Faut-il encore des écrivains de théâtre ?
Non classé

Faut-il encore des écrivains de théâtre ?

Le 28 Mai 1988
Article publié pour le numéro
Une scène à faire-Couverture d'Alternatives ThéâtralesUne scène à faire-Couverture d'Alternatives Théâtrales
31 – 32
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

L’homme de bons sens — ce gros,
gros, bon gros belge épais jusqu’à
la nausée — dit : « Un chat est
un chat et con­séquem­ment, un
écrivain est un écrivain.
Et s’il écrit pour le théâtre,
eh bien, c’est un
écrivain-de-théâtre ! »
Le pau­vre homme ! Il s’ac­croche
aux mots quand ce sont les
choses qui bougent. Si vous
voulez vrai­ment savoir ce qu’est
aujour­d’hui un écrivain de
théâtre, lisez la page.
Sinon, sautez la case et rejoignez
la famille Prud­homme et ses
lour­des évi­dences.

On s’en­nuie sou­vent au théâtre, on s’en­nuie encore plus sou­vent en lisant des pièces. Or, il arrive quelque­fois qu’un spec­ta­cle jette des lueurs iné­gal­ables. Qu’en est-il alors de la ques­tion du texte ? Le théâtre qui barbe et rase est sou­vent textuel, sans oubli­er l’autre, cor­porel, qui sou­vent rase et barbe.

En gros, on appelle théâtre de texte, celui où le visuel, le cor­porel, se trou­ve écrasé, soi-dis­ant au ser­vice d’un texte ; ou l’il­lus­tre. Un texte dont un tel traite­ment rend compte, est mau­vais. S’il est bon, il est sous-joué.

Quand au théâtre cor­porel ou d’im­ages, ou il se hausse à une qual­ité d’écri­t­ure telle qu’il tient, même sans texte, ou il se nég­lige, dans ce cas il est néant.

On voit que la spon­tanéité des corps ne ruine en rien les îlots per­sis­tants de dic­tature du texte mais s’y jux­ta­pose, ou, pis, renou­velle son déguise­ment. Mais, surtout, que le théâtre tout entier est un prob­lème d’écri­t­ure.

Si c’est exact, il n’ y a donc aucune rai­son d’y renon­cer à l’écri­t­ure de la parole, pas plus qu’à aucune autre.

Mais qu’écrire alors ? Et avant tout, com­ment écrire ?

Tout porte, en effet, à penser que la sec­onde ques­tion con­di­tionne la pre­mière, sin­gulière­ment aujour­d’hui. Il est de plus en plus néces­saire (mais non suff­isant), pour un écrivain de théâtre, d’être non seule­ment con­fron­té à cer­taines pra­tiques de scène, mais de s’y for­mer.

Com­plé­men­taire­ment, il devient de moins bon ton de se plain­dre de l’ab­sence d’écri­t­ures con­tem­po­raines et des met­teurs en scène, de plus en plus nom­breux, pren­nent et pren­dront le risque d’un tra­vail réciproque.

Du côté des écrivains, il devient de plus en plus oblig­a­toire d’en­gager sa pra­tique par­mi les autres, théâ­trales, si l’on veut être joué. Comme il devient de plus en plus dif­fi­cile d’écrire des pièces, à l’an­ci­enne, toutes faites avant d’être jouées, il devient de plus en plus nauséeux d’écrire des pièces à l’an­ci­enne.

Du côté des met­teurs en scène, la ques­tion de la fonc­tion d’écri­t­ure croît en impor­tance, sans con­fu­sion avec celle de la fonc­tion de dra­maturge.

J’ap­pelle met­teur en scène quelqu’un qui, au moins, ne tient pas sa préémi­nence his­torique pour une évi­dence molle (et donc, pas la déchéance his­torique de l’écri­t­ure théâ­trale pour une telle évi­dence). Quelqu’un donc qui a à jus­ti­fi­er de sa pra­tique comme les autres, hors académismes et hors modes. La ques­tion n’est pas, par exem­ple, de choisir des textes con­tem­po­rains con­tre le réper­toire. Ni thèmes d’ actu­al­ité, ni engoue­ment super­fi­ciel pour l’art mod­erne, ni d’ailleurs désen­fouisse­ment de quelque vieux texte oublié, ne jus­ti­fient suff­isam­ment l’ex­is­tence de ces insti­tu­tions vivantes que sont les met­teurs en scène et leur suite.

Ils se qual­i­fient par une écri­t­ure en for­ma­tion ; ou encom­brent.

