Les feux du théâtre
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Les feux du théâtre

Le 29 Mai 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives Théâtrales
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Les feux du dedans 

DES élé­ments, le feu appar­tient le plus au théâtre. Au Moyen Âge, on l’érige en prin­ci­pal terme pour désign­er l’en­fer et des maîtres-esse­crets se dis­putaient les tech­niques des flammes à but spec­tac­u­laire et, explicite­ment, péd­a­gogique. Plus tard, bien que pour des raisons autres, sa présence sera con­stante sur le plateau de même que dans la salle : il éclaire les vis­ages et les décors. Les torch­es absentes chez Shake­speare font leur appari­tion dès qu’il y a aban­don du plein air et enfer­me­ment dans les palais jacobéens. Le feu est le pro­pre du théâtre d’in­térieur.
On le sait, sur la scène clas­sique, la durée des bou­gies déter­mine la durée des actes car leur rem­place­ment impératif exige l’in­ter­rup­tion. Bien que ce feu-là, le reproche sem­ble légitime, ne soit pas perçu comme directe­ment impliqué dans la représen­ta­tion car seule­ment source d’é­clairage, il se rat­tache à l’acte théâ­tral comme phénomène d’in­térieur. Ensuite avec l’ap­pari­tion de la rampe, les bou­gies qui y sont dis­simulées pro­jet­tent des reflets étranges sut les phy­s­ionomies des pro­tag­o­nistes, êtres bla­fards sur­gis de « l’autre côté »… Le feu cesse dès lors d’é­clair­er uni­for­mé­ment salle et scène pour désign­er des fron­tières, focalis­er des regards, exal­ter des vis­ages. Sa théâ­tral­i­sa­tion com­mence.
Mais le feu ne se laisse pas aisé­ment maîtris­er. Il préserve dans la clô­ture de la salle toute son imprévis­i­bil­ité. Il se dérobe au con­trôle et engen­dre des cat­a­stro­phes. Deux siè­cles durant l’in­cendie ponctue avec obsti­na­tion la des­tinée du théâtre comme édi­fice. Mal­gré des pré­cau­tions et des con­signes de pru­dence, le feu sem­ble être inévitable comme s’il rap­pelait ain­si la fragilité de ses bâti­ments qui l’ont accueil­li dans leur sein pour éclair­er les jeux des êtres imag­i­naires. Avec des struc­tures en bois et des décors en toile, les théâtres à l’i­tal­i­enne seront une proie facile au point que les sta­tis­tiques au XIXè siè­cle dénom­brent en Europe tous les deux ans un théâtre cal­ciné. Le feu qui les embrase explique l’im­por­tance que les traités d’ar­chi­tec­ture accor­dent aux pre­scrip­tions tech­niques con­cer­nant aus­si bien la préven­tion que les solu­tions néces­saires pour assur­er l’échappée rapi­de du pub­lic : on exige que les portes de la salle s’ou­vrent tou­jours vers l’ex­térieur, on cal­cule la résis­tance des march­es en fonc­tion de l’en­com­bre­ment que la panique du feu peut pro­duire, on réclame le dégage­ment de larges couloirs, pro­gres­sive­ment on imag­ine un sys­tème d’isole­ment de la scène qui s’avère être tou­jours le foy­er pre­mier de l’in­cendie. La scène c’est Le lieu des pas­sions où les êtres, lit­térale­ment, jouent avec le feu. feu qui se propage ! D’abord on dresse un réseau métallique à mailles qui se révèle vite trop large pour éviter la tra­ver­sée des flammes, ensuite, après d’autres essais sans suc­cès, le rideau de fer s’im­pose. Désor­mais le feu peut être local­isé : que la scène brûle pourvu que la salle soit sauve ! Le pub­lic sera ras­suré et, à l’abri, il pour­ra jouir de la représen­ta­tion sur laque­lle le rideau métallique peut tomber à tout instant. Aujourd’hui encore chaque théâtre doit tester le bon fonc­tion­nement du rideau de fer en début du spec­ta­cle car, on le sait, le feu ne sera jamais assa­gi. C’est aus­si la rai­son pour laque­lle le pom­pi­er de ser­vice a fini par appartenir à l’univers théâ­tral de même que le rideau métallique est devenu un acces­soire indis­pens­able, au point même de pass­er dans le vocab­u­laire de l’histoire con­tem­po­raine. Avec la décou­verte du gaz, et de l’électricité ensuite, le théâtre décou­vre la mod­u­la­tion des inten­sités, la pos­si­bil­ité de sépar­er la salle et la scène et en même temps de béné­fici­er de plus de sécu­rité car le feu réel, vivant, imprévis­i­ble sera expul­sé. Plusieurs décen­nies durant, la scène se con­tentera de le représen­ter et le chef élec­tricien va déploy­er, comme jadis les maîtresès-secrets, de véri­ta­bles tré­sors d’imag­i­na­tion pour sug­gér­er le feu. Il n’a plus droit de cité dans ce théâtre qu’il a si sou­vent con­sumé. Encore main­tenant, en Angleterre, on ne déroge sous aucun pré­texte à cette con­duite pré­cau­tion­neuse. 

