Généalogie d’une identité

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Le 26 Sep 1991
LE PUBLIC, de F.G. Lorca.
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« Qui Seigneur, sinon vous, a dit aux eaux de se réu­nir en un même lieu, et à la terre qu’elle appa­raisse desséchée, assoif­fée de vous ? »
Saint Augustin, LIVRE XIII 

CINQ jours avant la journée mon­di­ale du théâtre, Luìs Miguel Cin­tra, acteur, met­teur en scène et Directeur de la Com­pag­nie du Teatro da Cor­nucópia, refu­sait publique­ment l’unique récom­pense offi­cielle1 qui rende hom­mage chez nous au théâtre pro­fes­sion­nel : le prix Gar­rett. Celui-ci avait été attribué pour la mise en scène et pro­duc­tion de GRANDE PAIX d’Ed­ward Bond. On a assim­ilé cette atti­tude à un geste per­son­nel. Cin­tra reje­tait les choix incon­grus, quant au théâtre, adop­tés par le Secré­tari­at d’État chargé de la Cul­ture. Der­rière cette prise de posi­tion, on retrou­ve la per­son­nal­ité sin­gulière d’un créa­teur qui défend de manière intè­gre et cohérente l’idée selon laque­lle la lib­erté de créa­tion ne peut être freinée par une quel­conque forme de pou­voir. Le théâtre con­tient deux noy­aux fon­da­men­taux : la qual­ité de l’objet artis­tique et son util­ité cul­turelle. Sa pro­mo­tion et sa via­bil­ité ne peu­vent dépen­dre de l’É­tat ou d’autres pou­voirs dont les formes de sou­tien doivent claire­ment respecter cette spé­ci­ficité.
Pour Luìs Miguel Cin­tra, le Théâtre est l’art le plus vivant, le plus éphémère, celui qui craint Le plus que la vie ne lui échappe, qui craint le plus de la tuer. Son atti­tude face à la pré­car­ité et à l’unicité de l’art théâ­tral comme métaphore totale de la vie le con­duisent très tôt à vivre le théâtre intime­ment comme un des­tin, dont le masque col­oré de con­vic­tion pénètre la peau, allant s’imprimer au plus pro­fond de son être.
Ayant quit­té le théâtre uni­ver­si­taire après une représen­ta­tion his­torique d’‘AMPHITRYON de Molière en 1973, Cin­tra, avec un de ses amis et condis­ci­ples, Jorge Sil­va Melo (acteur, met­teur en scène, cinéaste) fonde le Teatro da Cor­nucópia ; il est con­sid­éré à l’époque comme un cas à part dans le milieu théâ­tral por­tu­gais (toute la troupe était com­posée de pro­fes­sion­nels). Glob­ale­ment mécon­tents de leur activ­ité en tant qu’ac­teurs, les asso­ciés de la Cor­nucópia mis­ent sur un pro­jet très orig­i­nal.
En tant que théâtre pro­fes­sion­nel, la Com­pag­nie mène ses engagés à pro­fes­sion­nalis­er leurs directeurs ; Cin­tra et Sil­va Melo con­cilient simul­tané­ment dans leur pro­jet les fonc­tions de maîtres et d’apprentis. Un dou­ble état au ser­vice du théâtre qui mène les deux acteurs/directeurs à ne pas faire de Cor­nucópia une coopéra­tive, con­traire­ment aux nom­breuses autres com­pag­nies pen­dant les années 70. Pour que les intérêts des acteurs sous con­trat soient sauve­g­ardés, il fal­lait qu’ils ne soient pas atteints par les éventuels échecs de la Com­pag­nie. Le fait de choisir cette voie n’a pas empêché le Teatro da Cor­nucópia d’adopter la créa­tion col­lec­tive comme méthodolo­gie pra­tique qui, même si elle s’avère très tôt inopérante, a lais­sé des traces plus ou moins pro­fondes dans les élé­ments encore en activ­ité aujourd’hui dans la Com­pag­nie. Cette expéri­ence laisse entrevoir l’im­por­tance des liens étroits qui unis­sent cette famille théâ­trale. Son par­cours est mar­qué par un cer­tain effet de présence/absence. Par­tir et rester sont deux pôles d’une essence en tran­sit et sym­bol­isent une forme de cir­cu­la­tion qui représente l’i­den­tité généalogique de ce groupe.
Dix-huit ans d’une vie artis­tique inin­ter­rompue con­sacrent autour de Luìs Miguel Cin­tra et Cristi­na Reis (depuis 1980, Direc­trice et égale­ment respon­s­able de beau­coup des créa­tions plas­tiques en tant que scéno­graphe ou cos­tu­mière) une équipe tech­nique et une troupe fixe rel­a­tive­ment réduite si l’on con­sid­ère le nom­bre et le degré de qual­ité qu’ex­i­gent les pro­duc­tions.
Une demi-douzaine d’ac­teurs his­toriques ont suivi tout le tra­jet de la com­pag­nie, cent trente-six acteurs et actri­ces y ont tra­vail­lé, mais aus­si un grand nom­bre de créa­teurs issus d’autres hori­zons artis­tiques liés à la scène, beau­coup d’entre eux étant par­mi les plus recon­nus du théâtre por­tu­gais. Tous sont unanimes et recon­nais­sent la mar­que inou­bli­able de l’ex­péri­ence vécue avec la Cor­nucópia.
La capac­ité de renou­velle­ment de la Com­pag­nie est pour ses directeurs un objet de recherche atten­tive et rigoureuse. Luìs Miguel Cin­tra, selon les pièces du réper­toire, sélec­tionne des acteurs que le temps peut aider à s’im­pos­er. Les engage­ments peu­vent ou non se renou­vel­er (les disponi­bil­ités finan­cières sont par­fois un obsta­cle). Le lien à la Com­pag­nie procède de cette appar­te­nance iden­ti­fi­ca­trice.
Généalo­gie prend ici un autre sens qui émerge d’un rap­port aux codes du tra­vail théâ­tral. Au-delà de la maîtrise des tech­niques, cette rela­tion passe par la capac­ité de se laiss­er égar­er, risque qui engage à un itinéraire hors des sen­tiers bat­tus et, lors de la remise en ques­tion des cer­ti­tudes, per­met d’ar­riv­er par­fois à quelque dimen­sion incon­nue.
Cette stratégie de stim­u­la­tion de la créa­tiv­ité ne peut faire abstrac­tion d’une esthé­tique de représen­ta­tion enrichie par le tra­vail rigoureux de l’ac­teur. Ain­si, chaque spec­ta­cle est un pre­mier acte auda­cieux, dan­gereux et com­plice, mais il est égale­ment imprégné par la mémoire, par l’at­tache­ment aux spec­ta­cles qui l’ont précédé.
Cette esthé­tique des ves­tiges, des restes, procède de l’idée d’i­den­tité généalogique tou­jours présente dans l’espace et les cos­tumes créés par Cristi­na Reis et qui est en accord avec l’at­ti­tude de cohérence dans la ges­tion du phénomène théâ­tral que Cin­tra mène à bien. L’art est pour ces deux créa­teurs une source inépuis­able de ques­tion­nement sur la vie. De ce fait, chaque spec­ta­cle acquiert une énergie pro­pre, inde­struc­tible, dans l’espace et dans le temps où il est con­som­mé. Cepen­dant, le fait qu’on ne puisse le répéter n’empêche pas qu’il con­tin­ue à cir­culer sous la forme de frag­ments, restes, cita­tions implicites ou explicites, dans une plu­ral­ité qui n’im­pose pas de sens oblig­a­toire dans les oeu­vres à naître. 