Aujour­d’hui, !‘écrivain de théâtre est par­ti­c­ulière­ment bien placé pour dire cela à par­tir des ruines encore fumantes de son ancien pou­voir ; de sa con­tin­gence actuelle et de sa nou­velle néces­sité à peine nais­sante. En l’é­tat, lui, comme tout écrivain, sait ce qu’il faut pay­er d’ef­forts, sans com­plai­sance ni béné­fices, pour pré­ten­dre avancer une écri­t­ure.

L’écrivain de théâtre ren­con­tre donc le met­teur en scène comme écrivain. Et veut l’être de même, s’il n’usurpe rien. Et, comme au théâtre tout se tient, il aura besoin, à l’é­gal du met­teur en scène et dis­tincte­ment de lui, d’ac­teurs, scéno­graphes, musi­ciens, mais aus­si cos­tu­miers, élec­triciens .. , eux-mêmes capa­bles d’écri­t­ures.

Deux qual­ités sont ici req­ui­s­es : savoir résis­ter et s’ou­vrir aux autres. L’ab­sence de com­plai­sance passe d’abord par soi-même. Le copinage doit laiss­er place à une ami­tié de tra­vail. Cela implique, à la fois, un tra­vail sur plusieurs spec­ta­cles (donc des con­di­tions finan­cières), et pour­tant pro­vi­soire pour évac­uer toute fonc­tion­nar­i­sa­tion. Le résul­tat d’une telle élab­o­ra­tion col­lec­tive doit rester imprévis­i­ble de tout l’ef­fort qu’on fait pour le prévoir.

Il ne suf­fit plus, par exem­ple, d’ap­porter un texte léché puis de ne revenir que pour quelques retouch­es. Cela est vrai de cha­cun. Il n’y a plus per­son­ne pour coif­fer la dialec­tique qu’on libère. On la con­duit sans en économiser les détours, on écrit sur sa courbe.

Ni emmerdeur, ni cour­tisan, !‘écrivain de théâtre renou­velle alors sa fonc­tion. C’est en l’in­ven­tant qu’il écrit des textes qui ne peu­vent plus avoir la forme, le con­tenu, la fonc­tion des anciens. Comme tout un cha­cun, c’est en changeant de posi­tion qu’il chang­era de parole : il est grand temps qu’on le lui per­me­tte, stricte­ment à l’é­gal des autres, quitte à en chang­er soi-même.

La recherche d’une écri­t­ure textuelle se crois­era alors sans sub­or­di­na­tion autre que légitime (autant que l’é­conomie le per­met), avec celle d’une écri­t­ure scénique, dans le seul but de remuer un peu les piliers de la bou­tique, en inno­vant et sig­nifi­ant pour son temps.

Et qu’on ne se dise pas que cela lim­it­era la portée de l’écri­t­ure de théâtre, parce qu’elle est sans cela plus que jamais lim­itée. Parce qu’aus­si, nous avons des exem­ples de textes uni­versels, et pas des moin­dres, ayant été écrits sur le tas.

Et qu’en­fin, un écrivain de théâtre est avant tout un écrivain, car écrire pour le théâtre, c’est écrire ou ce n’est rien.

Non classé
1
Partager
Partagez vos réflexions...

Vous aimez nous lire ?

Aidez-nous à continuer l’aventure.

Votre soutien nous permet de poursuivre notre mission : financer nos auteur·ices, numériser nos archives, développer notre plateforme et maintenir notre indépendance éditoriale.
Chaque don compte pour faire vivre cette passion commune du théâtre.
Nous soutenir
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Une scène à faire-Couverture d'Alternatives Théâtrales
#31 – 32
mai 2025

Une scène à faire

29 Mai 1988 — Dans la tradition culturelle occidentale où le mouvement historique, le sentiment du devenir, les notions de progrès, de dépassement, de…

Dans la tra­di­tion cul­turelle occi­den­tale où le mou­ve­ment his­torique, le sen­ti­ment du devenir, les notions de pro­grès, de…

Par Jean-Marie Piemme
Précédent
27 Mai 1988 — Pourquoi faut-il toujours, à toutes les époques, que le théâtre s'interroge fébrilement, convulsivement, névrotiquement, parfois, sur sa contemporanéité ?Cette chère…

Pourquoi faut-il tou­jours, à toutes les épo­ques, que le théâtre s’in­ter­roge fébrile­ment, con­vul­sive­ment, névro­tique­ment, par­fois, sur sa con­tem­po­ranéité ?Cette chère vieille chose …Le mode le plus ancien de représen­ta­tion ani­mée ! Il faudrait com­mencer par lui…

Par Michèle Fabien
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total