La pierre solitaire

La pierre solitaire

Le 25 Mai 1992
BÉRÉNICE de Racine. Mise en scène de Klaus Michaël Grüber, scénographie de Gilles Aillaud. Photo P.O. Deschamps.
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BÉRÉNICE de Racine. Mise en scène de Klaus Michaël Grüber, scénographie de Gilles Aillaud. Photo P.O. Deschamps.
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Le théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives Théâtrales
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Le cail­lou énig­ma­tique

LE noir épais reste obstiné­ment opaque tan­dis que côté cour une jeune femme assise dans un fau­teuil se tait dans la com­pag­nie d’un homme fort. Cou­ple esseulé qui se détache dis­crète­ment dans l’ob­scu­rité totale. Soudain, un bruit à peine déce­lable tra­verse la scène en diag­o­nale : il fend la nuit et déchire son silence. Léger éclair sonore. C’est un cail­lou que l’homme debout essaie de rat­trap­er. Il ne réus­sit pas tou­jours, mais cela n’a pas d’im­por­tance. Mais d’où vient-il ce cail­lou ? Qui l’a lancé ? Ni l’œil ni l’or­eille ne parvi­en­nent à iden­ti­fi­er la source de son impul­sion pre­mière. Elle reste secrète. Ain­si débute LA MORT DE DANTON de Büch­n­er dans la mise en scène de Grüber. Avant le défer­lement de l’histoire, le trou­ble de l’énigme pre­mière, celle du cail­lou sans réponse. Serait-il la métaphore de tout être dans le monde même s’il s’ap­pelle Dan­ton ? Sans doute car le spec­ta­cle s’achève sur la jeune femme morte dont le corps dans le fau­teuil de jadis des­sine la courbe d’une pein­ture de Füssli : LE SOMMEIL. L’homme ne lui tient plus com­pag­nie et nul cail­lou ne tinte plus dans la nuit qui la recou­vre. La nuit ultime qui suc­cède à La nuit ini­tiale, la nuit d’avant l’u­topie révo­lu­tion­naire. Grüber plus que quiconque pos­sède le génie d’en­gen­dr­er au théâtre ces images-noy­au autour desquelles une mise en scène s’ordonne et une mémoire se con­stitue. Elles ont la force d’un vers essen­tiel arraché à l’ensemble du texte. d’une énigme ray­on­nante.
Ces derniers temps un autre cail­lou se chargea d’un pou­voir égal, mais, cette fois-ci, parce qu’il res­ta silen­cieux. L’homme fort était le même inter­prète, André Mar­con, seul sur le plateau de l’Odéon, en train de dire/lire le texte de Valère Nova­ri­na, L’INQUIÉTUDE. Des pier­res, dis­posées ici et Là, sug­gèrent un ciimat plus qu’elles ne dessi­nent un paysage ; elles désig­nent une errance plus qu’elles ne soulèvent une inter­ro­ga­tion. Des mots et des pier­res. Des mots — pier­res. Il faut s’y cogn­er, se bless­er, s’y faire mal tout en riant par­fois. À l’in­stant où l’on cherche ironique­ment à définir l’homme, Marc Blézinger, le met­teur en scène, demande à l’in­ter­prète de jeter un cail­lou dans la trappe ouverte d’où un écho loin­tain revient comme d’un de ces puits aux pro­fondeurs démesurées qui ren­voie le son avec un trou­blant retard. Puits mys­térieux dont l’eau trop loin­taine ne reflète plus l’image et appelle la chute du cail­lou pour attester ain­si sa présence. Puits noir. Presque fer­mé sur lui-même. L’interprète y lance un sec­ond cail­lou, et le spec­ta­teur attend son écho. Vaine­ment. Nul son ne retourne et la répéti­tion ne s’installe pas : le puits a hap­pé la pierre, la pierre sans écho ! Le cail­lou de Blézinger est la réponse au cail­lou de Grüber. Les deux se com­plè­tent comme deux par­en­thès­es. L’un trou­ble la nuit, l’autre s’y engouf­fre pour ne plus revenir. Le silence souter­rain se ferme sur lui. Ain­si il y a le cail­lou dont on ignore l’origine et l’autre dont on ignore le lieu d’accueil.
Dans ELECTRE, mise en scène par Deb­o­rah Warn­er, en guise d’in­tro­duc­tion c’est aus­si avec un cail­lou jeté dans un caniveau que la tragédie com­mence : l’as­sim­i­la­tion avec l’héroïne bafouée reste pos­si­ble, bien que non entière­ment explicite. Au terme de la vengeance, Elec­tre retrou­ve le cail­lou du début, le prend dans ses doigts et le regarde en l’interrogeant. Enigme dernière. Trois cail­loux… trois assim­i­la­tions à l’homme sans écho ni orig­ine, à l’homme seul entouré de ques­tions sans réponse. Dans ces trois cail­loux ce qui fascine c’est la présence, comme dis­ait Bachelard, du « sujet trans­porté dans les choses », un sujet anonyme, sujet orig­i­naire. Le cail­lou ne le définit pas mais dit secrète­ment sa place dans le monde, place infinitési­male. 

La pierre météori­tique 

André Marcon. L'INQUIÉTUDE de Valère Novarina,
mise en scène de Marc Blézinger. Photo T. Grindler.
André Mar­con. L’INQUIÉTUDE de Valère Nova­ri­na, mise en scène de Marc Blézinger. Pho­to T. Grindler.

