La démocratisation dans la danse portugaise

La démocratisation dans la danse portugaise

Le 15 Sep 1991
A LLHA DO AMORES, de Rui Nunes. Photo José Fabião.
A LLHA DO AMORES, de Rui Nunes. Photo José Fabião.

A

rticle réservé aux abonné·es
A LLHA DO AMORES, de Rui Nunes. Photo José Fabião.
A LLHA DO AMORES, de Rui Nunes. Photo José Fabião.
Article publié pour le numéro
D'autres imaginaires-Couverture du Numéro 39 d'Alternatives ThéâtralesD'autres imaginaires-Couverture du Numéro 39 d'Alternatives Théâtrales
39
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

La veille

DÉBUT 1974, quel est l’avenir de la petite com­mu­nauté pro­fes­sion­nelle de la danse por­tu­gaise ? Ses espoirs s’adressent surtout à la Fon­da­tion Gul­benkian et à son groupe de bal­let, alors sous la direc­tion artis­tique de Milko Sparem­blek qui envis­age de le trans­former pro­gres­sive­ment en com­pag­nie de danse con­tem­po­raine et d’en­cour­ager la créa­tion choré­graphique por­tu­gaise grâce à l’Ate­lier Choré­graphique qu’il vient de créer.
La seule autre com­pag­nie pro­fes­sion­nelle de danse, Verde Gaio, une com­pag­nie d’État logée au Théâtre São Car­los (l’Opéra de Lis­bonne), jadis enfant chéri du régime et liée à la pro­pa­gande nationale, est dans un pénible état de léthargie.
L’é­cole de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle dirigée par l’Anglaise Anna Ivano­va à l’Opéra a été fer­mée, déce­vant les espoirs de ceux qui y voy­aient l’embryon d’une nou­velle com­pag­nie au réper­toire clas­sique. Au con­ser­va­toire, par con­tre, une expéri­ence péd­a­gogique pluridis­ci­plinaire est en cours sous la direc­tion de Madale­na Perdigão, qui avait déjà présidé à l’adop­tion par la Fon­da­tion Gul­benkian d’un groupe de bal­let. Dans le cadre de cette réforme du Con­ser­va­toire, une école pro­fes­sion­nelle de danse y a été créée, faisant ses pre­miers pas à côté des écoles de musique, de théâtre, de ciné­ma et de for­ma­tion de pro­fesseurs pour l’enseignement artis­tique.
Quelques danseurs s’in­téressent à la Mod­ern Dance, mais au Por­tu­gal il n’ex­iste pas de lieu où on puisse l’étudier. Cun­ning­ham et les post-mod­ernes sont qua­si incon­nus (Cun­ning­ham passe à Lis­bonne au milieu des années 60, mais il n’y a pas de trace de son pas­sage dans la danse por­tu­gaise). La seule forme de danse que l’on enseigne sys­té­ma­tique­ment est le Bal­let, et même là on est très loin des grandes écoles européennes. La seule solu­tion con­siste à par­tir pour l’é­tranger, et c’est encore à la Fon­da­tion Gul­benkian que l’on s’adresse pour deman­der une bourse. Si Lon­dres est le pôle de prédilec­tion des danseurs por­tu­gais pour la pour­suite de leurs études, cer­tains regards se tour­nent déjà vers New York.
Nous ne pou­vons pas douter de l’ex­is­tence, dans le milieu de la danse por­tu­gaise, de sen­ti­ments de rejet du régime poli­tique autori­taire en place. Toute­fois, ces sen­ti­ments ne sont vis­i­bles ni dans la danse, ni dans la façon dont on vit l’activité de danseur.
Con­traire­ment au théâtre, la danse n’est pas liée en tant qu’­ex­pres­sion cul­turelle au mou­ve­ment d’op­po­si­tion à la dic­tature. Il y a un théâtre jeune, surtout dans le cadre uni­ver­si­taire, qui lie la con­science poli­tique et sociale avec l’in­for­ma­tion et l’ad­hé­sion à l’a­vant-garde artis­tique, mais il n’y a pas d’équiv­a­lent dans la danse. Les danseurs n’ont pas encore eu l’idée d’exprimer l’irrévérence et la rébel­lion de leur généra­tion par Le biais de cette activ­ité artis­tique qui pour­tant joue le rôle le plus impor­tant dans leur vie. Choisir la danse comme méti­er est déjà une assez grande trans­gres­sion dans cette société arriérée. Peut-être est-ce pour cela que les danseurs ne met­tent pas en cause une dis­ci­pline qui doit les men­er à la maîtrise — si proche du mar­tyre — de leur corps. Peut-être n’y voient-ils pas un joug mais, au con­traire, un fac­teur qui donne de la respectabil­ité à leur activ­ité. 

