LES meilleurs espaces, les plus irrésistibles, sont les espaces de lumière constitués par des structures scénographiques, qui peuvent l’incorporer, lui laissant multiplier les volumes.
La lumière provoque des zooms dans le regard fixé sur un plan général : toutes les surfaces et superficies — tissus, peau, objets, sol — sont définis par des taches, traits, points lumineux.
Le créateur de lumières est Le co-scénographe qui sait lire rapidement ce qui est déjà implanté et dont l’existence a besoin d’être dilatée par l’exposition à la lumière.
C’est avec la lumière que l’on définit un genre de visualité tactile. Ainsi, sur la peau — surface primordiale, réceptacle d’énergie à partir de laquelle se joue le regard et le désir d’une intimité retenue entre le public et la scène — la lumière donne à tous les autres éléments la même qualité d’attraction. C’est sur l’idée de lumière que le projet scénographique se construit.
La définition d’espace scénique se concrétise par l’annulation des premières hypothèses réductrices des approches de l’idée de base. Cette idée finira par se modifier jusqu’à devenir désirable. La scénographie est un processus d’interrogation, une des formes de dérive intérieure d’un projet scénique en construction qui se termine sous forme de synthèse. La récupération d’éventuelles erreurs dans la phase finale du travail est l’un des jeux préférés. Si quelque imprévu surgit, il est nécessaire d’en tirer parti de la meilleure façon, et ceci est un bon prétexte pour retarder la fin de l’oeuvre achevée, prolongeant ainsi le jeu des hypothèses.
« Your mind makes spaces into spaces. It’s a lot of hard work. A lot of hard spaces. As you get older you get more spaces, and more compartments. And more things to put in the compartments. »
Andy Warhol
Ce qui s’offre au regard ne laisse pas de traces évidentes du parcours, ni ne rend possible la lecture des accumulations. Les strates des approches et des abandons progressifs ne sont pas révélés dans la chose finale. L’archéologie personnelle, faite de fragments accumulés dans les coulisses, est un fragment d’une collection d’approches qui ne seront jamais éditées : les choix devenus publics ne font pas le trajet, ce sont seulement des icônes de carrière. Le sténographe est un artiste plastique qui perd ses ébauches. Parfois nous avons l’illusion de pouvoir retrouver les images perdues, mais la fois suivante, nous ne ferons jamais ce que nous pensions faire la prochaine fois. Ce qui arrive, c’est la répétition de caractéristiques qui démontrent un langage et la poursuite d’une forme systématisée d’exposition. J’induis le regard, je ne le manipule pas : il importe de démultiplier les sens.
Pour une concrétisation de l’idée visuelle, le dialogue possible avec le chorégraphe est fondamental. C’est de cette qualité de dialogue que peut surgir la solution globale. Bien que cette possibilité d’entente entre créateurs soit commune à d’autres arts scéniques, dans la danse c’est une évidence, parce qu’il n’existe pas toujours d’éléments de travail prédéterminés — texte dramatique, script, époque, musique, références picturales — qui permettent une vision personnelle dès le départ. C’est par cette persistance de dialogue sur “des projets d’espace utilisable que le scénographe se rapproche de l’architecte, bien que le premier ne soit pas limité par les règles d’édification destinées à un usage quotidien. Sans être nouveau, l’usage du terme architecture utopique est pertinent pour désigner la scénographie.
Quand il s’agit de solos, le dialogue est plus hermétique, plus corps à corps. L’occupant — chorégraphe-interprète — exige la définition d’un territoire exact, qui lui permette de prendre des attitudes autonomes dans un espace d’action donné.
Le dialogue prend la forme d’une confrontation, les réticences s’expriment, l’explication progressive éclaire les intuitions. Il s’agit d’accentuer toutes les irrégularités du terrain et d’en agrandir autant d’autres qui peuvent ouvrir une brèche dans l’apparente tranquillité des préoccupations personnelles. Si un solo est un fragment d’autoportrait en pied, donc si le scénographe n’est pas un encadreur, il devient le co-auteur autorisé d’un fragment autobiographique dans un acte de complicité absolue. La scénographie est la chosification du territoire personnel en mutation sur lequel s’appuient des fictions qui le transforment en utopie possible.
Entre l’utilisation intérieure et la jouissance extérieure des espaces réalisés pour périr, s’insère Le corps du scénographe qui déambule dans son domaine, apparition de foire, dans une chorégraphie à habiter que nul ne voit. Par cette caractéristique qui lui est propre, il peut intervenir dans le travail du chorégraphe, lui offrir des suggestions d’utilisation.
« When I look at things, I always see the space they occupy. I always want the space to reappear, to make a comeback. »
A. W.
Que ce soit une maison ou un paysage — habitacle ou surface des corps — le scénario n’est pas une machine agricole abandonnée dans un champ de neige, ni un champ de neige laissé au vol des oiseaux. Ce ne peut être un joli scénario. Il doit posséder la valeur d’une oeuvre plastique autonome, qui peut être lue en dehors de l’action. Pendant l’action, il n’est pas un objet de distraction qui se superpose aux autres éléments du spectacle. Il doit être esthétiquement essentiel et techniquement transportable, et transposable dans différents espaces du spectacle en tournée, passible de plusieurs lectures de bon rapport suivant son implantation dans des lieux différents.
Idéalement, la scénographie doit être si essentielle qu’il serait presque impossible de s’en passer.

