Rogério de Carvalho
Non classé

Rogério de Carvalho

Le 21 Sep 1991
Article publié pour le numéro
D'autres imaginaires-Couverture du Numéro 39 d'Alternatives ThéâtralesD'autres imaginaires-Couverture du Numéro 39 d'Alternatives Théâtrales
39
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

PEUT-ÊTRE serait-il aujourd’hui Directeur de Banque s’il n’avait un jour échangé son bureau pour les planch­es du théâtre. Né en Ango­la en 1936, Rogério de Car­val­ho arrive à 18 ans au Por­tu­gal pour étudi­er l’économie. Sa for­ma­tion s’achève par une maîtrise. Une fois écon­o­miste, il s’aperçoit qu’il y a d’autres hori­zons que les chiffres. Sans rejeter l’économie qui lui four­nit des mod­èles d’en­chaîne­ment et d’explicitation du fonc­tion­nement des sociétés, le futur met­teur en scène passe quelque temps sur les bancs du Con­ser­va­toire Nation­al — École Supérieure de Théâtre et de Ciné­ma, finis­sant par se diriger défini­tive­ment vers une car­rière artis­tique et de péd­a­gogue.
La per­son­nal­ité théâ­trale de Rogério de Car­val­ho com­mence par se définir au sein de groupes ama­teurs, le saut vers le théâtre pro­fes­sion­nel se faisant rel­a­tive­ment tard. Sa rela­tion avec le théâtre uni­ver­si­taire a con­tribué à l’ap­pari­tion dans les dernières années de spec­ta­cles (LE SONGE de Strind­berg, AUTO DA INDIA de Gil Vicente et PLATONOV de Tchekov) dont la dynamique de représen­ta­tion se man­i­feste dans le tra­vail sur le lan­gage.

« Les lim­ites de mon lan­gage sig­ni­fient les lim­ites de mon pro­pre monde »
Lud­wig Wirrgen­stein, TRACTATUS LOGICO- PHILOSOPHICUS, 5.6 

