Créer le vide

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Le 20 Mai 1988

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Une scène à faire-Couverture d'Alternatives ThéâtralesUne scène à faire-Couverture d'Alternatives Théâtrales
31 – 32
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Face au texte, qu’il soit ancien ou actuel, la préoc­cu­pa­tion pre­mière de l’ac­teur est de trans­met­tre, de « faire pass­er » ce qui est écrit. À par­tir de là, lui seul sait com­ment con­stru­ire le rôle puisqu’il en est à la fois le fab­ri­cant et le matéri­au.

C’est un savoir qui lui vient de l’in­térieur. Le met­teur en scène — et tout autre qui regarde et écoute de l’ex­térieur — a une vision plus glob­ale et s’emploie à bâtir un spec­ta­cle total à par­tir des élé­ments intérieurs amenés par cha­cun. C’est lui qui, par son écri­t­ure per­son­nelle, induit et maîtrise le style. Si l’ac­teur se jette dans le vide, le met­teur en scène est là pour regarder com­ment il part et com­ment il atter­rit ; ce n’est pas sur l’élan, mais sur le mou­ve­ment qu’il inter­vient, et par cette action de diriger les acteurs, il se retrou­ve donc, lui aus­si, présent sur le plateau, niché quelque part dans le corps de cha­cun d’en­tre eux.

Le théâtre n’ex­iste pas sans un texte à décou­vrir et l’en­vie de l’abor­der comme un ter­ri­toire incon­nu et riche de promess­es. Toute démarche de mise en scène com­mence donc par une lec­ture nue du texte, avec une équipe prête à se désen­gager du for­mal­isme assim­ilé jusqu’alors ; ain­si l’ac­teur, en évi­tant d’emprunter des sen­tiers qu’il con­naît déjà pour les avoir maintes fois par­cou­rus, déjoue le piège de la séduc­tion trop facile.

Il doit par con­tre con­tin­uer à affirmer des formes nou­velles, au niveau de l’écri­t­ure elle-même comme dans la manière dont il la ressent, la perçoit, la décou­vre dans une volon­taire vir­ginité.

Théorique­ment, un « bon acteur » devrait être capa­ble de tout jouer … mais, dans la vie réelle — c’est-à-dire non théorique — cha­cun pose des choix pour lui-même. Et, pour l’ac­teur, qu’est-ce que jouer un rôle, sinon offrir un reflet de sa pro­pre vie ? L’ac­teur se dresse sur les planch­es, et c’est lui qui, à tra­vers le texte de quelqu’un d’autre, s’adresse au monde, et mal­gré tout — et même mal­gré lui — il défend ses points de vue sur ce monde. Mais son imag­i­naire n’est pas infi­ni, et il existe cer­taines posi­tions, per­cep­tions, émo­tions, qu’il n’est pas capa­ble de pren­dre en charge parce qu’elles sont trop éloignées de lui, hors de son enten­de­ment.

Le para­doxe veut que le rôle n’ex­iste qu’à par­tir du moment où il est joué sur le plateau, où l’ac­teur lui prête sa voix et lui donne son corps. Et c’est là que réside toute la magie du théâtre : il n’y a rien à expli­quer, ni à démon­tr­er, il y a à être là. « To be or not to be », être ou ne pas être là, c’est ça le théâtre. C’est tout.

Un acteur est là, ou bien il n’est pas là. Et par­fois l’ac­teur n’a pas suff­isam­ment de ce qu’il faudrait, de cet indéfiniss­able néces­saire, pour vrai­ment être dans le rôle, par­fois la demande est trop grande, trop pré­cise, trop inac­ces­si­ble, par­fois le dia­logue entre celui qu’il est et le per­son­nage qu’il a à jouer ne s’établit pas … alors il s’es­souf­fle et se perd, comme s’il allait à la ren­con­tre de quelqu’un qui s’éloigne de plus en plus.

Pour moi, le « bon acteur » est celui qui entraîne l’autre — le spec­ta­teur ‑dans les ques­tions qu’il se posait vague­ment depuis longtemps, dans les fan­tasmes qui lui trot­taient en tête et qui tout à coup lui sont présen­tés.

