Colette Emmanuelle

« L’homme qui avait le soleil dans sa poche, c’était pour moi la découverte d’un nouveau type de travail, que j’ai abordé avec curiosité, angoisse … et plaisir. En effet, le Théâtre Varia proposait à l’acteur une démarche intellectuelle autant que physique ou instinctive, faisait appel à sa réflexion autant qu’à ses qualités de jeu … cette conception du travail d’acteur se démarquait fortement des habitudes courantes, et la difficulté de l’expérience n’avait d’égale que son intérêt.
A la reprise du spectacle, le travail a encore été approfondi et il en a été facilité car il était alors mieux intégré, vraiment assimilé ; une grande liberté d’expression accompagnait cette démarche commune de recherche et de réflexion, où l’équipe toute entière était engagée, du metteur en scène à l’auteur en passant par le scénographe, le musicien, le dramaturge et bien sûr les acteurs. Nul savoir ne préexistait, tout était à trouver, à remettre en question, à soupeser, à réévaluer, et, dans ce contexte de recherche, toute proposition, toute initiative de jeu était prise en considération et pouvait venir ajouter une pierre à l’édifice. Même les supposées absurdités, même les apparentes faiblesses étaient écoutées et prises en compte, comme si dans un premier temps le metteur en scène prenait tout ce qu’on lui donnait pour ensuite redistribuer les cartes autrement.
Sur Les pupilles du tigre, ce travail de réflexion et de recherche s’est encore approfondi grâce à l’étroite collaboration entre auteur et metteur en scène ; le texte fut maintes fois réécrit, ce qui conférait une dimension créatrice supplémentaire au travail de l’acteur dont les propositions pouvaient même déborder des limites du plateau, du jeu et rejaillir sur la conception du personnage.
Cette possibilité de création au niveau du texte incite l’acteur à fournir un travail plus complet, plus global, plus investi, même si, finalement, très peu de ses propositions seront vraiment retenues telles quelles. L’important est que toutes aient pu se dire et que toutes aient été entendues.
C’est extraordinaire de se dire : « Peut-être que, grâce à moi, acteur sur le plateau, l’auteur a une autre vision du personnage et peut le modifier en fonction de ce que je lui présente ».»
Marcel Delval

« Après avoir été figurant dans L’homme qui avait le soleil dans sa poche, j’ai joué dans les deux premières parties de Susn (la pièce consiste en effet en une suite de cinq tranches de vie, comme la voix d’une femme entendue de dix ans en dix ans). Je jouais une sorte de prologue, le rôle d’un prêtre assez bizarre, un peu comme un personnage flottant ou aérien … on m’avait surnommé « l’éléphanteau volant » ! Au sein de la distribution, j’occupe une position particulière : je suis acteur et je me mets au service de la compagnie, au-delà du spectacle en question car en tant que codirecteur du théâtre Varia, je suis investi de responsabilités qui débordent du cadre du plateau, qu’elles soient symboliques ou effectives. Je me trouve donc impliqué davantage dans un projet global.
