« Solo » de Samuel Beckett Moins à mourir, toujours moins
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« Solo » de Samuel Beckett Moins à mourir, toujours moins

Le 23 Déc 1987
Article publié pour le numéro
Théâtre/Passion-Couverture du Numéro 28 d'Alternatives ThéâtralesThéâtre/Passion-Couverture du Numéro 28 d'Alternatives Théâtrales
28
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SOLO : Texte bref, cen­tré sur les images récur­rentes d’une cham­bre qu’un homme charge du sou­venir incer­tain d’ob­jets, d’«êtres chers », d’une lumière mai­gre dont il attendait comme un éblouisse­ment.
Texte où l’a­menuise­ment de la parole dénote, par-delà une extrême épu­ra­tion, un désir d’of­frir le moins pos­si­ble à la représen­ta­tion.
Con­stat d’échec de l’ex­is­tence, vécu sans tristesse, avec juste ce qu’il faut d’én­ergie pour aller au bout de soi, car ce voy­age dérisoire est le seul qui vaille.
Con­stat d’échec du théâtre, accep­ta­tion que le texte ne peut plus porter l’é­mo­tion, à peine le sens.
Texte opaque, d’une struc­ture limpi­de pour­tant, mais d’une dureté intran­sigeante. Comme si le théâtre ne pou­vait plus se per­me­t­tre que l’in­can­ta­tion sèche, dépourvue de tout lyrisme, comme si le vrai sens se révélait non dans les mots mais dans le rythme des syl­labes, la sug­ges­tion des allitéra­tions, la petite musique du grand vide. Musique sans fior­i­t­ure, logique et froide.
Texte aus­si peu théâ­tral que pos­si­ble, rétif à la mise en scène : actions rares, sit­u­a­tion pau­vre, ren­voy­ant au seul texte.
Avec SOLO comme en d’autres œuvres, Beck­ett appelle un autre théâtre que celui où le texte mène la nar­ra­tion, mais il ne lui ouvre aucune voie :
il explore ce qui reste, il pousse au para­doxe la con­ven­tion. Il appelle une démarche rad­i­cale que le réal­isme psy­chologique même néo-brechtien ne peut assumer.
Plus du théâtre, pas autre chose ( sinon de la lit­téra­ture).
Une métaphore détournée de la fin du théâtre, d’une pra­tique didac­tique et bavarde, mis­érable­ment liée à l’hu­main, au rationnel, au com­préhen­si­ble.

Photo Tbyl
Pho­to Tbyl

Le spec­ta­cle énumère cet échec, ces actions avortées, promis­es à rien, et dont l’ac­com­plisse­ment cepen­dant trans­fig­ure.
Pro­jeté sur scène, dans une pénom­bre per­sis­tante, l’ac­teur cherche à se sou­venir, cer­cueil en mains. Il dit le texte comme on se délivre d’une trop grande angoisse. Lorsque l’e­space s’il­lu­mine et que le monde sem­ble s’ou­vrir, il retrou­ve les actes morts qui ont fait sa vie. Plus leur absur­dité devient patente, plus la délivrance s’an­nonce pro­fonde, au point qu’a­vant de rejoin­dre la soli­tude du cer­cueil, il red­it les mots de SOLO d’un ton neu­tre, sur le mode du dégage­ment, dans l’a­paise­ment et la nudité.

L’ac­teur, sa folie à lui, con­fron­tée au délire beck­et­tien, ses ahurisse­ments devant l’év­i­dence, ses gri­maces de clown méta­physique, la sim­plic­ité de son dés­espoir.
Une présence obsé­dante, obscure.
L’é­trangeté et l’hu­mour — sans que l’on puisse départager : la mise en doute de soi comme la dis­tance prise avec le réel témoignent d’un même éton­nement devant le principe d’in­er­tie qui voit l’homme pour­suiv­re mal­gré tout, et sans cesse, et exhaus­tive­ment, le chemin qui sépare son exis­tence du néant.
L’hu­mour de Beck­ett, si mal com­pris, Pas­cal Cro­chet en donne une ver­sion per­son­nelle et fidèle à la fois. Vic­time ironique de son des­tin, le per­son­nage exige de l’ac­teur qu’il doute jusqu’au bout de sa présence. Et c’est lui et c’est nous qui sommes pris par le ver­tige, devant la fos­se noire du théâtre.

Un priv­ilège.

Patrick Bon­té

Au com­mence­ment, Dieu appelait dans la nuit : « Que la mer pro­duise de la ver­dure et que le sec appa­raisse. » Et il en fut ain­si. Les arbres don­nèrent des ténèbres selon leur espèce, et l’amas des eaux se rassem­bla en un seul pois­son informe et vide. Les arbres fruitiers con­sid­éraient que la nuit était bonne pour les mon­stres marins cha­cun selon son espèce à notre image notre espèce à leur image et Dieu sépara notre image de leur espèce à notre ressem­blance et le soir vint dans l’abîme ain­si que les oiseaux ce fut le com­mence­ment ce fut la nuit du vingt-troisième jour. Le bétail dit : « Faisons Dieu à notre ver­dure. » Et il en fut ain­si et le mâle et la femelle pul­lu­laient Dieu les bénit et les mon­stres marins virent que cela était très bon Dieu dit : « Je vous donne un fir­ma­ment vide. » et l’esprit de Dieu se reposa au sec alors les rep­tiles dirent : « Fruc­ti­fions l’homme à notre mul­ti­tude. » ain­si furent achevés les arbres fruitiers, achevés dans les ténèbres pour mar­quer les temps les jours les années, les années qui four­mil­lent dans les eaux con­sid­érant l’amas des êtres vivants mul­ti­pliés sur les étoiles. Dieu fit les ani­maux sauvages le plus grand pour con­sacr­er l’homme à l’image qui rampe sur le sol et le plus petit pour présider pour con­sacr­er l’ouvrage le mâle et la femelle que cela était bon au com­mence­ment pourvu du souf­fle de vie sauvage les deux grands lumi­naires virent que cela rég­nait sur du bétail à notre ressem­blance et toute leur armée rem­plis­sait la terre de tout l’ouvrage des mon­stres marins qui sont au-dessous du matin du soir qui est au-dessus le dessus qui est au-dessous de la mer et ce fut le soix­ante-et-unième jour. ..
( À pro­pos d’une Genèse. Extrait du spec­ta­cle SOLO — Texte C. Godrie)

Photo Tbyl
Pho­to Tbyl

Solo
de Samuel Beck­ett

Un spec­ta­cle de et avec Pas­cal Cro­chet

Mise en scène : Chris­t­ian Godrie

Scéno­gra­phie et cos­tume : Chris­tine Flass­choen

Dra­maturgie et lumière : Patrick Bon­té

Pro­duc­tion : Opus Théâtre et Théâtre Par-Delà

Créa­tion à Brux­elles en 87

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Écrit par Patrick Bonté
Patrick Bon­té a écrit pour la radio, le ciné­ma et le théâtre et réal­isé de nom­breuses mis­es en...Plus d'info
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