Les créateurs prennent la parole
CET article tente de présenter quelques-uns des créateurs plastiques du théâtre portugais contemporain à travers leur propre point de vue. Je me suis attachée à saisir leur créationde l’intérieur — par divers entretiens — sans donner d’appréciation extérieure ou analytique sur leurs styles et leurs méthodes de travail.
Ainsi — et ce malgré d’évidentes différences artistiques — s’est dégagé leur désir commun d’une intervention et d’une participation plus grandes à la construction des spectacles, visant à une insertion organique des propositions plastiques dans ce tout que constitue l’oeuvre théâtrale. Les scénographes ont souvent souligné la nécessité d’une complicité avec le metteur en scène ainsi que leur volonté d’obtenir les moyens suffisants à une recherche permanente, pour éviter le sur-place technique et artistique.
Cristina Reis1
Un projet d’énergie
À mes débuts comme scénographe et costumière du Teatro da Cornucópia, alors que cette troupe démarrait elle aussi (avec Jorge Silva et Luis Miguel Cintra), la scénographie constituait une composante très importante de la construction visuelle du spectacle, même si cela tenait du miracle vu les moyens dont nous disposions. En seize ans, mon parcours créatif s’est peu à peu éloigné de ce sens spectaculaire pour tendre vers des structures plus simples, qui encadrent et servent le jeu des acteurs. Ce qui m’émeut et m’intéresse par-dessus tout, c’est le travail des acteurs ; je ne tente jamais d’imposer ma propre vision du spectacle, extérieure à ce qu’ils sont en train de créer.
La Cornucópia est un corps vivant dont je fais partie. C’est grâce à cette relation affective très forte, à cet engagement total dans son fonctionnement organique que j’ai conçu la scénographie et les costumes de presque tous les spectacles du groupe. J’ai la chance énorme de travailler avec des gens que j’aime, dans une entente parfaite. D’abord, Luis Miguel Cintra et moi discutons informellement des projets. Petit à petit, et de manière encore indistincte, apparaissent les données qui vont constituer le corps du spectacle. C’est parallèlement aux progrès du travail des acteurs et du metteur en scène que la scénographie s’achemine vers des solutions concrètes.
Souvent, je reprends des éléments scénographiques de spectacles précédents. J’aime les revoir différemment, dans d’autres circonstances. Je pense qu’au théâtre, tout ne doit pas toujours être nouveau. Le théâtre ne porte-t-il pas un regard toujours différent sur quelques sujets éternels, comme la vie, la mort, les émotions ?
Le théâtre n’est pas une machine. Il est fait d’énergie, d’expérience et de quête. C’est l’acteur qui existe sur la scène. Le scénographe lui peut délibérément choisir de ne rien y mettre. Je hais ces machineries compliquées et coûteuses, gratuites, tape à l’oeil, alors que les acteurs devraient rester l’élément essentiel. Lors des répétitions, il y a des moment tellement intenses que je regrette que personne ne les voie.Chaque projet est nouveau en soi, avec de nouveaux défis, un savant mélange de plaisir et de mystère. J’espère que la Cornucépia continuera à utiliser cette énergie brute, absolue, pour des projets inattendus. J’aimerais que l’âge et l’expérience nous aident à faire jaillir ce qu’il y a de plus sauvage en nous pour rompre les schémas préétablis.
José Manuel Castanheira2
Marques du contemporain

Dans un spectacle, les créateurs doivent toujours envisager les choses sous l’aspect du contemporain en se disant qu’à chaque moment, ils marquent leur époque. Cela suppose également de savoir ce qu’ils pensent du monde dans lequel ils vivent et comment ils s’inscrivent dans ce monde.
Ce que je désire pour travailler, ce sont des textes qui interrogent la vie, le verbe, le monde d’aujourd’hui, les choses fondamentales. Cela conduit forcément à des situations où l’ambiance créée par le scénographe dialogue avec les indications scéniques de l’auteur, provoquant ainsi une tension enrichissante pour Le public.
Je me sens attiré par les objets du quotidien, surtout dégradés. J’ai une vision très intuitive de la dégradation, d’une certaine crise de notre temps. Les portes, les déchirures sont autant de possibilités de fuite. Une tension peut naître entre la ruine et le désir d’aller au-delà de cette ruine, parfois même en l’accentuant. Déchirer une feuille crée une fracture, une fente.
Avec l’âge, nos souvenirs d’enfance remontent à la mémoire, plus forts et plus présents : nos premières notions d’échelle, de liberté, de bonheur, notre peur terrifiante du noir. Dans PLATONOV, le couloir sombre et toutes ces portes me sont apparus comme des éléments transposés de mes souvenirs d’enfant.
J’ai toujours considéré théâtre et architecture comme des activités simultanées. Il faudrait trouver les moyens de créer un atelier exclusivement réservé aux problèmes liés au théâtre (la scénographie, la photo, l’architecture scénique et toutes ses ramifications). En ce qui concerne l’architecture scénique, je constitue en ce moment un inventaire de l’équipement des théâtres portugais et des salles potentielles, ce qui se fait dans un plan d’action élargi impliquant une étude démographique et socio-culturelle du pays.
L’idée d’un théâtre-laboratoire est née de mes collaborations avec le metteur en scène Rogério de Carvalho. Cette idée implique la disponibilité — économique, mais aussi intellectuelle — de plusieurs personnes prêtes à s’investir dans la création de structures de base pour le spectacle. Pour ce qui est de la scénographie, cela supposerait également la disponibilité d’espaces pour expérimenter et développer diverses structures en évolution constante. La recherche est indispensable en matière de création théâtrale, ce pour quoi il faut des moyens, un minimum d’investissement. Le rôle du laboratoire s’étend aussi aux lumières, à l’aspect des couleurs, de leur effet sur l’expression des acteurs, de ce qui résulte du mariage de l’espace et des figures humaines. Voilà ce que j’entends par processus de recherche permanente
Nuno Carinhas3
Une dramaturgie de l’espace

Scénographie de Nuno Carinhas. Chorégraphie d’Olga Roriz.