Au sein d’une distribution, cette position double est privilégiée parce qu’elle est médiatrice ; elle est le point de rencontre entre deux regards, celui, extérieur, du metteur en scène, et celui, intérieur, de l’acteur, et permet donc de réunir deux discours, d’interpénétrer deux logiques … en tant que metteur en scène, j’ai d’ailleurs toujours éprouvé beaucoup de plaisir à travailler avec des acteurs qui avaient également tâté de la mise en scène, car leur perception et leur compréhension des tâches et des difficultés des deux positions permettaient une plus grande souplesse. »
Claude Etienne
« J’étais installé sur un petit praticable, au milieu de l’eau, loin du premier rang du public, seul, absolument seul. Or, sur le plan de la mémoire, le rôle que je jouais était terriblement difficile, constitué de mots dits sur différents tons, de temps, de courtes phrases, de césures, d’exclamations, de pauses et comportant donc un sous-texte très important, une grande dose de sous-entendus. Ce type de rôle est très dur à mémoriser parfaitement, et il m’est arrivé de perdre pied, d’enchaîner sans trop savoir où ni comment, et même parfois de déplacer ou de modifier un pan de texte. Cela arrive à tous les acteurs mais ici le contexte scénographique augmentait encore cette angoisse. Bien sûr, ce décor était absolument génial, il servait à merveille le texte et l’option de la mise en scène … au milieu de cette eau, je me trouvais comme au bout du néant, tout seul avec l’admirable mais terrible texte de Beckett. Position certes inconfortable mais tellement juste que l’épreuve était à la mesure de l’intérêt et de l’impact émotionnel. »
Amid Chakir

« Dans ce métier, la complicité entre les acteurs et le metteur en scène est fondamentale ; elle seule préside à l’installation d’un climat de confiance qui permet à l’acteur de vivre une expérience complète, quelle que soit l’importance de son rôle. La complicité commence dans la confidence ; il ne s’agit pas de déballer jusqu’au bout toutes ses angoisses, mais il faut que cette confidence soit présente dans le travail, que chacun puisse avouer ses lacunes, ses incertitudes, ses interrogations. Seule la confidence permet de positiver l’angoisse, de la rendre créatrice, car en parlant on parvient à évacuer une anxiété diffuse et à se recentrer sur les vraies questions. Cette bénéfique confidence ne s’établit toutefois pas sans une certaine dose de subtilité : on ne peut parler à tout le monde de la même manière, et les acteurs qui travaillent véritablement avec tout leur potentiel affectif en sortent fragilisés, vulnérables et susceptibles.
Lorsque je lis un texte, j’ai ma propre vision du personnage, différente de celle du metteur en scène : il me faudra donc approcher, percevoir, rencontrer cet autre regard afin d’imprimer une direction à mon travail ; j’attends du metteur en scène qu’il me trace ces grandes lignes directrices à l’intérieur desquelles je pourrai à mon tour lui apporter des éléments de jeu susceptibles de l’intéresser. S’il ne me dit rien, si mes propositions restent sans écho et mes tentatives sans réponse, j’en viens à douter de la direction prise et de sa justesse, et s’ensuit alors une phase d’insécurité ; beaucoup d’énergie se gaspille et se perd sur de fausses routes, et c’est parfois difficile à rattraper parce que l’angoisse, qui n’est plus positivée dans un rapport confiant ni canalisée au service de la création, remonte alors à la surface.
