Souvent, j’ai eu froid au théâtre. Parfois, à peine le rideau levé, les frissons me saisissaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « j’ai froid ». Et, quelques instants après, la pensée qu’il était temps de me vêtir davantage me faisait grelotter ; je voulais saisir à côté de moi le manteau que je savais y avoir posé et m’en couvrir ; je n’avais pas cessé en frissonnant de rêver à ce manteau sans même m’en rendre compte, mais ce rêve s’était mêlé à ce que je voyais du début du spectacle ; il me semblait que j’étais moi-même un des acteurs : celui qui bougeait le moins, qui devait donc avoir plus froid encore que les autres. Cette croyance survivait pendant quelques secondes au moment où je me couvrais ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme une idée fixe sur mon cerveau engourdi et l’empêchait de se rendre compte que, malgré le manteau dont je m’étais à présent couvert, je continuais à grelotter …
L’unique représentation à Bruxelles de Sur la grand-route de Tchekhov par la Schaubühne, dans la mise en scène de Grüber, eut lieu au Théâtre Banlieue, au plus fort d’un hiver particulièrement rigoureux. La salle n’était pas ou était à peine chauffée. Assis sur des chaises peintes des mêmes vert, rouge et blanc que ceux utilisés par Aillaud pour le reste du décor, engoncés frileusement dans nos manteaux, nous étions, après quelques minutes, aussi pétrifiés que les comédiens figurant des voyageurs endormis dans la misérable auberge représentée sur la scène. Des mannequins de paille avaient été mêlés à ces comédiens et l’ œil était long à décider si tel corps, parmi les dormeurs, était mannequin ou comédien. Chaque geste de ce spectacle, dans le souvenir de l’immobilité glacée de ce soir-là, semble comme arraché à cette immobilité, au rêve figé dans lequel nous étions plongés.
Et aussi : le Varia inondé pour Fin de partie, monté par Delval. Atmosphère crue d’un marécage de fin d’automne. Devant les sièges où ont pris place les spectateurs transis, d’autres sièges sortant à peine de l’eau croupissante, d’autres spectateurs, nos semblables, nos frères, déjà engloutis, croirait-on, dans cette mare glacée où les comédiens se déplacent comme de grandes grenouilles maladroites et titubantes.
Et puis : la première du Terrain vague de Roland Hourez, à Marche-en-Famenne, au Centre Dramatique Ardennais, un soir de neige. Nous, le public : quelques pelés et tondus ayant échoué là après avoir navigué à travers congères et routes glissantes. Nous, le public à l’haleine fumante. Sur le plateau, parmi les comédiens à l’haleine plus fumante encore, Donato, dans le rôle d’un ouvrier frileux, affublé d’un gros pardessus et d’un passe-montagne. Lagay, en contremaître, dans un manteau trop grand. Surcodage vestimentaire, rêve de froid, selon Sireuil et De Bemels, sur fond d’hiver parfaitement et rigoureusement authentique.
Et encore : au Varia, L’homme qui avait le soleil dans sa poche de Louvet. Pour gagner la rue du Sceptre, traverser un Bruxelles transformé en ville sibérienne, murets de neige glacée tout au long des rues. À l’entrée de la salle, surtout ne pas oublier de s’emparer d’une grosse couverture, ne pas faire confiance à la pseudo-chaleur ambiante : on vient d’arrêter la soufflerie chauffante. Peu à peu, se recroqueviller dans la couverture, ne passer que le bout d’un nez où s’accroche une stalactite de plus en plus longue. Long, lent spectacle, images arrêtées, grands moments d’immobilité. Dans la gare du décor de De Bemels, des figurants, plantés là avec la même fixité désolée que ceux de Grüber dans l’auberge de Tchekhov. Et Lahaut, coincé au fond de nos mémoires pétrifiées, qui n’en finit pas de ne pas pouvoir revenir parmi nous …
Et pire encore : une répétition du Minetti de Bernhard, le soir d’un autre hiver. Le grand local de la rue Scailquin comme l’intérieur d’un frigo géant. Sireuil, les jambes plantées dans de hautes bottes, d’une humeur de chien et fulminant, Sireuil l’haleine aussi fumante qu’impressionnante. Beukelaers, allant de long en large et se donnant de vigoureuses tapes pour se réchauffer tout en répétant son texte : grands pas rapides et gestes brusques ajoutant, au rythme déjà naturellement haché de l’écriture de Bernhard, un surcroît de scansion et des accents étonnants et formidables. (Et pour compléter cette image digne de Bernhard : assise un peu à l’écart quand elle ne répète pas, à califourchon sur sa chaise et soufflant sur des doigts rougis sortant de noires mitaines, Florence Madec plongée dans La recherche du temps perdu : « souvent, j’ai eu froid au théâtre ; parfois, à peine le rideau levé, les frissons me saisissaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « j’ai froid », etc., etc.
