Écrire pour le théâtre, aujourd’hui ?
Par résistance. Et sans doute en a‑t-il été souvent ainsi dans l’histoire du genre. Mais peut-être qu’aujourd’hui, le mot résistance a un accent de dos au mur, de dernier carré, de baroud d’honneur.
La surchauffe esthétique, l’esbrouffe, l’affairement ou tout simplement une stratégie de faussaire dissimulent parfois cette situation inquiétante du théâtre mais n’empêchent pas les plus lucides de se poser la question : le théâtre joue-t-il encore la société ou ne devient-il pas, par la force des choses, un jeu de société ? Si l’on croit de moins en moins à un changement de société, si l’idée même de changement social devient exotique aux yeux de beaucoup, a fortiori comment espérer que le théâtre pourrait encore changer quoi que ce soit ?
Tout se passe très vite.
Résistance contre la culbute de la culture face au scientisme technicien. Depuis cinquante ans, le capitalisme a accéléré le processus de l’innovation et de l’application technologiques à un point tellement hégémonique que l’idéologie ( elles ne sont pas mortes, comme le prévoyait Daniel Bell … ) de l’efficacité, de l’expert, est en train de submerger tout le champ culturel. Tout autre enjeu que scientifique tend à devenir dérisoire.
Contre notre culture millénaire qui s’est faite sans la science, il n’y a pas de lutte frontale, la lutte est plus subtile. L’aventure aujourd’hui, ce sont les mille découvertes que l’homme fait en l’homme. C’est l’homme qui est devenu objet d’expérience. Si les sujets-savants trouvent, inventent, expérimentent, leurs résultats ne reforgent pas dialectiquement un homme de la rue-sujet, fort de la rationalité nouvelle mais plutôt un homme-objet atterré, plongé dans une stupeur molle, inquiet, passif, atomisé, solitaire, homme-objet à manipuler et à guérir à l’infini. L’aventure est dans les gènes ou dans l’espace-vide. Dans ce contexte, le théâtre et sa vieille foi solidaire en l’intersubjectivité fait souvent figure du musée Grévin de l’humanité passée. Je crains fort que la retransmission d’un spectacle de théâtre, fût-il haut de gamme, comme on dit, à la télévision ne résiste pas à une émission sur les tranquillisants ou sur la dernière manière de mourir. Pour ceux qui seraient tentés de lire en ceci une page de vague à l’âme du cru humanisme pleurnichard, qu’on ne s’y trompe pas : la science, ça marche, ça rapporte.
On ne peut évidemment pas nier l’intérêt, les réussites spectaculaires des sciences ni même de la culture qui en découle. Mais il y a menace, et des plus graves, lorsque l’explication scientifique sert de levier pour mettre le sujet à l’écart, pour réduire à rien la force dérangeante de sa subjectivité. Si nos actes, nos opinions, nos comportements, nos goûts se sont plus exprimables que dans une rationalité technicienne, c’en est fini d’une qualité d’homme fondamentale à son existence : l’imaginaire.
Le scientisme, aidé du développement de la technologie, prétend parler de l’homme au nom de la « vérité des faits» ; il dénie aux vieux langages, ceux de la métaphore et de la poésie, le droit d’en savoir autant sur nous que les connaissances dites objectives. Or, nous sommes des êtres de langage : tous les gens de théâtre le savent bien. Déjà au fur et à mesure qu’il vieillit, l’homme voit son propre langage se vider de sa substance. La société capitaliste crée un environnement qui précipite ce mouvement. Husserl, Heidegger ont bien expliqué ce phénomène : qu’en diraient-ils aujourd’hui où science, media, pub mutilent le langage d’une manière irréparable ? Dullin, dans les années trente déjà, se demandait si l’homme pourrait encore longtemps venir écouter au théâtre « une image poétique sans ennui ». Cette interrogation-là, je la ressens comme fortement actuelle. Le théâtre est un lieu de métaphore, un petit monde en réduction, et cerné de partout par la prolifération technicienne, il survit comme un moment archaïque de nous-mêmes. Si ce moment venait à disparaître, nous subirions une amputation, nous serions complètement « arraisonnés » (Heidegger) par les objets techniques et leur commentaire verbal ( ou « dé-raisonnés » peut-être … ).
Une autre menace tout aussi vive que la première : la culture médiatique. Elle n’est pas venue s’ajouter simplement à la culture issue de la tradition. Non, la culture médiatique vampirise la culture millénaire, elle crée de !‘insignifiance en exploitant une culture autrement plus riche et plus féconde qu’elle-même. Beethoven condamné au clip publicitaire … Qu’on regarde ces milliers de livres, écrits par des « notoriétés médiatiquement repérables », vedettes en tous genres, journalistes, politiciens, gens de spectacle, qui n’ont d’autres fonctions que d’alimenter les bénéfices de la machine éditoriale. Il y a dans toutes ces publications une singerie de la conviction, de l’opinion, de l’expression de soi. Beaucoup d’essayistes américains, français, allemands ont poussé, ces derniers temps, un cri d’alarme. Le théâtre n’échappe pas au pillage. On récupère en lui ce qui peut marcher — tel nom d’auteur reconnu, tel acteur — pour fabriquer des spectacles-alibis. Comme beaucoup de directeurs de salle ou de diffuseurs ont des intérêts de rentabilité à respecter, comme certains défendent dans la politique culturelle qu’ils mènent des objectifs quasi électoraux, ces spectacles-alibis tombent à point nommé pour avoir l’air de « faire de la culture » sans en prendre véritablement le risque. Nous vivons au temps des stratégies prudentes où il n’est pas bon de revendiquer le droit à un théâtre complexe, exigeant. Déjà, je vois des scènes importantes exhiber des décors d’une platitude télévisuelle ; le reste du spectacle ne va-t-il pas s’enliser dans ce plus vrai que vrai ? On veut ce qui marche, on veut des salles pleines, même si on les remplit avec cette « camelote culturelle » (Adorno) qui ressemble à la culture alors qu’elle n’est qu’un ersatz misérable.