Le metteur en scène cherche, lui aussi, et parfois il ne trouve pas … en avouant ses doutes, il installe un climat de confiance, et recueille le soutien des acteurs qui sont responsabilisés et s’efforcent de l’aider en redoublant de propositions ; mais s’il dissimule et nie son incertitude, le comédien la perçoit malgré tout, il se sent écarté des vraies problématiques, sa confiance est ébranlée et son investissement vacille. Sur En attendant Godot, je déplore cependant de n’avoir reçu ces précieuses informations du metteur en scène que fort tard, vers la fin du travail de répétitions. Or, même si mon personnage était périphérique, j’aurais préféré être mis « dans le bain » plus tôt, et participer, avec les acteurs principaux, aux phases de recherche sur la première partie ; comme j’avais lu la pièce, comme je participais au projet, j’avais aussi mon imaginaire à proposer, au-delà d’une exécution précise et d’une intervention ponctuelle. Je me suis donc senti un peu tenu à l’écart de la partie fondamentale du travail, celle qui détermine les grands axes et influence le jeu de tous les personnages, même les plus secondaires. Le danger des scénographies trop réussies, c’est qu’elles risquent parfois d’occulter la mise en scène et d’écraser l’acteur. Pour exister, il ne suffit pas qu’un spectacle soit plastiquement beau, encore faut-il qu’il ait une âme … et cette âme, c’est au metteur en scène à la transmettre aux comédiens. Si le décor forme l’image, c’est l’acteur qui lui donne des couleurs affectives. Parfois, même si au départ le travail est mené avec les comédiens et axé sur les personnages, dès que le décor se met en place, dès que la musique retentit, dès que l’éclairage s’installe, c’est un tout autre univers qui naît et dans lequel l’acteur a peine à garder sa place ; dès lors, il ne se borne plus qu’à faire partie de cet ensemble d’éléments, qui vient étouffer une bonne part de l’émotion qu’il dégageait au cours des répétitions. Certains moments, particulièrement émouvants, se retrouvent tout à coup complètement « bouffés » par des éléments visuels ou auditifs qui sont certes plus puissants, plus immédiats mais qui ne présentent pas nécessairement la même intensité émotive que l’intervention humaine. Loin de moi l’idée qu’il faut absolument dénuder le plateau et que seul l’acteur doit exister — mais c’est tout de même lui qui est porteur d’un sentiment désiré par le metteur en scène. Même avec une scénographie merveilleuse, une musique extraordinaire, des éclairages magnifiques, si l’acteur n’est pas mis en valeur, l’émotion ne sera pas au rendez-vous. »

Patrick Descamps
« Mon premier rôle au Varia, Lopakhine, dans La Cerisaie, est un rôle-charnière, parce que ce personnage superbe était mon premier « grand rôle », qui tranchait avec les emplois, assez physiques, de brutes ou de voyous, qui m’étaient familiers ; il était donc à la fois inattendu et passionnant puisque c’est ce même côté physique qui avait interpellé le metteur en scène. C’est aussi la rencontre d’un grand auteur, et la découverte d’une manière de travailler qui, même si le spectacle a été critiqué, m’a apporté énormément d’intérêt et de plaisir.
Mais aujourd’hui ce qui m’intéresse surtout, c’est l’exploration de l’écriture dramatique contemporaine. Cette démarche, entamée avec Müller, a été poussée à l’extrême avec Emond, en raison de la complicité entre auteur et metteur en scène : la pièce se réécrivait au fil des répétitions. Il est fondamental que des expériences comme Les pupilles du tigre puissent montrer l’existence, la vivacité, l’étendue et la diversité d’un répertoire actuel. D’ailleurs, Molière ne jouait pas les textes antiques, mais ses propres créations, et les troupes anglaises du XVIIe montaient les pièces de Shakespeare.
En tant qu’acteur, il ne me déplairait toutefois pas de me confronter aux rigueurs des textes classiques, où la beauté de la langue n’a d’égale que la difficulté à en rendre aujourd’hui toute l’ampleur. »
Catherine Bady

« Parfois il est dommage que l’acteur n’ait pas suffisamment de contacts avec le scénographe et surtout avec le costumier… si le décor est très important pour le spectacle, le costume est fondamental pour l’acteur … c’est dans ce costume, qui à la fois le revêt et le dénude, qu’il doit, lui, s’exprimer et faire exister son personnage. Trop souvent encore, on impose des costumes inadéquats dans lesquels le comédien a peine à s’installer et le personnage à vivre.