Le lende­main 

O REI NO EXILIO, de Francisco Camacho. Photo José Fabião.
O REI NO EXILIO, de Fran­cis­co Cama­cho. Pho­to José Fabião.

Au lende­main de la chute de la dic­tature, pour­tant, les danseurs por­tu­gais vont s’en­gager dans le débat poli­tique et idéologique général­isé et dans le mou­ve­ment de masse qui va boule­vers­er le pays ;c’est la hiérar­chie qu’ils vont con­tester avant tout.
Milko Sparem­blek s’en va, le Groupe Gul­benkian de Bal­let entre en auto-ges­tion et quelques années vont pass­er avant que cette com­pag­nie ne retrou­ve une direc­tion définie.
La réforme du Con­ser­va­toire est inter­rompue et là aus­si il fau­dra atten­dre des années jusqu’à l’adop­tion d’un pro­jet.
La lib­erté d’ex­pres­sion va ren­dre évi­dentes quelques dif­férences d’opin­ion jusque-là ignorées ou cachées : des rup­tures sont irréversibles.
Quelques danseurs et choré­graphes s’en­ga­gent dans la créa­tion de groupes indépen­dants de danse. C’est le cas d’Elisa Worm, d’An­tónio Rodrigues ou d’Ague­da Sena, entre autres. Paula Mas­sano com­mence à dessin­er une voie expéri­men­tale qu’elle va pour­suiv­re presque seule pen­dant près d’une décen­nie.
En dépit de l’en­gage­ment généreux de nom­breux danseurs dans le com­bat pour d’autres con­di­tions de tra­vail et de créa­tion, et pour de nou­veaux rap­ports non hiérar­chiques entre danseurs et choré­graphes, il va leur man­quer une poli­tique esthé­tique com­mune et l’ap­pui suivi d’un État qui doit faire face à d’autres prob­lèmes.
Une activ­ité artis­tique peut servir d’il­lus­tra­tion à des idées poli­tiques et de con­vul­sions sociales, être le témoin d’une révo­lu­tion sans être en soi révo­lu­tion­naire, c’est-à-dire, sans met­tre en cause l’idée de l’art elle-même.
La danse por­tu­gaise va encore atten­dre une décen­nie avant d’avoir sa révo­lu­tion à elle. Cepen­dant, durant cette péri­ode, des événe­ments vont avoir une impor­tance cap­i­tale pour la crois­sance de la danse por­tu­gaise.
En 1977, par décret gou­verne­men­tal, la com­pag­nie Verde Gaio est dis­soute et rem­placée par une Com­pag­nie Nationale de Bal­let. Arman­do Jorge, un danseur por­tu­gais qui avait fait car­rière à l’é­tranger (il avait été pre­mier danseur des Grands Bal­lets Cana­di­ens) en est nom­mé directeur artis­tique et la Com­pag­nie est dotée d’un statut et des moyens pour devenir la com­pag­nie de réper­toire clas­sique dont tant rêvaient depuis longtemps, mal­gré la con­tes­ta­tion d’une par­tie des danseurs por­tu­gais craig­nant le chô­mage for­cé de leurs col­lègues de Verde Gaio.
Un autre danseur por­tu­gais revenu de l’é­tranger, Jorge Salav­isa (qui avait dan­sé avec la Com­pag­nie de Mar­quis de Cuevas, été danseur prin­ci­pal au Lon­don’s Fes­ti­val Bal­let et au New Lon­don Bal­let) est entretemps nom­mé directeur artis­tique du Groupe Gul­benkian de Bal­let, et la créa­tion de la Com­pag­nie Nationale de Bal­let est un excel­lent pré­texte pour qu’il puisse repren­dre les pro­jets que Sparem­blek avait déjà envis­agés pour le Groupe.