Pour BÉRÉNICE, mise en scène par Grüber, Gilles Ail­laud place à la base de la con­struc­tion qui évoque le Pan­théon romain une immense pierre blanche, bien polie, ovale. Elle est là sans jus­ti­fi­ca­tion ni légitim­ité dra­maturgique évi­dente. Les per­son­nages la con­tour­nent et les mots ne la pren­nent pas en compte, on la voit sans la voir, on l’oublie et on y revient pour l’interroger ou pour repos­er son regard. Elle a la splen­deur lisse d’un galet sor­ti des mers, mais galet géant, démesuré, rond : si la matière est naturelle, les pro­por­tions, de même que le polis­sage la dénat­u­ralisent car la pierre de Grüber-Ail­laud tient de la con­struc­tion men­tale, de la propo­si­tion philosophique, de la ques­tion pre­mière. C’est l’œuf ini­tial, l’omphalos. Le même que Bran­cusi sculp­ta en traçant par le milieu la ligne légère à peine sai­siss­able d’un pro­fil de femme. Il l’appela LA MUSE, celle qui sur­git de l’œuf pre­mier comme la déesse des vagues. La pierre de BÉRÉNICE est une sculp­ture, elle est aus­si sans con­teste, l’énigme. De quoi ? De tout. Cette énigme qui gît au cœur des choses, l’énigme sans solu­tion.
Par la pierre, la nature fait irrup­tion au théâtre, et, comme tou­jours, elle per­turbe une con­ven­tion. Elle provoque une rup­ture car si le mur du Pan­théon sur la scène du Français ne peut être que décor, la pierre, elle, apporte la vérité des matéri­aux et désta­bilise Le règne du faux. Mais, intu­ition admirable, cette pierre n’a rien de brut, elle porte la trace de l’e­sprit qui l’a arrondie et l’a ren­due par­faite. Ain­si, par sa pureté, elle appa­raît comme un équiv­a­lent des alexan­drins tan­dis que par sa nature elle inter­vient comme une déné­ga­tion de l’artifice scéno­graphique. Cette pierre, car­refour entre la splen­deur maîtrisée de l’alexandrin et la douleur d’une pas­sion, affirme une par­en­té et impose une étrangeté, une lumière et un mys­tère.
Sur la sug­ges­tion de Gilles Ail­laud, sem­ble-til, une pierre géante fut aus­si placée sur le sol de la chapelle des Péni­tents Blancs pour la reprise de L’INQUIÉTUDE de Nova­ri­na à Avi­gnon. Pierre brute cette fois-ci, arrachée à une car­rière et reprise telle quelle. La main de l’homme ne l’a pas tra­vail­lée, ni domes­tiquée, elle l’a trans­portée seule­ment pour la pos­er là devant nous. Pierre vio­lente, non maîtrisée, pierre sauvage. Elle s’ac­corde main­tenant non pas avec la poé­tique racini­enne, mais avec la langue toute en rup­tures de Nova­ri­na. Et comme celle-ci, cette pierre sem­ble être un météorite, pro­jeté de nulle part, fruit d’une dis­lo­ca­tion et non pas d’une éro­sion, d’une force et non pas d’une maîtrise. C’est d’un arrachage qu’il s’agit et non d’un mûrisse­ment.
Il y a aus­si une pierre dans LA TEMPÊTE de Brook. Pierre de dimen­sions réduites cette fois-ci, pierre presque mar­ginale qui se détache à l’angle du jardin zen brook­ien. Pierre brute, certes, mais par l’emplacement rat­tachée à la cul­ture car qu’est-ce qu’un jardin sec sinon une vision arti­fi­cielle de la nature obtenue à l’aide de ses matéri­aux orig­i­naires dis­posés selon un ordre spir­ituel ?Ce n’est pas à la suite du tra­vail opéré:sur elle que la pierre témoigne du pas­sage de l’homme, mais par sa mise en place dans une éten­due haute­ment organ­isée. Par son aspect la pierre de LA TEMPÊTE rap­pelle la pierre brute de L’INQUIÉTUDE, tan­dis que par sa posi­tion elle évoque l’omphalos de BÉRÉNICE.
La pierre de dimen­sions impor­tantes se retrou­ve, ces dernières saisons, dans de nom­breux spec­ta­cles. Elle préserve toute sa puis­sance car elle n’est pas encore érigée en « mytholo­gie », dans le sens barthésien du terme, de la scène mod­erne. Yan­nis Kokkos l’emploie dans IPHIGÉNIE de Racine, Andreï Ser­ban dans HIPPOLYTE d’Euripide — mais en soulig­nant qu’il s’agit de pier­res fab­riquées théâ­trale­ment —, Claude Régy et Rober­to Plate dans LES MAÎTRES CHANTEURS. La grosse pierre est tou­jours une présence. Jamais un parte­naire.
Les cail­loux bougent et leur secret gît dans le mou­ve­ment tan­dis que les gross­es pier­res restent immo­biles, et leur pou­voir vient de la masse présente sur le plateau. Le cail­lou qui se déplace et la pierre indé­plaçable réalisent, cha­cun à sa manière, le rap­port entre motric­ité et réal­ité du matéri­au. La scène joue égale­ment avec les deux.

Le rocher scéno­graphique 

HYPÉRION de B. Maderna, mise en scène de Klaus-Michaël Grüber. Photo Enguerand.
HYPÉRION de B. Mader­na, mise en scène de Klaus-Michaël Grüber. Pho­to Enguerand.

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Portrait de George Banu
Écrit par Georges Banu
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