Le créateur a une vue d’ensemble sur les costumes du spectacle … mais la logique qui parcourt la collection n’épouse pas nécessairement chacune des logiques individuelles. Pour ma part, certains costumes m’ont gênée, non parce qu’ils étaient trop étroits, trop longs ou trop courts mais parce que ce qu’ils racontaient ne correspondait pas à ce que moi, actrice, j’avais envie de raconter, parce qu’ils allaient a contrario de ce que je voulais exprimer dans le rôle-là. Les costumes de Dans la jungle des villes étaient plutôt adéquats mais j’éprouvais néanmoins certaines réticences par rapport à celui de la mère, le rôle que je jouais : il était en lin gris, une matière superbe, et très agréable à porter, mais peut-être trop net, trop beau, trop moderne … il avait une allure un peu « négligé mode » qui me gênait, j’aurais préféré qu’il fût plus sale, plus mal coupé, plus dégradé ; de même pour les costumes de plastique, une idée certes superbe et très spectaculaire, mais j’aurais préféré qu’ils fussent moins bien façonnés, plus misérables, plus proches de sacs poubelles, sur le dos de ces gens, les parents de Garga, qui vivaient dans une pauvreté extrême. »
François Beukelaers

« Minetti était un spectacle de l’urgence. Urgence dans les enjeux de la pièce, urgence dans le contexte qui était alors celui du Varia : avant la fermeture du théâtre pour les travaux de rénovation, l’heure était propice à reposer la question de la fonction du théâtre, et à donner la parole à l’acteur. La décision et l’élaboration du spectacle furent très rapides et le travail a démarré de manière nécessaire et impérative ; moi qui ne suis pas très porté sur les monologues, j’ai été obligé de prendre en charge en très peu de temps un rôle très important par son ampleur et par son propos. Je suis plutôt habitué à travailler sur de longues durées, et être soudainement plongé dans l’accélération de ce « rythme de croisière » m’a amené à trouver un autre souffle, d’autres façons d’agir et de réagir, une manière différente de gérer la pulsion de jeu. »
Bernard Yerlès

« Mon intérêt me porte naturellement et prioritairement vers les textes contemporains, mais la contemporanéité peut aussi résider dans la réécriture, ou dans la traduction (je pense à certaines versions de Shakespeare) : le texte garde alors toute sa puissance évocatrice, sans le côté un peu désuet ou hermétique d’une langue dont nous ne sommes plus familiers. Je me sens également très requis par les projets de relecture ou d’adaptation qui abordent la mythologie des classiques mais dans une langue actuelle. De nos jours, il devient de plus en plus difficile d’être original, on n’échappe que rarement à la référence. Je ne peux plus m’imaginer Gandhi que sous les traits de Ben Kingsley, et pour moi, Danton aura toujours la tête de Depardieu … ainsi, même ma vision de l’histoire passe déjà par une interprétation. C’est dans la manière que l’originalité doit être trouvée. Même si l’écriture contemporaine présente parfois un certain formalisme, la transgression est possible alors que lorsqu’il s’agit du répertoire classique, la gageure n’est justement pas d’en adoucir les rigueurs mais au contraire de les dépasser en les respectant à la lettre.
George Dandin, ce fut une expérience très importante. Mon interprétation signifiait un contre-emploi violent par rapport à l’écriture, du moins dans le contexte de l’époque de Molière ( ce serait bien sûr différent aujourd’hui). Il n’y avait pas de raison apparente à ce que le couple Dandin-Angélique ne fonctionne pas, ils auraient pu être Roméo et Juliette. A priori, plus le rôle est en décalage par rapport à l’image attendue, plus on s’éloigne du « physique de l’emploi », plus le projet m’interpelle. Expérience importante donc, mais difficile. George Dandin était seul contre tous, et moi de même, j’étais seul sur le plateau. Si je n’existais pas, la pièce n’existait pas non plus, tout reposait sur moi puisque les autres personnages ne se définissaient que dans leur relation à Dandin. Le jeu en contre-emploi, ie travail sur la voix et sur la folie au IIIe acte, me donnaient l’impression de devoir composer la plupart du temps, dans un rôle qui exigeait énormément d’énergie et en même temps demandait une certaine retenue et évitait des débordements excessifs.
En outre, si l’idée de la scénographie était judicieuse, sa réalisation et plus précisément le choix des matières rendait l’espace trop feutré, trop étroit, trop intime. En tant qu’acteur, j’aurais préféré marcher sur un sol qui résonne, entendre les gens arriver ou partir au loin, arpenter une étendue plus ample, plus froide, plus dénudée, … plus « impressionnante ».»
