« Il n’y a pas de règles, il n’y a pas de principes, ou plutôt il n’y aurait qu’un principe, ne pas en avoir. Tout est toujours à recommencer. Le scénographe doit être entièrement au service de l’équipe, du metteur en scène : « se brancher sur ». Ses propres fantasmes — et sa propre vision de l’oeuvre — s’acclimateront, se fondront avec ceux du metteur en scène, dans un processus obligatoire de symbiose. Il n’y a pas de règle : il s’agit à chaque fois de créer, d’inventer avec évidence l’objet unique qui permettra la mise en scène, mise en espace, mise en image de l’oeuvre. Un « décor » doit être un répondant pour le comédien, un partenaire à part entière, et non pas seulement un « paysage pour actions ». Il est nécessaire que le comédien ait envie lui aussi de « jouer » avec ce décor, avec un sol incommode, une paroi abrupte ou un éclairage qui l’aveugle. Fin de partie : le comédien ( et le metteur en scène) devait accepter l’eau, accepter physiquement de se mouiller tous les soirs, accepter la lenteur, le bruit, la résonance, la fatigue de marcher dans l’eau deux heures chaque soir.
En attendant Godot : il fallait accepter le sol irrégulier, se coucher entre des rails, descendre en rappel.

La mission : il fallait accepter d’être enfermé sous le plancher pendant les premières minutes du spectacle, il fallait accepter la boue, s’y battre, être sale.
Dans la jungle des villes : il fallait accepter la contrainte du plan incliné, contrainte moins « visible » pour les spectateurs que la boue de La mission ou l’eau de Fin de partie, mais peut-être plus incommode encore. Imaginez tout un spectacle en équilibre sur un sol en pente, une perspective accélérée qui obligeait à une géométrie stricte dans les moindres déplacements : un quart de pas en trop et on était trop loin ou trop près, pas question de se laisser aller, d’oublier, il fallait « jouer » en ayant à chaque seconde la conscience aiguë de ses moindres gestes, de ses moindres repères dans le décor. De tout cela découle que : le « décor » doit être présent dès le début des répétitions comme les comédiens puisqu’il est considéré comme un partenaire privilégié de ceux-ci. D’où l’importance accordée par le Varia à la préparation, les rencontres préliminaires, les délais de réalisation d’un spectacle, malgré les écueils économiques énormes qu’impliquent automatiquement une telle démarche et ses exigences.

Le décor considéré comme partenaire à part entière ramène aussi au débat sur le vrai et le faux au théâtre. Vrai ou faux ? Les deux, selon les besoins, d’après l’option choisie pour faire réagir le spectateur. Le vrai son est obligatoire quand le comédien doit s’en servir ; courir sur de la « pierre » qui résonnerait comme un praticable en bois détournerait le spectateur de l’image qu’on lui propose, donc du sens. Ainsi, le théâtre exige parfois des matières vraies : exigence coûteuse, mais incontournable.
Mais le vrai est parfois impossible : les rails de En attendant Godot furent imités en bois pour des raisons évidentes de transport et de poids. Mais réalisés dans les moindres détails, jusqu’aux boulons, parce qu’il était essentiel qu’on y croie. Tout le reste fut donné par le jeu et la mise en scène, tout y fut exactement étudié pour qu’à aucun moment on ne puisse douter de la réalité de ces rails. Tout mouvement, toute expression qui auraient pu prouver qu’il n’y avait pas de métal sur le plateau furent soigneusement évitées. Et toute la gestuelle fut tellement précise que le comédien torse nu et pieds nus sur les rails dans la neige du deuxième acte réussissait à nous faire croire qu’il grelottait réellement. Être scénographe implique de se mettre au service, totalement, d’un projet, d’un metteur en scène, d’une option. Encore faut-il que le théâtre suive l’enjeu. Au Varia, on n’a jamais hésité, quand la nécessité s’en imposait, à employer des matières vraies, comme l’eau, la boue, le sable.
Matières motrices de rapports humains essentiels, matières naturelles à l’homme, mais qui fascinent d’autant plus qu’elles sont utilisées dans une image, un cadre faux par essence : le théâtre.



