« Qui Seigneur, sinon vous, a dit aux eaux de se réunir en un même lieu, et à la terre qu’elle apparaisse desséchée, assoiffée de vous ? »
Saint Augustin, LIVRE XIII
CINQ jours avant la journée mondiale du théâtre, Luìs Miguel Cintra, acteur, metteur en scène et Directeur de la Compagnie du Teatro da Cornucópia, refusait publiquement l’unique récompense officielle1 qui rende hommage chez nous au théâtre professionnel : le prix Garrett. Celui-ci avait été attribué pour la mise en scène et production de GRANDE PAIX d’Edward Bond. On a assimilé cette attitude à un geste personnel. Cintra rejetait les choix incongrus, quant au théâtre, adoptés par le Secrétariat d’État chargé de la Culture. Derrière cette prise de position, on retrouve la personnalité singulière d’un créateur qui défend de manière intègre et cohérente l’idée selon laquelle la liberté de création ne peut être freinée par une quelconque forme de pouvoir. Le théâtre contient deux noyaux fondamentaux : la qualité de l’objet artistique et son utilité culturelle. Sa promotion et sa viabilité ne peuvent dépendre de l’État ou d’autres pouvoirs dont les formes de soutien doivent clairement respecter cette spécificité.
Pour Luìs Miguel Cintra, le Théâtre est l’art le plus vivant, le plus éphémère, celui qui craint Le plus que la vie ne lui échappe, qui craint le plus de la tuer. Son attitude face à la précarité et à l’unicité de l’art théâtral comme métaphore totale de la vie le conduisent très tôt à vivre le théâtre intimement comme un destin, dont le masque coloré de conviction pénètre la peau, allant s’imprimer au plus profond de son être.
Ayant quitté le théâtre universitaire après une représentation historique d’‘AMPHITRYON de Molière en 1973, Cintra, avec un de ses amis et condisciples, Jorge Silva Melo (acteur, metteur en scène, cinéaste) fonde le Teatro da Cornucópia ; il est considéré à l’époque comme un cas à part dans le milieu théâtral portugais (toute la troupe était composée de professionnels). Globalement mécontents de leur activité en tant qu’acteurs, les associés de la Cornucópia misent sur un projet très original.
En tant que théâtre professionnel, la Compagnie mène ses engagés à professionnaliser leurs directeurs ; Cintra et Silva Melo concilient simultanément dans leur projet les fonctions de maîtres et d’apprentis. Un double état au service du théâtre qui mène les deux acteurs/directeurs à ne pas faire de Cornucópia une coopérative, contrairement aux nombreuses autres compagnies pendant les années 70. Pour que les intérêts des acteurs sous contrat soient sauvegardés, il fallait qu’ils ne soient pas atteints par les éventuels échecs de la Compagnie. Le fait de choisir cette voie n’a pas empêché le Teatro da Cornucópia d’adopter la création collective comme méthodologie pratique qui, même si elle s’avère très tôt inopérante, a laissé des traces plus ou moins profondes dans les éléments encore en activité aujourd’hui dans la Compagnie. Cette expérience laisse entrevoir l’importance des liens étroits qui unissent cette famille théâtrale. Son parcours est marqué par un certain effet de présence/absence. Partir et rester sont deux pôles d’une essence en transit et symbolisent une forme de circulation qui représente l’identité généalogique de ce groupe.
Dix-huit ans d’une vie artistique ininterrompue consacrent autour de Luìs Miguel Cintra et Cristina Reis (depuis 1980, Directrice et également responsable de beaucoup des créations plastiques en tant que scénographe ou costumière) une équipe technique et une troupe fixe relativement réduite si l’on considère le nombre et le degré de qualité qu’exigent les productions.
Une demi-douzaine d’acteurs historiques ont suivi tout le trajet de la compagnie, cent trente-six acteurs et actrices y ont travaillé, mais aussi un grand nombre de créateurs issus d’autres horizons artistiques liés à la scène, beaucoup d’entre eux étant parmi les plus reconnus du théâtre portugais. Tous sont unanimes et reconnaissent la marque inoubliable de l’expérience vécue avec la Cornucópia.