Luc Van Grunderbeeck

« Ce sont le mode de travail et les partenaires qui m’importent le plus, au-delà du texte ou du rôle. Bien sûr, il faut que la pièce me parle, et que le personnage m’interpelle, mais lorsque je suis sûr d’apprécier une équipe et une démarche de travail, je fais confiance à la lecture qui sera faite de la pièce, et à la manière dont elle sera abordée sur le plateau.
Ainsi, l’expérience de La mission s’est révélée tellement positive que nous sommes désireux de refaire un autre spectacle ensemble, même si le choix du texte et l’attribution des rôles n’ont pas encore été déterminés. La perspective de créer une « famille d’acteurs », telle que je me plais à l’envisager à partir de l’expérience de La mission, permet au comédien d’approfondir son travail car il doit continuer à surprendre et à étonner ceux qui se sont habitués à lui ; il est poussé à chercher toujours plus loin en lui, au fond de réserves insoupçonnées, quelque chose d’inattendu et de violemment juste.
La collaboration de longue haleine atténue les susceptibilités, et la complicité croissante garantit la confiance en soi ( on ose davantage) et en le regard de l’autre ( on accepte la critique car on sait qu’il ne s’agit ni de jugement, ni de remise en cause personnelle). Le metteur en scène qui connaît bien l’acteur parvient plus facilement à déceler, à canaliser et à révéler chez lui des potentialités ignorées. L’intérêt du travail entrepris sur La mission n’a d’égal que le plaisir qu’il m’a apporté. Le rôle de Debuisson est vraiment très beau, il implique une réflexion politique et un questionnement existentiel. Il me fallait donc puiser très profondément en moi-même, être à la fois retenu et authentique dans l’expression, jouer en deçà de la composition de personnage traditionnelle, chercher au-delà de la satisfaction première du metteur en scène, que ce soit au niveau de la vérité du rôle ou du style du jeu. En effet, outre la vérité de l’acteur, la justesse de l’impulsion, la crédibilité du personnage, l’enjeu général de la pièce et l’esthétique globale du spectacle, le style du jeu était une préoccupation essentielle. C’est là que j’ai compris combien il importe que les acteurs perçoivent et orientent leur style de jeu dans une direction précise, qu’elle soit homogène ou hétérogène, indiquée par le metteur en scène.
Au Varia, j’ai connu différents types de direction d’acteurs. Si Sireuil et Dezoteux regardent de l’extérieur le « produit » que l’acteur leur propose, et lui renvoient une vision qu’il ne peut percevoir lui-même, Delval par contre motive le jeu de l’intérieur, parce qu’il est plus proche d’un théâtre psychologique où toute action repose sur une intention, et surtout parce qu’il est lui-même acteur.
Sur La mission, ces deux points de vue se sont conjugués puisque les deux metteurs en scène sont intervenus de manière complémentaire, dans une association tout à fait bénéfique. Dezoteux proposait les grandes options dramaturgiques, agissait sur la perception globale du spectacle, cogitait sur sa lecture et orientait son évolution ; Del val quant à lui intervenait dans le détail du jeu, dans une direction d’acteurs menée de l’intérieur du plateau.
Le décor de La mission s’est posé comme un véritable partenaire, qui proposait des solutions, et faisait partie intégrante du spectacle au point qu’il eût été impossible de le modifier sans tout bouleverser en même temps. Le rapport au public, très particulier, a influencé la mise en scène et bien sûr tout le jeu des acteurs : on ne joue pas de la même manière dans une salle à l’italienne, où l’on est le plus souvent face au public, où le regard peut se perdre ( ou se réfugier) dans le vide de la salle, que dans une fosse que surplombent les spectateurs répartis sur les quatre côtés, de sorte qu’on est toujours dos à une partie d’entre eux et qu’il faut donc jouer en tournant constamment et veiller à ce que les images corporelles soient équitablement réparties. Une scénographie bien plus qu’un décor, qui imposait un jeu très concret et accentuait la puissance des images théâtrales. »
Christian Maillet

« Un metteur en scène n’est pas là pour dire aux acteurs que c’est bien. Il est là pour dire que ça pourrait être mieux s’ils faisaient autre chose.
