Lettre irrégulière
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Lettre irrégulière

Le 18 Sep 1991
Article publié pour le numéro
D'autres imaginaires-Couverture du Numéro 39 d'Alternatives ThéâtralesD'autres imaginaires-Couverture du Numéro 39 d'Alternatives Théâtrales
39
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LES meilleurs espaces, les plus irré­sistibles, sont les espaces de lumière con­sti­tués par des struc­tures scéno­graphiques, qui peu­vent l’incorporer, lui lais­sant mul­ti­pli­er les vol­umes.
La lumière provoque des zooms dans le regard fixé sur un plan général : toutes les sur­faces et super­fi­cies — tis­sus, peau, objets, sol — sont défi­nis par des tach­es, traits, points lumineux.
Le créa­teur de lumières est Le co-scéno­graphe qui sait lire rapi­de­ment ce qui est déjà implan­té et dont l’ex­is­tence a besoin d’être dilatée par l’ex­po­si­tion à la lumière.
C’est avec la lumière que l’on définit un genre de visu­al­ité tac­tile. Ain­si, sur la peau — sur­face pri­mor­diale, récep­ta­cle d’én­ergie à par­tir de laque­lle se joue le regard et le désir d’une intim­ité retenue entre le pub­lic et la scène — la lumière donne à tous les autres élé­ments la même qual­ité d’at­trac­tion. C’est sur l’idée de lumière que le pro­jet scéno­graphique se con­stru­it.
La déf­i­ni­tion d’e­space scénique se con­cré­tise par l’an­nu­la­tion des pre­mières hypothès­es réduc­tri­ces des approches de l’idée de base. Cette idée fini­ra par se mod­i­fi­er jusqu’à devenir désir­able. La scéno­gra­phie est un proces­sus d’in­ter­ro­ga­tion, une des formes de dérive intérieure d’un pro­jet scénique en con­struc­tion qui se ter­mine sous forme de syn­thèse. La récupéra­tion d’éventuelles erreurs dans la phase finale du tra­vail est l’un des jeux préférés. Si quelque imprévu sur­git, il est néces­saire d’en tir­er par­ti de la meilleure façon, et ceci est un bon pré­texte pour retarder la fin de l’oeu­vre achevée, pro­longeant ain­si le jeu des hypothès­es

« Your mind makes spaces into spaces. It’s a lot of hard work. A lot of hard spaces. As you get old­er you get more spaces, and more com­part­ments. And more things to put in the com­part­ments. »
Andy Warhol
Ce qui s’of­fre au regard ne laisse pas de traces évi­dentes du par­cours, ni ne rend pos­si­ble la lec­ture des accu­mu­la­tions. Les strates des approches et des aban­dons pro­gres­sifs ne sont pas révélés dans la chose finale. L’archéologie per­son­nelle, faite de frag­ments accu­mulés dans les couliss­es, est un frag­ment d’une col­lec­tion d’ap­proches qui ne seront jamais éditées : les choix devenus publics ne font pas le tra­jet, ce sont seule­ment des icônes de car­rière. Le sténo­graphe est un artiste plas­tique qui perd ses ébauch­es. Par­fois nous avons l’il­lu­sion de pou­voir retrou­ver les images per­dues, mais la fois suiv­ante, nous ne fer­ons jamais ce que nous pen­sions faire la prochaine fois. Ce qui arrive, c’est la répéti­tion de car­ac­téris­tiques qui démon­trent un lan­gage et la pour­suite d’une forme sys­té­ma­tisée d’ex­po­si­tion. J’in­duis le regard, je ne le manip­ule pas : il importe de démul­ti­pli­er les sens.
Pour une con­créti­sa­tion de l’idée visuelle, le dia­logue pos­si­ble avec le choré­graphe est fon­da­men­tal. C’est de cette qual­ité de dia­logue que peut sur­gir la solu­tion glob­ale. Bien que cette pos­si­bil­ité d’en­tente entre créa­teurs soit com­mune à d’autres arts scéniques, dans la danse c’est une évi­dence, parce qu’il n’ex­iste pas tou­jours d’élé­ments de tra­vail prédéter­minés — texte dra­ma­tique, script, époque, musique, références pic­turales — qui per­me­t­tent une vision per­son­nelle dès le départ. C’est par cette per­sis­tance de dia­logue sur “des pro­jets d’espace util­is­able que le scéno­graphe se rap­proche de l’ar­chi­tecte, bien que le pre­mier ne soit pas lim­ité par les règles d’édification des­tinées à un usage quo­ti­di­en. Sans être nou­veau, l’usage du terme archi­tec­ture utopique est per­ti­nent pour désign­er la scéno­gra­phie.
Quand il s’ag­it de solos, le dia­logue est plus her­mé­tique, plus corps à corps. L’oc­cu­pant — choré­graphe-inter­prète — exige la déf­i­ni­tion d’un ter­ri­toire exact, qui lui per­me­tte de pren­dre des atti­tudes autonomes dans un espace d’ac­tion don­né.
Le dia­logue prend la forme d’une con­fronta­tion, les réti­cences s’ex­pri­ment, l’ex­pli­ca­tion pro­gres­sive éclaire les intu­itions. Il s’agit d’accentuer toutes les irrégu­lar­ités du ter­rain et d’en agrandir autant d’autres qui peu­vent ouvrir une brèche dans l’apparente tran­quil­lité des préoc­cu­pa­tions per­son­nelles. Si un solo est un frag­ment d’autoportrait en pied, donc si le scéno­graphe n’est pas un encadreur, il devient le co-auteur autorisé d’un frag­ment auto­bi­ographique dans un acte de com­plic­ité absolue. La scéno­gra­phie est la chosi­fi­ca­tion du ter­ri­toire per­son­nel en muta­tion sur lequel s’appuient des fic­tions qui le trans­for­ment en utopie pos­si­ble.
Entre l’utilisation intérieure et la jouis­sance extérieure des espaces réal­isés pour périr, s’insère Le corps du scéno­graphe qui déam­bule dans son domaine, appari­tion de foire, dans une choré­gra­phie à habiter que nul ne voit. Par cette car­ac­téris­tique qui lui est pro­pre, il peut inter­venir dans le tra­vail du choré­graphe, lui offrir des sug­ges­tions d’u­til­i­sa­tion

« When I look at things, I always see the space they occu­py. I always want the space to reap­pear, to make a come­back. »
A. W.
Que ce soit une mai­son ou un paysage — habita­cle ou sur­face des corps — le scé­nario n’est pas une machine agri­cole aban­don­née dans un champ de neige, ni un champ de neige lais­sé au vol des oiseaux. Ce ne peut être un joli scé­nario. Il doit pos­séder la valeur d’une oeu­vre plas­tique autonome, qui peut être lue en dehors de l’action. Pen­dant l’ac­tion, il n’est pas un objet de dis­trac­tion qui se super­pose aux autres élé­ments du spec­ta­cle. Il doit être esthé­tique­ment essen­tiel et tech­nique­ment trans­portable, et trans­pos­able dans dif­férents espaces du spec­ta­cle en tournée, pas­si­ble de plusieurs lec­tures de bon rap­port suiv­ant son implan­ta­tion dans des lieux dif­férents.
Idéale­ment, la scéno­gra­phie doit être si essen­tielle qu’il serait presque impos­si­ble de s’en pass­er.

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Écrit par Nuno Carinhas
Pein­tre, scéno­graphe, met­teur en scène.Plus d'info
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