Le soir du spectacle, l’hiver, tout de même, bat un peu — un peu — de l’aile. Minetti est monté, à la fin de la représentation, sur une scène de théâtre disposée au fond du plateau. S’ouvre un grand rideau rouge et le vieux comédien s’en va mourir dans une tempête de neige. Dans une superbe tempête de neige de théâtre. De théâtre ? Inquiétante étrangeté, le lever du rideau fait gicler sur le public un grand souffle glacé et l’hiver, soudain, reprend son vol… ( Contre exemple malencontreux, quelques mois plus tard. Grande salle du Théâtre National, assis au premier rang, manteau au vestiaire, température harmonieusement tempérée. Au dernier acte, de blancs flocons s’en viennent voltiger par-dessus la scène. Surprise, lever du nez : dans les cintres, un machiniste actionnant avec une énergie béate un moulin à neige. Saint Harpo, patron d’Une nuit à l’opéra, que ce machiniste et son moulin dégringolent sur le plateau ! Mais saint Harpo ne s’intéresse pas à ce qui se passe ce soir au Théâtre National et le machiniste continue à moudre béatement et énergiquement cette neige aussi triste que le reste du spectacle.)
Et tant d’autres anecdotes encore. Prenez d’ailleurs n’importe quelle personne appartenant au monde du théâtre et abordez le thème du froid, elle deviendra intarissable. Le froid, département privilégié de la mémoire théâtrale.
Souvent même, j’ai seulement rêvé qu’il faisait froid au théâtre. Ainsi, cette lecture, il y a deux ans, du Feu sacré, les mémoires de Lioubimov. Dans sa mise en scène des Trois sœurs, qui inaugurait la nouvelle salle de la Taganka, Lioubimov, au moment où, dans la pièce, on crie « A Moscou ! A Moscou ! », faisait ouvrir le mur du fond sur l’extérieur du théâtre et les lumières de la ville. (Trois hommes, assis un soir derrière ce mur, raconte le metteur en scène, vidaient tranquillement une bouteille. Quand le mur s’est ouvert, ils ont décampé sous les rires du public.) Au fond de ma mémoire, ce mur du fond de la Taganka était venu se superposer au rideau rouge de Minetti : même ouverture brusque sur l’hiver, et une ouverture bien pire encore, puisque l’hiver de Moscou est bien pire que l’hiver de Bruxelles : le mur s’ouvrait et, racontait Lioubimov dans mon souvenir de cette lecture d’il y a deux ans, un grand froid pénétrait dans la salle, tandis que, au fond du décor, la ville, blanche de neige, scintillait de tous ses cristaux.