Un comédien doit être en danger, et c’est au metteur en scène de le mettre continuellement en danger, de le placer sur la corde raide, de l’inquiéter, de le rassurer aussi mais seulement dans la mesure où il fait bien son boulot. Pour moi en tant qu’acteur le rapport au texte est fondamental. Dans un premier temps, il est essentiel de vraiment lire une pièce. Si je ne peux pas lire une pièce qu’on me propose, je refuse, parce qu’il me sera impossible de la jouer ; je crois que beaucoup de comédiens, lorsqu’ils découvrent une pièce, s’y projettent et s’identifient à des rôles ; ils ne lisent pas la pièce, ils s’y lisent ou, du moins, croient s’y lire … Pour ma part, je trouve beaucoup plus intéressant de jouer des rôles inattendus, éloignés de ce que l’on perçoit de soi-même, que de jouer ceux que l’on croit pouvoir reproduire soi-disant naturellement. Ça ne m’intéresse pas d’être dans le naturalisme, encore moins dans la reproduction de moi-même. Stupide réflexe de comédien que de se dire qu’on a toujours voulu jouer tel rôle ! Ce n’est pas parce qu’on a toujours voulu jouer un rôle qu’on le joue, et ce n’est certainement pas pour ça qu’on le jouera bien. A priori, je ne suis pas toujours d’accord avec ce que le metteur en scène me demande, mais il faut d’abord essayer de se mouler dans le désir du metteur en scène, ce qui assouplit terriblement le comédien et l’amène parfois à découvrir des aspects insoupçonnés du texte et de ses propres ressources.
C’est la fonction du comédien de sentir, de percevoir des choses qu’il n’imaginait pas au départ ; s’il n’est là que pour reproduire ce qu’il sait déjà, que reste-t-il de la beauté de ce métier ? Des choses qu’on ne sait ni ne soupçonne, qu’on n’a jamais perçues, dont on n’a pas la moindre notion, et qu’un autre vous permet d’inventer, de percevoir, de recréer : voilà qui est magnifique et passionnant ! C’est comme si on créait un enfant dont on ne serait ni le père ni la mère, et cela n’est possible que dans ce métier-là ! Mais cet aboutissement nécessite bien sûr une confiance absolue. Je ne supporte pas la moindre moquerie de la part du metteur en scène, si je sens l’ombre d’une ironie de sa part, je ne peux plus travailler parce que, dans ce métier, on se met vraiment à nu, on avoue naïvement sa nature humaine profonde, qui constitue le matériau de base du travail. Juste avant le premier filage public des Pupilles du tigre, Philippe Sireuil m’a demandé de jouer la dernière scène de mon rôle dans le bégaiement, sans autre précision ; d’abord interloqué, j’ai commencé à paniquer, et, de ma vie, je n’ai connu une telle peur, une peur animale. Et si j’ai entendu certains rires fuser, je sais que le metteur en scène, lui, ne s’est pas moqué … et c’est ce qui m’a donné la force de continuer.
Je ne supporte pas les décors étriqués. J’ai besoin d’arpenter un plateau, et j’attends du metteur en scène qu’il me dise comment le faire. Le rapport dans l’espace du comédien, c’est une chose prodigieuse : si pour aller vers quelqu’un, on traverse en courant un plateau de vingt mètres, cela veut dire quelque chose. Si on avance d’un mètre vers quelqu’un, cela signifie autre chose, et quand on est nez-à-nez avec quelqu’un, c’est un autre rapport, bien différent, que si l’on se parle à trente mètres de distance.
Le décor des Pupilles du tigre était riche en recoins, en fausses perspectives, en trompe‑l’oeil et permettait en outre une grande liberté dans l’occupation de l’espace ; on pouvait traverser le plateau sans rien dire, ou simplement gravir lentement trois marches … »