En pen­sant le champ visuel en tant que métaphore, Wittgen­stein envis­age les rela­tions entre le lan­gage et le monde selon une optique solip­siste. Au-delà des fron­tières du monde, la logique qui le par­court sig­ni­fie la lim­ite de sa pro­pre fron­tière. Ain­si, l’espace de l’indicible (Unaussprech­lich­es) encadrement du sujet méta­physique, con­stitue la lim­ite du monde, dont l’indicibilité peut être mon­trée. Met­teur en scène de sin­gu­lar­ités inédites dans l’espace théâ­tral por­tu­gais, Rogério de Car­val­ho développe dans ses oeu­vres une esthé­tique du spec­ta­cle où la recherche sur le lan­gage et la façon dont il la traduit du point de vue artis­tique, ren­dent évi­dent le rôle que les sci­ences du lan­gage (en par­ti­c­uli­er la philoso­phie) jouent dans les con­cep­tions de ses mis­es en scènes.
Lorsqu’il tra­vaille le mot, Rogério de Car­val­ho con­duit ses acteurs à une quête assidue des éner­gies les plus cachées de façon à per­me­t­tre l’illumination de toutes les par­tic­ules du texte. Une inter­jec­tion peut faire l’objet d’une nuit de tra­vail. Con­sciente de son infinité, la méthodolo­gie de ce met­teur en scène con­tient la pos­si­bil­ité théorique d’un efface­ment con­tinu de l’espace de l’indicible (cf. Wittgen­stein). Nous pour­rions en quelque sens trou­ver ici le pré­cepte musilien de l’u­topie, non comme un objec­tif à attein­dre mais comme une direc­tion, un procédé.
Pour ce créa­teur, met­tre en scène sig­ni­fie établir des artic­u­la­tions entre les corps, les voix et les objets de façon à ce que la vérité soit représen­tée. Pour Rogério de Car­val­ho, assumer cette vérité implique de ren­dre le mot con­sis­tant, de lui don­ner un corps (cf. Barthes) où s’in­scrivent la jouis­sance, le mou­ve­ment, l’‘évanouissement.
Dans cette poé­tique du spec­ta­cle, nous trou­verons, sans aucun doute, une dom­i­nante éthique et une dom­i­nante esthé­tique qui cor­re­spon­dent respec­tive­ment à la recherche d’une vérité que le spec­ta­cle atteint en élab­o­rant la con­di­tion de son pro­pre oubli, et le car­ac­tère ludique et de jouis­sance sup­porté par l’usage et l’abus (sens expéri­men­tal) de tech­niques de représen­ta­tion. La mise en scène se con­stru­it comme un réel théâ­tral qui est d’au­tant plus vrai qu’il sera éloigné de la réal­ité.
Influ­encé par le lan­gage ciné­matographique d’‘Ingmar Bergman, Rogério de Car­val­ho décou­vre le poids spé­ci­fique et fon­da­men­tal de l’é­clairage dans des oeu­vres comme Frais­es sauvages, Dom Juan et Cris et chu­chote­ments. C’est en met­tant en scène l’ac­trice Fer­nan­da Lapa dans CRISOTEMIS de Yanis Rit­sos que Rogério de Car­val­ho com­mence une véri­ta­ble étude de com­po­si­tion sur les effets de l’ob­scu­rité, de la pénom­bre, de la lumière. L’ac­teur est ain­si invité à décou­vrir un ensem­ble de pos­si­bil­ités d’oc­cu­pa­tion de l’e­space. La par­ti­tion de sonorités textuelles s’as­so­cie à la par­ti­tion du regard. À chaque mot cor­re­spond une posi­tion du corps, de par­ties du corps, la créa­tion de rythmes et l’ar­tic­u­la­tion de son énergie don­nent à l’ac­teur la capac­ité de gér­er ses déci­sions. Pour que l’expressivité de l’ac­teur soit com­plète, il doit rechercher le pro­jecteur. La lumière ne doit pas for­cé­ment l’éclairer sur scène. La plus grande source de lumière est l’ex­pres­sion de son intéri­or­ité. Sur scène s’entrecroisent les par­ti­tions réal­isant la syn­tonie du spec­ta­cle.
La mémoire intel­lectuelle de Rogério de Car­val­ho est européenne : Freud, Bahk­tine, Fou­cault, Der­ri­da, Niklas Luh­mann, Adorno, G. Sim­mel, Man­fred Frank sont quelques-uns des auteurs com­posant ses lec­tures. L’ar­chi­tecte et scéno­graphe José Manuel Cas­tan­heira est son plus ancien col­lab­o­ra­teur direct. Ensem­ble, ils ont par­cou­ru la dra­maturgie clas­sique et con­tem­po­raine : Gil Vicente, Tchekov, Fass­binder, Cocteau, Molière, Genet, Rit­sos, Strind­berg, Koltes, Wedekind. Ils éla­borent leur tra­vail en prenant appui sur les nom­breuses affinités qu’ils ont en com­mun en soulig­nant les dif­férences de per­son­nal­ités de cha­cun. L’art théâ­tral de ces deux créa­teurs est un priv­ilège de notre théâtre en cette fin de siè­cle.

Non classé
2
Partager
auteur
Écrit par Anabela Mendes
Cri­tique théâ­trale, tra­duc­trice, met­teur en scène ; pro­fesseur à la Fac­ulté de Let­tres de l’Université Clas­sique de Lis­bonne.Plus d'info
Partagez vos réflexions...

Vous aimez nous lire ?

Aidez-nous à continuer l’aventure.

Votre soutien nous permet de poursuivre notre mission : financer nos auteur·ices, numériser nos archives, développer notre plateforme et maintenir notre indépendance éditoriale.
Chaque don compte pour faire vivre cette passion commune du théâtre.
Nous soutenir
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
D'autres imaginaires-Couverture du Numéro 39 d'Alternatives Théâtrales
#39
mai 2025

D’autres imaginaires

22 Sep 1991 — EN parlant des origines du théâtre à l'italienne, et de l'importance du modèle de l'Antiquité dans la construction des théâtres…

EN par­lant des orig­ines du théâtre à l’i­tal­i­enne, et de l’im­por­tance du mod­èle de l’An­tiq­ui­té dans la con­struc­tion…

Par João Carneiro
Précédent
20 Sep 1991 — EN 1836, Almeida Garrett présentait à S. M. D. Maria II un projet de redressement du théâtre portugais. Un plan…

EN 1836, Almei­da Gar­rett présen­tait à S. M. D. Maria II un pro­jet de redresse­ment du théâtre por­tu­gais. Un plan était pro­posé qui prévoy­ait simul­tané­ment et de façon inté­grée les trois grands axes d’une véri­ta­ble…

Par José Valentim Lemos
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total