Employé : Mon­sieur
Directeur : Qu’est-ce qu’il y a ?
Employé : Le pub­lic est là.
Directeur : Qu’il entre.

Féderi­co Gar­cia Lor­ca. LE PUBLIC — Pre­mier tableau

ORATÓRIA, de Gil Vicente, Goethe et B. Brecht.
ORATÓRIA, de Gil Vicente, Goethe et B. Brecht.

Les spec­ta­cles de la Cor­nucópia sont ain­si des objets esthé­tiques con­sti­tu­ant un risque poten­tiel pour un pub­lic pris au dépourvu et non habitué à se met­tre en cause, ou dont la sen­si­bil­ité est inac­cou­tumée aux aspects les plus obscurs de cet art, maître dans la séduc­tion de la célébra­tion de la vie imi­tant la mort.
Pour ce pub­lic, le théâtre de la Cor­nucópia ne sera rien d’autre qu’une île loin­taine dans le panora­ma théâ­tral por­tu­gais. L’ac­cès à cette insu­lar­ité en pleine terre est un authen­tique don des dieux aux spec­ta­teurs. Chaque spec­ta­cle est une propo­si­tion-réponse qui ne peut être con­sid­érée comme uni­voque et ne souhaite pas apais­er nos inquié­tudes.
Le Teatro da Cor­nucópia « pré­tend mou­voir le spec­ta­teur tout entier, l’émou­voir, même si cela se traduit, durant un cer­tain temps, par une sorte d’in­ter­rup­tion qui peut cou­vrir des états dis­tincts tels que le sim­ple éton­nement ou la plus trag­ique per­plex­ité » (Tere­sa Coel­ho Lopes, in Epres­so 25. 2. 84, sur le spec­ta­cle LA MISSION de Hein­er Müller).
Comme l’adolescent qui sent en lui une énergie puis­sante mais ne sait com­ment l’u­tilis­er, le pub­lic de ce théâtre est passé par des crises de crois­sance. Son proces­sus de mat­u­ra­tion provient de son raje­u­nisse­ment con­stant. La salle de la Cor­nucópia se rem­plit de jeunes et de nom­breux tou­jours jeunes fidèles, pour voir Shake­speare, Gil Vicente, Strind­berg, Lor­ca, Beck­ett, Dario Fo. La Cor­nucópia est indu­bitable­ment une référence unique, fon­da­men­tale dans la cul­ture por­tu­gaise con­tem­po­raine. 

CIEL DE PAPIER, montage de textes de Pirandello et Beckett.
CIEL DE PAPIER, mon­tage de textes de Piran­del­lo et Beck­ett.

« Subite­ment, il y a eu un grand silence où per­son­ne ne nous a inter­rogé et où nous n’avons inter­rogé per­son­ne ». Eduar­do Lourenço, pré­face de l’HETERO­DOX­IA II 

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Écrit par Anabela Mendes
Cri­tique théâ­trale, tra­duc­trice, met­teur en scène ; pro­fesseur à la Fac­ulté de Let­tres de l’Université Clas­sique de Lis­bonne.Plus d'info
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