LA nature et le théâtre. Ou le théâtre de la nature, vaste sujet. Il me semble que l’on trouve deux tendances contradictoires : d’une part, il y a celle que vous excluez, l’utopie d’un théâtre qui nous livre le grand spectacle de la nature et implicitement du monde. Cela conduit vers une sorte d’équivalence entre théâtre et nature dont le rêve habite le théâtre baroque, mais là, bien sûr, la nature se dit avec les moyens du théâtre, machines scéniques et oeuvre dramatique confondues. Même si l’on écarte cette tendance, plus connue, il est bon de la garder toujours présente à l’esprit car elle est indissociable d’une certaine définition de la scène occidentale. Et cela se justifie encore plus en raison des avatars de cette vision globalisante dans les périodes ultérieures, où la nature, comme dans LA DAMNATION DE FAUST par exemple, prend une coloration tragique. L’opéra romantique repose sur cette tension entre l’être incarné et l’inincarnable nature, « nature immense, impénétrable et fière…» Mais laissons de côté cette tendance.
Il me semble, en revanche, plus difficile d’écarter la nature telle qu’elle paraît dans le théâtre de prose à la fin du XIXè siècle et au début du XXÈè siècle. Chez Ibsen, si la vie se passe dedans, ce qui pèse, le plus souvent, vient du dehors. Dans ROSMERHOLM, l’élément polarisant de l’oeuvre c’est le pont et le torrent. Et le cas n’a rien d’unique car ici la nature extérieure détermine les scènes d’intérieur.
Si dans le spectacle baroque seul l’artifice intervient, dans Le théâtre réaliste d’entre-les-deux siècles, ce qui s’impose c’est une faille entre l’artifice et la réalité scénique. Par exemple dans les mises en scène de Strindberg, au premier plan, la cuisine est naturaliste, tandis qu’au second, la montagne est ” peinte et relève du symbolique. Par là on approche de la seconde tendance, celle qui nous intéresse maintenant : elle consiste dans la présence de la nature comme un fait de fragmentation et de rupture. Il peut s’agir d’un retournement de la première utopie, l’utopie baroque, car, surtout dans les années 60 – 70, ce qu’on a cherché ce fut le surgissement du spectacle dans le monde. Le théâtre se pensait alors comme une exploration de la nature et des lieux réels : l’exemple le plus explicite reste encore aujourd’hui DELL’INFERNO, le spectacle d’André Engel. Il nous offrait la vision d’une nature figée dans son propre théâtre que le spectacle ne faisait que révéler. Un théâtre en creux rendu visible grâce à l’appui sur la nature. Ce n’était que le revers de l’utopie baroque, son retournement… Ce qui vous intéresse aujourd’hui c’est plutôt la tension entre ces deux voies, entre la radicalité de ces deux hypothèses : ou le théâtre comme monde ou le monde comme théâtre. Vous êtes préoccupés par le retour du monde sur la scène grâce à la reprise et à la citation de matériaux concrets.
Quand vous citez le naturalisme, il est utile de se rappeler que très souvent la présence d’éléments matériels sur la scène entraîne une généralisation et, partant, que ceux-ci basculent du côté du symbolique : le spectacle raconte l’histoire d’un enlisement dans la matière ou d’une pétrification. Ce danger est toujours présent. Ce qui est intéressant ce n’est pas l’essai d’unification, mais le maintien d’une différence entre le théâtre et la matérialité comme deux termes opposés et réunis dans un même lieu. Ainsi dans IL CAMPIELLO de Goldoni mis en scène par Strehler où l’on voit simultanément des toiles peintes et la flaque d’eau. Ou dans LA DISPUTE mise en scène par Chéreau où la cour du château où se joue l’expérience théâtrale se trouve adossée à la forêt qui pèse sur elle et menace de l’absorber… : à la fin, les adolescents perturbés ne s’enfuient-ils pas en hurlant vers la forêt ? On peut citer aussi la présence des fleurs dans ELECTRE mise en scène par Antoine Vitez.
La contradiction qu’apportent ces matériaux au théâtre ne peut être que provisoire, tandis que le risque de leur « naturalisation » est permanent. Alors les matériaux se dégradent en artifices et en stéréotypes tout aussi factices que les accessoires habituels du théâtre. Les spectacles récents le confirment : par exemple, la terre a fini par devenir si habituelle sur la scène que, parfois, c’est l’apparition des planches qui produit un effet de réel. Le théâtre « mange » les matériaux et à force d’utilisation il désamorce leur raison d’être initiale, celle d’apporter sur scène la contradiction.
Pour sauvegarder la présence du matériau comme rupture, la scène doit constamment s’appuyer sur l’intervention de l’acteur. Seul le jeu peut encore entretenir cette tension qui fut à l’origine de l’intrusion sur le plateau de matériaux auxquels, à première vue, celui-ci ne pouvait être que réfractaire. La seule force active d’apparition au théâtre ce ne sont ni les planches, ni les matériaux, mais l’acteur. Acteur qui, on doit l’admettre, se comporte différemment dans un espace entièrement fictif ou dans un espace qui appelle au dialogue avec des éléments « réels ». À propos de Brecht, Barthes l’a souvent dit : il n’y a qu’une chose qui doive être vraie au théâtre, c’est ce que touche l’acteur, pas la maison toute entière, mais les montants d’une porte par rapport auxquels le comédien a besoin de réagir corporellement. Cet élément concret sur le plateau constitue le point d’attache indispensable pour le « gestus » de l’acteur. L’ultime nature au théâtre appartient à l’acteur qui joue avec son corps, avec sa physiologie même. Il me semble que la nature matérielle ne peut être qu’une citation sur scène : l’acteur doit la prendre en charge, la manier, la manipuler et il s’y trouve lui-même confronté. C’est comme un autre texte et il revient à l’acteur d’unifier matière et fiction ou, au contraire, de marquer l’impossibilité de cette union.
Si chez Engel, dans certains spectacles comme dans LA NUIT DES CHASSEURS la nature envahit le théâtre et finit dans la dérive symbolique, dans une image dont seuls les moyens de réalisation diffèrent par rapport aux moyens communs de l’artifice théâtral, chez Brook, surtout dans LA TEMPÊTE, le spectacle résiste à cette tentation. Ici les éléments matériels apparaissent absolument comme des éléments de jeu et sont exploités comme tels jusqu’au bout du spectacle tandis que le jeu est en quelque sorte circonscrit par ces éléments. Mais la réserve que j’ai à formuler à l’égard du théâtre de Brook c’est que chez lui il y a un accord si parfait entre le théâtre et le monde que l’on ne sait plus distinguer entre l’un et l’autre. Or, ce qui me touche le plus ce n’est jamais l’alliance mais toujours la tension entre les éléments matériels du monde et les éléments conventionnels du théâtre. Sur scène je n’aime la nature que lorsqu’elle s’y trouve fragmentée. Quand elle appelle la présence du comédien et invite au jeu.
Propos recueillis par Georges Banu