La capacité de renouvellement de la Compagnie est pour ses directeurs un objet de recherche attentive et rigoureuse. Luìs Miguel Cintra, selon les pièces du répertoire, sélectionne des acteurs que le temps peut aider à s’imposer. Les engagements peuvent ou non se renouveler (les disponibilités financières sont parfois un obstacle). Le lien à la Compagnie procède de cette appartenance identificatrice.
Généalogie prend ici un autre sens qui émerge d’un rapport aux codes du travail théâtral. Au-delà de la maîtrise des techniques, cette relation passe par la capacité de se laisser égarer, risque qui engage à un itinéraire hors des sentiers battus et, lors de la remise en question des certitudes, permet d’arriver parfois à quelque dimension inconnue.
Cette stratégie de stimulation de la créativité ne peut faire abstraction d’une esthétique de représentation enrichie par le travail rigoureux de l’acteur. Ainsi, chaque spectacle est un premier acte audacieux, dangereux et complice, mais il est également imprégné par la mémoire, par l’attachement aux spectacles qui l’ont précédé.
Cette esthétique des vestiges, des restes, procède de l’idée d’identité généalogique toujours présente dans l’espace et les costumes créés par Cristina Reis et qui est en accord avec l’attitude de cohérence dans la gestion du phénomène théâtral que Cintra mène à bien. L’art est pour ces deux créateurs une source inépuisable de questionnement sur la vie. De ce fait, chaque spectacle acquiert une énergie propre, indestructible, dans l’espace et dans le temps où il est consommé. Cependant, le fait qu’on ne puisse le répéter n’empêche pas qu’il continue à circuler sous la forme de fragments, restes, citations implicites ou explicites, dans une pluralité qui n’impose pas de sens obligatoire dans les oeuvres à naître.
Employé : Monsieur
Directeur : Qu’est-ce qu’il y a ?
Employé : Le public est là.
Directeur : Qu’il entre.
Féderico Garcia Lorca. LE PUBLIC — Premier tableau

Les spectacles de la Cornucópia sont ainsi des objets esthétiques constituant un risque potentiel pour un public pris au dépourvu et non habitué à se mettre en cause, ou dont la sensibilité est inaccoutumée aux aspects les plus obscurs de cet art, maître dans la séduction de la célébration de la vie imitant la mort.
Pour ce public, le théâtre de la Cornucópia ne sera rien d’autre qu’une île lointaine dans le panorama théâtral portugais. L’accès à cette insularité en pleine terre est un authentique don des dieux aux spectateurs. Chaque spectacle est une proposition-réponse qui ne peut être considérée comme univoque et ne souhaite pas apaiser nos inquiétudes.
Le Teatro da Cornucópia « prétend mouvoir le spectateur tout entier, l’émouvoir, même si cela se traduit, durant un certain temps, par une sorte d’interruption qui peut couvrir des états distincts tels que le simple étonnement ou la plus tragique perplexité » (Teresa Coelho Lopes, in Epresso 25. 2. 84, sur le spectacle LA MISSION de Heiner Müller).
Comme l’adolescent qui sent en lui une énergie puissante mais ne sait comment l’utiliser, le public de ce théâtre est passé par des crises de croissance. Son processus de maturation provient de son rajeunissement constant. La salle de la Cornucópia se remplit de jeunes et de nombreux toujours jeunes fidèles, pour voir Shakespeare, Gil Vicente, Strindberg, Lorca, Beckett, Dario Fo. La Cornucópia est indubitablement une référence unique, fondamentale dans la culture portugaise contemporaine.

« Subitement, il y a eu un grand silence où personne ne nous a interrogé et où nous n’avons interrogé personne ». Eduardo Lourenço, préface de l’HETERODOXIA II