Je viens de relire ce passage du Feu sacré, espérant y trouver quelques lignes à citer pour étayer mon texte : le mur s’ouvre, oui, mais la ville n’est pas blanche de neige et aucun froid ne pénètre dans la salle : Les trois sœurs, tout compte fait, fut peut-être représenté à la fin du printemps …
Mais au diable les soucis d’apothicaire, qu’importe ce qui appartient là au réel, ici à ma seule imagination ! Je dois à Lioubimov, comme à Grüber, à Sireuil et aux autres, d’avoir écrit une courte fiction qui est celle dont la rédaction, parmi tout ce que j’ai écrit à ce jour, m’a sans doute causé le plaisir le plus vif. Un plaisir qui n’a rien à voir avec le sentiment d’une quelconque qualité esthétique ou stylistique ; j’ai fait mieux : esthétiquement, stylistiquement, ce n’était pas très difficile. Mais un plaisir qui est de l’ordre de la pure reconnaissance. Un plaisir que chaque créateur de fiction, qu’il soit romancier, dramaturge ou scénariste, doit sans doute, à sa façon, rencontrer un jour : voici que, sans que l’on puisse en expliquer le pourquoi et le comment, le texte qui sort là, de la plume ou de la machine, tout neuf et frémissant, apparaît soudain comme l’épure très exacte d’une sorte de logique spécifique que l’on porte en soi, de cette logique « fictionnante », ce ressort premier qui impulse chacun des récits que l’on produit. Comme si, brusquement, il n’y avait pas eu de tache aveugle. Ni de ces dérapages obligés dans une forme convenue, conventionnelle. Un texte qui aurait gardé la plus complète euphorie fantasmatique, pas à la manière d’une soi-disant écriture automatique, ni d’un soi-disant rêve éveillé, mais simplement comme l’émission parfaite d’un noyau thématique originaire. Comme si le coucou de la fable, qui d’habitude ne pond pourtant, comme tous les coucous, que des œufs qu’il ne reconnaît que peu ou prou, s’écriait un beau jour en regardant l’œuf qu’il vient de pondre : eh bien, celui-là, pas de doute, c’est exactement un œuf comme je les fais !
Le hasard a voulu qu’il s’agît d’une dramatique écrite pour la radio. Mais peu importe, le genre emprunté n’a pas, en l’occurence, à entrer en ligne de compte.
S’en étonnera-t-on ? Cette fiction a pour titre : Grand froid.
Et s’étonnera-t-on aussi qu’elle se passe dans un théâtre ?
On donnait ce soir-là Grand froid, une pièce de Kainz. Une de ces pièces étranges où les acteurs se mêlent au public de façon si intime que chaque spectateur finit par croire qu’il fait partie de la distribution …
On avait même installé sur de nombreux sièges de la salle des figurants parfaitement immobiles, vêtus d’une lourde pelisse, une pelisse couverte de neige ou d’une poudre blanche qui imitait parfaitement la neige. Et quand les spectateurs pénétraient dans le théâtre, des ouvreurs vêtus de noir les conduisaient silencieusement à leur place, à côté ou à proximité d’un de ces figurants parfaitement immobiles. Il régnait dans la salle un froid intense, presque aussi intense qu’à l’extérieur, aurait-on dit, où l’on annonçait moins vingt pour la nuit.
Bien vite, les portes se fermèrent. La lumière baissa dans la salle, mais le spectacle ne commençait pas encore. Une fine poudre blanche, une sorte de grésil, peut-être même un véritable grésil, ou une neige presque impalpable, s’était mise à tomber lentement du plafond. Très vite, il fut presque impossible de distinguer les figurants des spectateurs …
Après une attente que bien des spectateurs, qui grelottaient, trouvèrent infinie et qui en exaspéra plus d’un, il y eut soudain comme un grand déchirement silencieux. À la place de la scène, restée jusque là dans l’obscurité la plus totale, apparut alors une rue, avec ses réverbères un peu tristes, une rue couverte de neige, une rue où il neigeait encore, où il n’arrêtait pas de neiger, une rue déserte et froide et d’une profondeur sans fin. Tout au bout de cette rue déboucha bientôt un vieux tramway, un vieux tramway qui avança lentement vers la salle et qui s’arrêta à trois mètres à peine des premiers spectateurs.