Le groupe devient Bal­let Gul­benkian et Salav­isa va s’en­gager avec suc­cès dans sa trans­for­ma­tion à l’aide du réper­toire mod­erne, présen­tant des créa­tions de choré­graphes nord-améri­cains et européens renom­més. Il s’investit aus­si dans la for­ma­tion de danseurs por­tu­gais et atteint en peu d’an­nées un haut niveau tech­nique et artis­tique, ce qui lui per­met d’achev­er l’internationalisation de la com­pag­nie avec une majorité de danseurs por­tu­gais. Il reprend les Ate­liers Choré­graphiques, où s’é­tait déjà fait remar­quer Vas­co Wellenkamp (un danseur de la com­pag­nie revenu de New York) qui devient le choré­graphe rési­dent et va forg­er pen­dant les années suiv­antes le style de la com­pag­nie. C’est aux Ate­liers du Bal­let Gul­benkian que des danseurs, devenus depuis choré­graphes recon­nus, comme Olga Ror­iz, Vera Man­tero, Mar­gari­da Bet­ten­court, João Fiadeiro, etc, réalisent leurs pre­miers exploits choré­graphiques. Vas­co Wellenkamp va aus­si intro­duire l’en­seigne­ment sys­té­ma­tique de la Mod­ern Dance au Con­ser­va­toire, suivi de près par António Rodrigues, un autre ex-danseur de Gul­benkian qui était par­ti à New York étudi­er à l’École Gra­ham, et qui plus tard créera, avec sa femme Maria Bessa, elle aus­si exdanseuse de Gul­benkian, une Académie de Danse Con­tem­po­raine à Setúbal.
Un autre danseur devenu enseignant, Rui Hor­ta, qui enseigne le mod­ern jazz et la tech­nique Limon, s’en­gage avec suc­cès dans la for­ma­tion d’un pub­lic jeune pour la danse indépen­dante et dans la recherche d’aides privées pour ses pro­jets. Il est le fon­da­teur du Groupe Expéri­men­tal de Danse Jazz, aujourd’hui Com­pag­nie de Danse de Lis­bonne qui, avec Dança Grupo, une com­pag­nie indépen­dante créée par Elisa Worm, reste l’une des deux seules com­pag­nies indépen­dantes qui sub­sis­tent aujourd’hui. Il crée aus­si un stu­dio aux class­es ouvertes qui devien­dra l’un des lieux où les jeunes choré­graphes con­tem­po­rains peu­vent trou­ver de l’espace pour répéter et pour essay­er d’en­seign­er les tech­niques con­tem­po­raines. Ain­si, à l’aube des années 80, si elle n’a pas encore fait sa révo­lu­tion, la danse por­tu­gaise est du moins organ­isée d’une façon plus claire. Des événe­ments qui, sous l’é­mo­tion du moment, avaient été perçus comme des démarch­es con­ser­va­tri­ces ont en effet con­tribué à pré­par­er la com­mu­nauté pro­fes­sion­nelle de la danse et son pub­lic à l’ac­cep­ta­tion d’une idée de plu­ral­ité et d’ou­ver­ture qui ne va dépass­er les vieux préjugés que vers la moitié de la décen­nie. 

