Bruxelles, le 28 septembre
Cher Paul,
Depuis la première des Pupilles du tigre, il n’est pas de jour où je n’aie repensé à la pièce, pas de jour où je n’aie songé à t’écrire. Mais chaque fois que je’ voulais prendre la plume, la perplexité me saisissait. Comment nommer mes impressions, ce curieux mélange, d’enthousiasme et de gêne dont je ne parviens pas à me défaire ?
Que je repense l’un après l’autre aux différents éléments du spectacle et chacun d’eux me frappe par sa beauté. Le texte, les comédiens, le décor, les costumes, les lumières, les silences et les bruits : il n’y a pas une partie faible, pas une donnée qui n’approche de la perfection.
J’aime par-dessus tout ces moments où la fiction s’emballe et se défait, où la parole cède sous les actes : Béatrice relevant sa robe (« Un regard de peintre, c’est toujours différent »), la dispute autour de la table (« Les pruneaux ! Tous les pruneaux ! »), la toile qu’un coup de fouet lacère ( « Sur ce tableau, il n’y a pas de tigre »), l’effondrement de Meisterlich (« J’avais tant rêvé d’être dompteur ! »), le surgissement de l’illusionniste ( « Je vous ai surpris ? » ). Et plus encore cette façon de mettre en scène, jusqu’à l’impossible, le désir forcené du théâtre (« Tout est encore possible. Un spectacle plus bref mais aussi parfait. On supprime le peintre. Je remplacerai le maître dompteur »).
D’où vient alors ma gêne ?
Peut-être de la gravité de l’ensemble et paradoxalement de sa tenue. Tout est important, tout est dense, tout signifie. Dans le texte comme dans la mise en scène. Manquent pour moi, peut-être, quelques moments plus légers, qui feraient reprendre son souffle au spectateur et relanceraient le rythme. L’incroyable à cet égard est de voir à quel point la mise en scène va dans le sens du texte (ce pourquoi l’on peut vraiment parler d’une œuvre en collaboration): même puissance, même intransigeance, même volonté de maîtrise. Mais ces qualités, si elles fascinent souvent, sont parfois tout près de glacer. Et les divers composants du spectacle, à force de minutie, sont quelquefois sur le point de s’autonomiser : un rien de plus et, bibelots parfaits, ils se détacheraient du spectacle pour se faire admirer l’un après l’autre.
Comprends-moi bien : je n’éprouve mcun enthousiasme pour le débraillé ; et le théâtre pauvre, lorsqu’il cesse d’être obligation pour devenir idéologie, m’agace assez prodigieusement. Mais la force de la pièce n’aurait-elle pas été accentuée, çà et là, par un surgissement plus brut, une soudaine entorse à l’esthétique, un dérapage ?
Que tout ceci ne fasse pas oublier l’essentiel : que mon adhésion à ce spectacle est plus forte qu’à aucun autre depuis longtemps. Et que seule mon admiration pour ton travail, et celui de tous les artisans des Pupilles, m’a donné envie de noter ces quelques réflexions.
Bien à toi.
Benoît
Bruxelles, le 10 octobre
Cher Benoît,
C’est vrai, tout signifie ou plutôt — et heureusement — tout fait réseau. Car, de toute façon, tu sais mieux que moi que tout signifie toujours, y compris dans ces surgissements soi-disant bruts que tu évoques, et qui neuf fois sur dix me semblent ramener au galop un réalisme plat ou une prétendue spontanéité enrobée dans les codes les plus naïfs.
On pourrait dire également : tout est tenu. Ce qui veut dire aussi, si je reviens à ce soudain naturel (aussi naturel que ce soi-disant « pain naturel » vendu par ton boulanger), à ce surgissement que tu aurais voulu voir : tout est retenu. Comme on retiendrait des chevaux trop fougueux. Un des principaux enjeux du spectacle me semble d’ailleurs être là.
De quoi parle la pièce ? De la mort et donc, du mensonge de l’art face à la mort, du mensonge de l’art qui a toujours voulu apprivoiser la mort.
J’imagine qu’on peut monter cela de deux façons très différentes. On joue au premier degré, dans l’hystérie, dans l’excès, la violence des personnages ; on met en relief, on accentue (facile!) leur côté très typé, presque caricatural ; on navigue entre la farce, le burlesque et la comédie noire, et on fait un spectacle très apprécié (après tout, les Belges n’adorent-ils pas la tripe?).
Ce que je ne sais pas très bien, c’est ce qu’il resterait là-dedans, en profondeur, de l’obsession mortifère. Elle aurait été vraisemblabilisée à souhait, évaporée tout au long de l’étalement de la violence et de la démesure. Jouée comme excentrique, l’histoire des Pupilles peut être aisément reçue comme telle : amusante et horrible, grotesque, mais ne nous concernant pas. Pas vraiment. Juste un peu, métaphoriquement (après tout, les Belges n’adorent-ils pas la métaphore ? ) …
Ou bien on fait l’inverse. On rentre tout, on présente cette histoire effroyable (pour moi, en tout cas, elle est effroyable, issue d’un des cauchemars les plus épouvantables que j’aie jamais fait) comme une histoire plutôt quelconque, vécue comme si les personnages n’avaient à supporter qu’un quotidien somme toute assez banal, le nôtre. On intériorise donc le mortifère et la violence. Telman met en scène son spectacle dément mais tout se passe comme s’il ne mettait en scène qu’un spectacle quasi ordinaire.
Et c’est dans la caisse de résonance que suscite pareille banalisation contrôlée que l’on fait vibrer alors ce qui se noue entre les personnages et la mort, ce qui se noue, au bord de la mort, entre les personnages. Finies, bien sûr, la séduction immédiate de mes petits monstres et celle que pourrait fournir une mise en valeur trop évidente du clinquant de l’écriture. Mais l’émotion est là, plus pure, comme décantée. Et ce qui est donné à voir et à entendre de la sorte cogne plus secrètement, plus dans l’après-coup, mais je crois de façon bien plus tenace. Tel me semble être, énoncé très vite, un des partis pris de la mise en scène de Sireuil.