Un grand silence se fit alors et tout replongea dans une longue immobilité …
Et il fallut à nouveau attendre. Parmi les spectateurs, était assis un certain Traumont, Michel Traumont. (Michel Traumont, c’était aussi, s’il m’en souvient bien, le nom d’un ministre de !‘Éducation nationale, qui a passé comme passent les ministres — ceci pour la petite histoire de ce pays frileux.) Ce spectateur, plus que certains autres peut-être encore, trouvait ce spectacle fort peu à son goût et, plus que les autres également, pestait et ronchonnait contre le froid qui régnait dans la salle …
Silence et immobilité se rompirent enfin à nouveau. On vit accourir, en effet, tout au bout de la rue également, et comme si elle courait du fond des temps après ce vieux tramway, une troupe d’hommes, vêtus d’une lourde pelisse, identique à celle portée par les figurants assis dans la salle parmi les spectateurs. À intervalles irréguliers et selon un ordre irrégulier, chacun de ces hommes s’arrêtait, tirait en direction du vieux tramway et reprenait sa course. Arrivés à proximité du vieux tramway, tous s’arrêtèrent définitivement et se rangèrent, immobiles, sur une ligne …
Sur son siège, Traumont s’agitait de plus en plus. Il en avait assez, faisait-il entendre à mi-voix, du froid et de ce spectacle qui lui paraissait absurde. Tellement assez, finit-il par déclarer, qu’il s’en allait ! Mais au moment même où il se levait pour partir, le figurant à côté duquel il avait été assis — et qui, jusque là, n’avait pas jeté le moindre regard dans sa direction‑, d’une voix forte lui ordonna de s’arrêter et, se levant lui aussi, le menaça d’un revolver. Toute la salle s’était tournée vers eux : non seulement les spectateurs mais également tous les autres figurants en pelisse qui, comme un seul homme, s’étaient eux aussi levés, chacun tenant à la main un revolver qu’il pointait en direction du spectateur qui voulait partir …
«C’est du Kainz tout craché ! », chuchota d’un ton expert à sa voisine une spectatrice du fond de la salle …
Traumont protestait timidement qu’il voulait partir, quand une musique de violon se fit entendre. Les regards des spectateurs se tournèrent vers la rue : une jeune femme, vêtue d’une superbe fourrure blanche et suivie par un violoniste, était apparue à proximité de l’endroit où le tramway s’était arrêté. Peut-être sortait-elle d’une des hautes maisons qui bordaient la rue et dont les façades grises luisaient doucement en ce soir d’hiver. Elle quitta la rue, pénétra dans la salle et s’approcha de Traumont, toujours suivie par le violoniste …
À partir de cet instant, les événements s’enchaînèrent de façon implacable. La jeune femme déclara à Traumont que, s’il désirait sortir, il devait l’accompagner. C’est ainsi qu’elle retraversa la salle avec lui ( et le violoniste qui la suivait comme son ombre) et pénétra dans la rue, près du vieux tramway. Mais, là, c’est un des poursuivants du tramway qui, brusquement, menaça Traumont avec un revolver. S’il voulait sortir, il devait passer l’épreuve de sortie. Le violoniste lui tendit son instrument. « Jouez ! », lui intima-t-on. Traumont eut beau protester qu’il ne savait pas jouer du violon, que tout cela était insensé, une mauvaise plaisanterie, rien n’y fit. Le règlement était le règlement et il dut s’exécuter sous les huées, les rires et les quolibets des figurants et des poursuivants du tramway …
Dans la salle, les avis des spectateurs étaient partagés. Certains chuchotaient à leur voisin que ce faux spectateur était un excellent acteur, qu’il jouait à merveille son rôle de spectateur, d’autres prétendaient que cet homme était un véritable spectateur ( « comme vous et moi » — donc un faux acteur), quelqu’un déclara même se souvenir l’avoir aperçu qui travaillait dans un bureau d’un ministère …
Et ce fut le dénouement. N’ayant pu produire avec le violon qu’une sorte de miaulement dissonant, Traumont avait raté l’examen de sortie. Dommage, lui déclara-t-on, on aurait aimé le laisser monter vivant dans le vieux tramway. On l’abattit froidement ( eh oui, froidement). La porte du vieux tramway s’ouvrit alors. Deux des poursuivants prirent le corps de Traumont, allèrent le déposer à l’intérieur du véhicule et en ressortirent aussitôt. La porte se referma et le tramway, lentement, remonta la rue. Bientôt, les hommes en pelisse se mirent à courir derrière lui en tirant des coups de feu à intervalles irréguliers.
