’art qui a tou­jours voulu apprivois­er la mort ».
Lorsque le Groupov, pour définir son tra­vail, utilise l’ex­pres­sion de « nou­velle naïveté », il n’est peut-être pas aus­si naïf qu’on le pense. Pour retrou­ver l’én­ergie néces­saire au développe­ment du tra­vail artis­tique, il faut être ani­mé d’un esprit de décou­verte et d’un goût du risque qui peu­vent pro­cur­er des plaisirs nou­veaux.
Ce risque, Philippe Sireuil l’a pris en pas­sant com­mande d’une pièce à Paul Emond qui n’avait jamais écrit pour le théâtre ; et Isabelle Pousseur en s’at­taquant au « Roi Lear » avec la jeune équipe des comé­di­ens du Ciel noir qui avaient réal­isé « Je voulais encore dire quelque chose. Mais quoi ?».
Cette énergie tra­verse les qua­tre heures de représen­ta­tion de Jean-Claude Drouot dans « Kean », dans cette lutte sou­vent pathé­tique qu’il mène entre lui-même et son per­son­nage.
L’én­ergie ani­me les chanteurs de la « Fin­ta gia­r­diniera » car, à l’opéra comme aime à le soulign­er Ger­ard Morti­er, les acteurs ont des choses telle­ment fortes à dire qu’ils sont oblig­és de les chanter.
C’est parce qu’elles brû­lent leur énergie que les danseuses de Rosas et Nicole Mossoux quit­tent la scène dans un véri­ta­ble état d’épuise­ment.
C’est au plus pro­fond de lui-même que l’ac­teur doit puis­er son énergie. « Dans la mémoire de ses mus­cles et de ses nerfs se trou­ve une part unique et sin­gulière de l’âme his­torique » souligne Jacques Del­cu­vel­lerie.
Cette empreinte his­torique gref­fée sur son expéri­ence per­son­nelle et sans doute son incon­scient, il doit la faire sur­gir avec la plus grande hon­nêteté. C’est à ce prix qu’il pour­ra nous émou­voir et qu’il sera comme le dit Georges Banu, un « homo ethi­cus », ou pour repren­dre la belle métaphore emprun­tée à Philippe Iver­nel, sem­blable au dieu Dionysos, qui, « de son pas d’ébran­leur, ferait frémir le mar­bre même ».

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Bernard Debroux
Écrit par Bernard Debroux
Fon­da­teur et mem­bre du comité de rédac­tion d’Al­ter­na­tives théâ­trales (directeur de pub­li­ca­tion de 1979 à 2015).Plus d'info
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Par Françoise Collin
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