SOLO : Texte bref, centré sur les images récurrentes d’une chambre qu’un homme charge du souvenir incertain d’objets, d’«êtres chers », d’une lumière maigre dont il attendait comme un éblouissement.
Texte où l’amenuisement de la parole dénote, par-delà une extrême épuration, un désir d’offrir le moins possible à la représentation.
Constat d’échec de l’existence, vécu sans tristesse, avec juste ce qu’il faut d’énergie pour aller au bout de soi, car ce voyage dérisoire est le seul qui vaille.
Constat d’échec du théâtre, acceptation que le texte ne peut plus porter l’émotion, à peine le sens.
Texte opaque, d’une structure limpide pourtant, mais d’une dureté intransigeante. Comme si le théâtre ne pouvait plus se permettre que l’incantation sèche, dépourvue de tout lyrisme, comme si le vrai sens se révélait non dans les mots mais dans le rythme des syllabes, la suggestion des allitérations, la petite musique du grand vide. Musique sans fioriture, logique et froide.
Texte aussi peu théâtral que possible, rétif à la mise en scène : actions rares, situation pauvre, renvoyant au seul texte.
Avec SOLO comme en d’autres œuvres, Beckett appelle un autre théâtre que celui où le texte mène la narration, mais il ne lui ouvre aucune voie :
il explore ce qui reste, il pousse au paradoxe la convention. Il appelle une démarche radicale que le réalisme psychologique même néo-brechtien ne peut assumer.
Plus du théâtre, pas autre chose ( sinon de la littérature).
Une métaphore détournée de la fin du théâtre, d’une pratique didactique et bavarde, misérablement liée à l’humain, au rationnel, au compréhensible.

Le spectacle énumère cet échec, ces actions avortées, promises à rien, et dont l’accomplissement cependant transfigure.
Projeté sur scène, dans une pénombre persistante, l’acteur cherche à se souvenir, cercueil en mains. Il dit le texte comme on se délivre d’une trop grande angoisse. Lorsque l’espace s’illumine et que le monde semble s’ouvrir, il retrouve les actes morts qui ont fait sa vie. Plus leur absurdité devient patente, plus la délivrance s’annonce profonde, au point qu’avant de rejoindre la solitude du cercueil, il redit les mots de SOLO d’un ton neutre, sur le mode du dégagement, dans l’apaisement et la nudité.
L’acteur, sa folie à lui, confrontée au délire beckettien, ses ahurissements devant l’évidence, ses grimaces de clown métaphysique, la simplicité de son désespoir.
Une présence obsédante, obscure.
L’étrangeté et l’humour — sans que l’on puisse départager : la mise en doute de soi comme la distance prise avec le réel témoignent d’un même étonnement devant le principe d’inertie qui voit l’homme poursuivre malgré tout, et sans cesse, et exhaustivement, le chemin qui sépare son existence du néant.
L’humour de Beckett, si mal compris, Pascal Crochet en donne une version personnelle et fidèle à la fois. Victime ironique de son destin, le personnage exige de l’acteur qu’il doute jusqu’au bout de sa présence. Et c’est lui et c’est nous qui sommes pris par le vertige, devant la fosse noire du théâtre.
Un privilège.
Au commencement, Dieu appelait dans la nuit : « Que la mer produise de la verdure et que le sec apparaisse. » Et il en fut ainsi. Les arbres donnèrent des ténèbres selon leur espèce, et l’amas des eaux se rassembla en un seul poisson informe et vide. Les arbres fruitiers considéraient que la nuit était bonne pour les monstres marins chacun selon son espèce à notre image notre espèce à leur image et Dieu sépara notre image de leur espèce à notre ressemblance et le soir vint dans l’abîme ainsi que les oiseaux ce fut le commencement ce fut la nuit du vingt-troisième jour. Le bétail dit : « Faisons Dieu à notre verdure. » Et il en fut ainsi et le mâle et la femelle pullulaient Dieu les bénit et les monstres marins virent que cela était très bon Dieu dit : « Je vous donne un firmament vide. » et l’esprit de Dieu se reposa au sec alors les reptiles dirent : « Fructifions l’homme à notre multitude. » ainsi furent achevés les arbres fruitiers, achevés dans les ténèbres pour marquer les temps les jours les années, les années qui fourmillent dans les eaux considérant l’amas des êtres vivants multipliés sur les étoiles. Dieu fit les animaux sauvages le plus grand pour consacrer l’homme à l’image qui rampe sur le sol et le plus petit pour présider pour consacrer l’ouvrage le mâle et la femelle que cela était bon au commencement pourvu du souffle de vie sauvage les deux grands luminaires virent que cela régnait sur du bétail à notre ressemblance et toute leur armée remplissait la terre de tout l’ouvrage des monstres marins qui sont au-dessous du matin du soir qui est au-dessus le dessus qui est au-dessous de la mer et ce fut le soixante-et-unième jour. ..
( À propos d’une Genèse. Extrait du spectacle SOLO — Texte C. Godrie)

Solo
de Samuel Beckett
Un spectacle de et avec Pascal Crochet
Mise en scène : Christian Godrie
Scénographie et costume : Christine Flasschoen
Dramaturgie et lumière : Patrick Bonté
Production : Opus Théâtre et Théâtre Par-Delà
Création à Bruxelles en 87