Quand le tramway fut si loin qu’on ne pouvait même plus distinguer ses poursuivants et entendre le bruit des coups de feu, la jeune femme se tourna vers la salle et salua avec élégance.
Je ne ferai pas de commentaires sur Grand froid, je ne me lancerai dans aucune interprétation. Je dirai seulement, pour faire glisser du côté d’autres textes que j’ai écrits le tissu d’associations ébauché un peu plus haut, qu’il serait aisé sans doute de trouver des liens thématiques étroits entre cette histoire et un récit que j’ai publié il y a plusieurs années déjà — il fut écrit sous la violence du soleil de Provence, de préférence au plus fort de l’après-midi et à l’écart de la protection de toute ombre — et qui s’appelait, mais oui : Paysage avec homme nu dans la neige ( voilà, m’avait dit Werner Lambersy, moi, j’écris un livre de poésie qui évoque le cycle des quatre saisons passé par un homme nu dans la neige — il n’y a que les poètes, avais-je pensé, pour inventer des sujets pareils … -, je te propose d’écrire un récit qui aurait le même titre et on publiera les deux livres ensemble). Comme il serait tout aussi aisé de trouver d’autres liens thématiques — tout aussi étroits — entre ce même Grand froid et Les pupilles du tigre.
À commencer, pour ne prendre que cet exemple, par les crises de froid dont, tout au long de la pièce, est accablé le personnage de Tefler, le peintre.
Il a toujours existé, entre Sireuil et moi-même, une profonde divergence imaginaire sur le passé de Tefler et sur l’événement traumatique qui bouleversa son existence : après un long voyage en voiture qui avait duré toute la nuit, la découverte, sur la neige, par un matin d’hiver, d’un cadavre de jeune fille atrocement mutilé. Pour Sireuil, pas de doute, c’était Tefler lui-même qui avait tué la jeune fille. Tu comprends, m’avait-il dit, il avait beaucoup bu — dans sa mise en scène, Tefler est d’ailleurs devenu un alcoolique invétéré‑, sa voiture a fait une embardée et il a écrasé la fille. J’entends même encore les mots exacts de Sireuil : « Tefler était complètement givré. » (Givré ! Voilà le mot qu’il fallait pour connecter sans faille le réseau du froid à celui du penchant prononcé pour la bouteille ; d’un seul mot à double entente, l’option de la mise en scène était justifiée de façon aussi élégante qu’impeccable. Du pouvoir du signifiant dans le discours du metteur en scène … )
Pour moi, perdu dans le brouillard un peu romantique et dans les givres de mes rêves, les choses s’étaient passées autrement. Le voyage de Tefler, ce voyage interminable vers l’aube et le matin, ce long chemin nocturne pour atteindre le blanc immaculé du paysage enneigé, ne pouvait être qu’un voyage initiatique. Traversant la nuit, toute la nuit, entrant dans l’absolue blancheur, Tefler entrait dans l’autre monde : ce monde blanc et froid, brusquement déchiré par l’apparition du corps mutilé, c’était le monde où régnait le tigre, ce monde où, dans la pièce, Mort-Mort, brusquement, court se jeter. La jeune fille, dans mon rêve, ce n’était donc pas Tefler qui l’avait renversée ; c’était le tigre lui-même qui en avait fait sa proie. Et c’est parce qu’il était le seul des personnages, au moment où la pièce commence, à être déjà entré dans cet autre monde, et aussi et surtout parce que ce monde, il l’avait découvert à travers la morsure d’une aube glacée et enneigée, que Tefler était aussi le seul qui pouvait réussir la représentation parfaite, c’est-à-dire, en ce qui le concernait, le tableau où le tigre serait parfaitement représenté. Et ce, avant même que le tigre n’entrât, puisque, dans le monde du tigre, il était déjà entré, lui, Tefler.
Pourquoi faut-il toujours, à toutes les époques, que le théâtre s'interroge fébrilement, convulsivement, névrotiquement, parfois, sur sa contemporanéité ?Cette chère…

