La violence du théâtre

La violence du théâtre

Le 29 Mai 1988

A

rticle réservé aux abonné·es
Article publié pour le numéro
Une scène à faire-Couverture d'Alternatives ThéâtralesUne scène à faire-Couverture d'Alternatives Théâtrales
31 – 32
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

Dans la tra­di­tion cul­turelle occi­den­tale où le mou­ve­ment his­torique, le sen­ti­ment du devenir, les notions de pro­grès, de dépasse­ment, de rup­ture, toute idéologiques qu’elles soient, déter­mi­nent ce que l’on est en droit d’at­ten­dre ou de rejeter dans la pra­tique d’un art, le renou­velle­ment ne se fait que par la marge.
Même si toute local­i­sa­tion dans la marge ne peut pas être tenue pour une garantie automa­tique d’in­no­va­tion, le respect des façons moyennes de faire, la per­fec­tion même de la norme, sont un embaume­ment, une manière de laiss­er les choses en l’é­tat et de prof­iter du con­fort et de la sécu­rité que donne en prime cette posi­tion.
Il n’y a pas de théâtre vivant sans une dose d’ir­re­spect, sans une cer­taine agres­siv­ité à l’é­gard de ce qui se fait et de ce qui est. Cette vio­lence exer­cée sur l’é­tat exis­tant, on la retrou­ve en pre­mier lieu chez les auteurs. Lorsque Goethe écrit le sec­ond Faust, on ne peut guère sup­pos­er que ce qui l’anime soit le souci de pro­pos­er à l’amour du pub­lic une pièce sim­ple, bien faite, sus­cep­ti­ble de ravir immé­di­ate­ment la sat­is­fac­tion de tous. Aus­si a‑t-on pu dire que « ce n’é­tait pas du théâtre ». Mais à voir par­fois le vis­age du théâtre qui réus­sit, on peut com­pren­dre que cer­tains écrivent du « théâtre dans un fau­teuil ». Mus­set ne s’il­lu­sion­nait pas sur le car­ac­tère représentable de cer­taines de ses œuvres, Loren­za­c­cio notam­ment, car elles ne cor­re­spondaient guère aux deman­des économiques et esthé­tiques de son temps.
Avançons dans l’his­toire des textes théâ­traux. Qu’est-ce qui pousse Ibsen vers Peer Gynt, Claudel vers Tête d’or ou Le souli­er de satin, Genet vers Les par­avents, Koltès vers Quai ouest ou Dans la soli­tude des champs de coton ? Peut-être la cer­ti­tude d’écrire un grand théâtre qui a pour voca­tion pre­mière de défi­er le théâtre, de s’ac­com­plir aux lim­ites du pos­si­ble de cet art, de don­ner des coups vio­lents au comestible, à l’ac­cept­able, au tolérable, au bien ‑adap­té. Des œuvres comme celles-là grin­cent de partout, font grin­cer le spec­ta­teur de partout, elles sont aus­si capa­bles de vider les salles que de les rem­plir. Ques­tion de moment, ques­tion de tal­ents, ques­tion de niveau de for­ma­tion du pub­lic.

Retenons de tout cela que la néces­sité économique du suc­cès née du développe­ment his­torique d’un art lié au com­merce, relayé plus tard par l’ur­gence d’une rentabil­ité sym­bol­ique des poli­tiques cul­turelles, a provo­qué une dialec­tique de l’ap­pareil et de l’œu­vre, a for­cé les œuvres à s’ engen­dr­er par­fois con­tre la logique de l’ap­pareil et de la majorité du pub­lic qui la sou­tient. Le théâtre s’écrit aus­si con­tre le théâtre, con­tre le plaisir de la bonne soirée entre amis.

Chez cer­tains met­teurs en scène, cette vio­lence peut aller jusqu’à l’at­taque du texte qu’ils met­tent en scène. Je ne pense évidem­ment pas ici à la facil­ité qu’il y a à faire n’im­porte quoi d’un texte. De même qu’une cer­taine illis­i­bil­ité peut être atteinte par le pre­mier plumi­tif venu sans pour autant avoir des par­en­tés, mêmes loin­taines, avec le sec­ond Faust, de même, on peut mas­sacr­er un texte en le met­tant en scène sans pour autant être un met­teur en scène qui compte.

La vio­lence ici pointée est une force pos­i­tive, un défi lancé à l’or­dre ancien que l’ œuvre ( clas­sique ou mod­erne) peut con­tenir, au poids d’in­er­tie qu’elle peut ren­fer­mer. Une œuvre est comme un organ­isme vivant dont cer­tains aspects se régénèrent ou même appa­rais­sent avec le temps. Mais ce n’est jamais toute l’œu­vre qui est vivante, même à l’in­stant de sa con­tem­po­ranéité, elle dis­simule sous son masque d’ho­mogénéité des élé­ments d’un par­cours ancien et d’autres qui trou­veront per­ti­nence et actu­al­ité plus tard.

C’est pourquoi la démarche de met­teurs en scène comme Mey­er­hold ou Brecht com­porte une grande justesse jusque dans son excès. Certes, on peut estimer, avec rai­son, que les adap­ta­tions que Brecht (par exem­ple) a faites de pièces clas­siques recon­nues ( Cori­olan de Shake­speare, Le pré­cep­teur de Lenz, le Dom Juan de Molière par exem­ple) sont ter­ri­ble­ment réduc­tri­ces par rap­port aux œuvres orig­i­nales, mais il ne s’en­suit pas pour autant que la posi­tion théorique de Brecht selon laque­lle il faut refuser l’in­tim­i­da­tion par les clas­siques soit fausse.

Elle témoigne sim­ple­ment de ce qu’un auteur ou un met­teur en scène ne s’at­taque­nt à une œuvre qu’à leurs risques et périls, dans la pos­si­bil­ité notam­ment d’être inférieurs à l’œu­vre qu’ils cor­ri­gent. Un remanieur qui se révèle plus grand que l’œu­vre remaniée s’avère être un auteur à part entière ( voir Shake­speare ou Molière) et devient lui-même très dif­fi­cile à « dépass­er ». Dans le cas con­traire, il s’est attaqué à plus puis­sant que lui, et il sort vain­cu de la con­fronta­tion. Le résul­tat est néces­saire­ment aléa­toire, la pré­ten­tion théorique jamais infondée.

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
2
Partager
auteur
Écrit par Jean-Marie Piemme
Jean-Marie Piemme écrit pour le théâtre depuis 1986. Ses deux dernières pièces L’INSTANT et UNE PLUME EST UNE...Plus d'info
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Une scène à faire-Couverture d'Alternatives Théâtrales
#31 – 32
mai 2025

Une scène à faire

30 Mai 1988 — Écrire pour le théâtre, aujourd'hui ?Par résistance. Et sans doute en a-t-il été souvent ainsi dans l'histoire du genre. Mais…

Écrire pour le théâtre, aujour­d’hui ?Par résis­tance. Et sans doute en a‑t-il été sou­vent ain­si dans l’his­toire du…

Par Jean Louvet
Précédent
28 Mai 1988 — L'homme de bons sens - ce gros,gros, bon gros belge épais jusqu'àla nausée - dit : «Un chat estun chat…

L’homme de bons sens — ce gros,gros, bon gros belge épais jusqu’àla nausée — dit : « Un chat estun chat et con­séquem­ment, unécrivain est un écrivain.Et s’il écrit pour le théâtre,eh bien, c’est unécrivain-de-théâtre!»Le pau­vre…

Par Gérard Lépinois
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total