Dix ans après
Le cos­mopolitisme où l’in­di­vidu se recon­naît un seul 

Au cours des années 60, Madale­na Perdigão avait fait adopter pat la Fon­da­tion Gul­benkian un groupe pro­fes­sion­nel de danse et avait créé le Fes­ti­val Gul­benkian de Musique (une ini­tia­tive qui ame­na à Lis­bonne quelques-uns des noms les plus impor­tants des scènes musi­cales et de danse de l’époque, et qu’elle n’a­ban­don­na qu’à la suite du scan­dale provo­qué par l’ar­resta­tion et l’ex­plu­sion de Mau­rice Béjart après que, sur la scène où venait de se représen­ter avec énorme suc­cès son ROMÉO ET JULIETTE, il ait demandé une minute de silence pour Robert Kennedy qui était « mort vic­time de la vio­lence et du fas­cisme » et incité les jeunes Por­tu­gais à « lut­ter con­tre toute forme de dic­tature »).
Les années 70 voient Madale­na Perdigão occupée par des ques­tions d’é­d­u­ca­tion et de for­ma­tion artis­tique. Elle pré­side la ten­ta­tive de réforme du Con­ser­va­toire pour le met­tre au dia­pa­son de son époque et, con­seil­lère au Min­istère de l’É­d­u­ca­tion, essaye de dessin­er une réforme de l’enseignement artis­tique capa­ble de don­ner aux arts un statut académique, un rôle déter­mi­nant dans l’enseignement général et les moyens adéquats de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle.
Elle est encore respon­s­able d’une ini­tia­tive de plus grande portée pour la danse por­tu­gaise des années 80 en créant, au Cen­tre d’Art Mod­erne de la Fon­da­tion Gul­benkian, un Ser­vice d’An­i­ma­tion, Créa­tion Artis­tique et Édu­ca­tion par l’Art (ACARTE) où elle organ­ise des démon­stra­tions de Nou­velle Danse Européenne et Nord-Amé­fi­caine qui révè­lent aux danseurs por­tu­gais l’ex­is­tence d’un courant de danse d’au­teur qui ne sac­ri­fie pas l’ex­pres­sion indi­vidu­elle à des vocab­u­laires stricts et qui, s’écartant des rap­ports tra­di­tion­nels compagnie/auteur/interprète, n’est pas mar­ginale pour autant.
Si, dix ans après la démoc­ra­ti­sa­tion du pays et son retour à un cos­mopolitisme où tous les échanges sont pos­si­bles et accept­a­bles, les Por­tu­gais ont accès à une infor­ma­tion sans restric­tions, c’est pour­tant à ACARTE, aux spec­ta­cles qu’ils y voient et aux work­shops qui leur sont ouverts que la plu­part des jeunes danseurs por­tu­gais décou­vrent la danse con­tem­po­raine et les bar­rières qu’elle est en train de faire tomber. C’est cette expéri­ence et la pos­si­bil­ité ‘de la partager qui intro­duit dans la com­mu­nauté choré­graphique por­tu­gaise un débat qui dépasse Les ques­tions d’or­gan­i­sa­tion ou de tech­nique — aux­quelles, bien sûr, il fau­dra revenir — pour se con­cen­tr­er sur la danse elle-même en tant qu’art et expres­sion indi­vidu­elle. Désor­mais, c’est surtout pour répon­dre à leurs besoins d’au­teurs, et non plus seule­ment d’interprètes, que des jeunes bour­siers par­tent pour New York et les métrop­o­les européennes.

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
5
Partager
auteur
Écrit par Gil Mendo
Cri­tique choré­graphique ; pro­fesseur de danse à l’École Supérieure de Danse de Lis­bonne.Plus d'info
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
D'autres imaginaires-Couverture du Numéro 39 d'Alternatives Théâtrales
#39
mai 2025

D’autres imaginaires

16 Sep 1991 — Notes sur la musique de théâtre et de danse JE prétends avec ces notes présenter quelques courtes réflexions strictement personnelles…

Notes sur la musique de théâtre et de danse JE pré­tends avec ces notes présen­ter quelques cour­tes réflex­ions…

Par Antonio Emiliano
Précédent
14 Sep 1991 — ON dit d’elle qu'elle est une chorégraphe d'atmosphère et, en treize ans de carrière, ce corps n’a cessé de capter…

ON dit d’elle qu’elle est une choré­graphe d’at­mo­sphère et, en treize ans de car­rière, ce corps n’a cessé de capter toutes les res­pi­ra­tions pour y insuf­fler son énergie.TRISTAN ET ISOLDE est Le plus récent pro­jet…

Par António Melo
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total