Sur « Kean » au Théâtre national
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Sur « Kean » au Théâtre national

Le 22 Jan 1987
Article publié pour le numéro
L'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives ThéâtralesL'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives Théâtrales
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Tant d’u­na­nim­ité dans l’éloge, il y a de quoi se pos­er des ques­tions. De toute façon, le suc­cès au théâtre devrait nous inviter à la vig­i­lance de peur qu’il ne repose sur des malen­ten­dus, sur des tac­tiques plus que sur des straté­gies. Cela me sem­ble d’au­tant plus néces­saire que le suc­cès recou­vre plus qu’il ne décou­vre, en d’autres mots il trans­porte des com­men­taires « météorologiques » alors que le demi-suc­cès ou l’échec peu­vent con­duire à une réflex­ion d’or­dre esthé­tique. En d’autres mots encore, le suc­cès de Kean devient un phénomène naturel bap­tisé Drouot (l’ac­teur), le com­men­taire s’ar­rête là ; la représen­ta­tion eût-elle prêté à con­tro­ver­s­es, le met­teur en scène aurait été inter­rogé, la pièce de même.
Le suc­cès ne me donne pas des bou­tons, je sais que cela aide, comme on dit mais je crains qu’il n’ait con­duit à faire la part trop belle à la per­for­mance et à mas­quer la qual­ité du tra­vail du met­teur en scène, entre autres.
Kean, en ouver­ture de la sai­son nou­velle du Théâtre nation­al, se voulait un dia­logue sur le théâtre1 — une déc­la­ra­tion d’amour peut-être, mais aus­si (je prends la respon­s­abil­ité de cette affir­ma­tion) une déc­la­ra­tion de haine au théâtre, comme il est dit dans la pièce. Aimer le théâtre, c’est aus­si haïr cer­taines de ses dérives, il y a là une dialec­tique néces­saire. Or nous nous trou­vons en face d’une pièce où ces qual­ités sont présentes ne serait-ce que dans le rap­port Dumas-Sartre. C’est une pièce du 20e siè­cle qui prend appui sur une pièce du 19e siè­cle. On pour­rait ne jouer que Dumas et gom­mer Sartre. C’est ce que Drouot n’a pas fait ; j’y vois la pre­mière qual­ité de la représen­ta­tion. Dumas apporte l’ar­ma­ture, les rebondisse­ments, les coups de théâtre ; Sartre refait tous les per­son­nages, les femmes en par­ti­c­uli­er ( trans­former une jeune fille poitri­naire en une jeune femme pleine d’én­ergie, c’est plus qu’«enlever la rouille ».)
Si l’on veut pren­dre la mesure de l’adap­ta­tion de Sartre, c’est dans Saint-Genet, comé­di­en et mar­tyr du même auteur qu’il fau­dra chercher.
Sartre a pris Dumas au sérieux sans esprit de sérieux. Jean-Claude Drouot et tous les autres comé­di­ens de Kean ont fait de même. En ce sens, c’est une aven­ture réussie.
Quoi que je pense de Sartre dra­maturge et j’avoue que je n’en pen­sais pas grand bien, Kean m’oblige à une révi­sion
Autant d’autres adap­ta­tions, Les mouch­es ou Les Troyennes, ne me sat­is­font pas car le dia­logue avec le monde archaïque tourne court, me sem­ble réduc­teur, autant avec Kean, Sartre réus­sit un dia­logue fécond avec le 19e siè­cle ce qui ne saurait éton­ner de la part d’un auteur qui sut si bien par­ler de Baude­laire et de Flaubert.
Les thèmes du dandy, de la bohème, de l’ar­gent, du com­merce, de la nais­sance et de la bâtardise, etc. cir­cu­lent dans la pièce de Sartre comme ils cir­cu­laient dans la pièce de Dumas, le roman­tisme en moins, la dialec­tique en plus.
Kean au TNB donne envie de revis­iter Sartre, auteur dra­ma­tique, de met­tre de la légèreté, de l’hu­mour, de la sen­su­al­ité là où l’on n’avait vu que des thès­es, de la « philoso­phie ».
Ce débat n’a pas eu lieu, ce n’est pas la faute de la représen­ta­tion, d’où le petit goût amer que j’ai éprou­vé face au suc­cès, aux éloges. Seraient-ce ces derniers qui ont empêché le débat ? Et qu’est-ce qu’un théâtre sans débat ?
Ces quelques lignes ne sont pas d’un esprit cha­grin mais elles veu­lent apporter de l’eau au moulin d’une plus grande exi­gence — un refus de croire que c’est gag­né.

  1. D’autres pièces répon­dent de la même volon­té, pour cette pre­mière sai­son : Le faiseur de théâtre, L’é­cole des bouf­fons mais aus­si Ghet­to. ↩︎
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