À tra­vers le texte et le jeu, l’ac­teur amène le spec­ta­teur à entamer un dia­logue avec lui-même, ou plutôt avec des aspects — peut-être volon­taire­ment — mécon­nus de lui-même. En s’ou­vrant devant lui, l’ac­teur, qui occupe une posi­tion exem­plaire, invite l’autre à s’ou­vrir à lui-même ; il doit donc veiller à installer le max­i­mum de vul­néra­bil­ité afin de favoris­er cet accès au dedans de lui et de sus­citer chez celui qui le regarde un tra­jet sim­i­laire.

Mais revenons au rap­port que l’ac­teur entre­tient avec le texte. Dès la pre­mière lec­ture, il con­vient de s’in­ter­roger : pourquoi un per­son­nage par­le-t-il, pourquoi s’ar­rête-t-il de par­ler, pourquoi inter­vient-il alors qu’un autre par­le ?

Trop sou­vent, préoc­cupés p~r un con­texte plus glob­al, attachés à met­tre en lumière les enjeux éthiques, philosophiques, moraux du texte, on a ten­dance à nég­liger ces petites struc­tures internes qui sont cepen­dant de pre­mière impor­tance pour l’ac­teur et qui pren­nent tout leur sens sur le plateau.

Comme dis­ait Her­man Teir­linck, « le texte naît à l’ac­teur », il ne lui est pas con­nu d’a­vance, en tout cas pas « de l’in­térieur ». Plutôt que de vis­er directe­ment habileté et maîtrise, l’ac­teur doit lit­térale­ment par­tir à la décou­verte du texte brut, avec ce que cela com­porte d’hési­ta­tion, de silence, d’in­cer­ti­tude, de recherche … autant d’élé­ments telle­ment prég­nants dans les rap­ports humains. Et qu’est-ce qui est mis en jeu sur la scène du théâtre, sinon un enchevêtrement de rap­ports humains ?

Lorsque l’ac­teur con­naît à l’a­vance tous les com­porte­ments de son parte­naire, il n’y a point de rap­port réel mais la pour­suite de deux mono­logues par­al­lèles. La « leçon » du théâtre, c’est la démon­stra­tion de l’é­coute pos­si­ble envers l’autre. Les choses se com­pliquent lorsque l’ac­teur veut cor­re­spon­dre à une image dic­tée par le social, et pro­duire une démon­stra­tion de viril­ité, d’in­tel­li­gence, d’hu­mour, etc.

Pour que le texte puisse naître à l’ac­teur, celui-ci doit éviter de fonc­tion­ner dans l’im­age con­ven­tion­nelle et atten­due, et le seul moyen pour lui de retrou­ver une vir­ginité, c’est d’être extrême­ment atten­tif aux mots et de .chercher à établir avec eux un rap­port neuf. On ren­con­tre par­fois I de ces acteurs qui, baignés par leur pro­pre vécu affec­tif, tra­versent une pièce sans vrai­ment écouter les mots et en gom­ment ain­si la gra­da­tion émo­tion­nelle. Il faut tou­jours que l’in­tel­li­gence accom­pa­gne l’é­mo­tion, sauf dans cer­tains pas­sages bien pré­cis où l’op­tion du délire émo­tif se jus­ti­fie et n’a rien à voir avec un déra­page incon­trôlé, avec une irrup­tion soudaine et imprévue de l’af­fec­tif.

Une écri­t­ure, c’est un état de réflex­ion, la trace d’un regard sur le monde. Chaque phrase devrait être dite dans une atti­tude cor­porelle spé­ci­fique, choisie expressé­ment — ou bien le choix est juste­ment de ne pas bouger — et chaque mot, chaque temps devrait être pris en charge, chaque sec­onde devrait être por­teuse d’une inten­tion. Une inten­tion, c’est extrême­ment bref, et que d’é­tats dif­férents, d’élans, d’ar­rêts, de doutes, de réflex­ions, d’at­tentes, de deman­des dans un petit moment d’ex­is­tence !

Il faut absol­u­ment mon­ter l’écri­t­ure dra­ma­tique con­tem­po­raine parce que c’est la seule qui ne véhicule pas de nos­tal­gie his­torique ou théâ­trale.

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Une scène à faire

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