Les feux du dehors 

Ban­ni de l’intérieur, chas­sé, traqué, le feu n’au­ra droit de retour que lorsque le théâtre redé­cou­vre le plein air. Si à la Renais­sance il a par­tie liée avec le dedans, au XXè siè­cle la réc­on­cil­i­a­tion passe par la recon­quête de l’extérieur. Dans les spec­ta­cles de Max Rein­hardt et Jacques Copeau, dans les jardins et sur les places on observe ici et là la bougie des fel­linares et la flamme des torch­es car le plein air, pareil aux salles, sera lui aus­si noc­turne. Le théâtre regagne l’ex­térieur, mais point le jour : il s’ac­com­plit dans la nuit. Avec Vilar à Avi­gnon le retour du feu sera pleine­ment con­sacré et alors, à la lib­erté du ciel étoilé s’a­joute la lumière vac­il­lante des torch­es. Le feu appar­tient au pro­jet visuel du spec­ta­cle — il est pro­gram­mé — mais en même temps on fait tout pour dire qu’il s’en échappe. Et ain­si le feu, de même que jadis il fut syn­onyme d’ex­péri­ence intérieure du théâtre, il con­sacre main­tenant les retrou­vailles avec le dehors. Ces feux qui illu­minèrent le plateau d’Av­i­gnon ont eu une voca­tion pré­moni­toire : ils annonçaient ain­si l’‘amorce d’un com­bat, celui de la réha­bil­i­ta­tion des liens directs du théâtre et de la nature. Ils fondent ce que Roland Barthes appelait « un imag­i­naire de par­tic­i­pa­tion » , celui que depuis les Grecs l’ex­térieur sus­cite. 

Le feu archaïque 

Chez Brecht, toute référence au feu s’absente, tan­dis que chez Artaud il y en a à foi­son. Ce con­traste ne pou­vait pass­er inaperçu aux met­teurs en scène qui dans les années 60 se récla­ment de l’un ou de l’autre au point que les spec­ta­cles de fil­i­a­tion brechti­enne l’interdisent de plateau tan­dis que les autres, de fil­i­a­tion artau­di­enne, en abon­dent, au point même de gal­vaud­er son usage : le feu échoue presque tou­jours en code de bonne con­duite artau­di­enne. Sauf pour Gro­tows­ki, qui sait que l’incandescence doit sur­gir d’ailleurs, qu’elle est d’abord le fait du jeu. Il l’emploiera tout de même dans son dernier spec­ta­cle théâ­tral, APOCALYPSIS CUM FIGURIS.
Peut-être que nul usage des torch­es ne fut plus per­ti­nent que celui adop­té par Brook à Perse­po­lis pour ORGHAST. Alors, dans ce spec­ta­cle des orig­ines ayant Prométhée comme héros, dans ce spec­ta­cle qui débute au couch­er du soleil pour tra­vers­er ensuite la nuit, le feu avait un dou­ble rôle. Il désig­nait la rébel­lion mythique du per­son­nage et évo­quait le con­texte pri­mor­dial des com­mence­ments. C’é­tait le feu archaïque1. Nous allons le retrou­ver naturelle­ment dans la TRILOGIE ANTIQUE réal­isée par Andrei Ser­ban de même que dans d’autres spec­ta­cles engagés dans la quête du corps comme expres­sion pri­mor­diale de l’être orig­i­naire.
L’ensem­ble polon­ais Gardzienice dirigé par Wodek Staniews­ki érigea en parte­naire priv­ilégié le feu qui devait témoign­er de la quête éper­due d’une rela­tion orig­i­naire où la nuit, la forêt et la cav­erne appa­rais­sent comme les foy­ers pre­miers de l’homme. Ce feu que l’on retrou­ve dans le spec­ta­cle sur Rabelais de même que dans LES AÏEUX inter­ve­nait aus­si comme élé­ment act­if, à même de soutenir l’én­ergie du groupe, de lui répon­dre et de l’exalter. Dans ces spec­ta­cles on n’employait pas la terre ou l’eau et le feu appa­rais­sait comme le seul élé­ment apte à entretenir une rela­tion noble, intense et dévas­ta­trice entre l’homme et le cos­mos. Le feu, inter­mé­di­aire priv­ilégié ! Tou­jours, à l’ex­térieur ou dans des lieux non théâ­traux, le feu s’érige en emblème d’un manque et en expres­sion d’un vœu : le vœu du théâtre comme art où le corps nu d’un côté et le feu ini­tial de l’autre furent les deux symp­tômes de l’ex­cès cher­ché avec obsti­na­tion dans les années 60. 

Le feu domes­tique 

Presque pour tem­pér­er l’ex­ten­sion du feu archaïque, feu à l’é­cart du théâtre comme édi­fice, feu incen­di­aire, un autre feu, quo­ti­di­en, famil­ial, feu d’in­térieur inter­vint sur les scènes des années 70. Alors des feux de chem­inée com­men­cent à se mul­ti­pli­er, des bou­gies et des lam­pes de nuit scin­til­lent dans l’obscurité. On les retrou­ve dans les spec­ta­cles avec des textes du XIXè siè­cle, du CANARD SAUVAGE d’Ibsen mis en scène par Lucian Pin­til­ié jusqu’aux TROIS SŒURS de Stein. Dans Strind­berg ou Ostro­vs­ki, d’Oslo à Moscou et de Prague à Bucarest, le feu vient accom­plir l’intérieur bour­geois, le par­faire, car ces feux sont le plus sou­vent les feux de l’in­tim­ité. Feux bachelar­di­ens du repli sur l’enfer casanier, sim­u­lacre d’un bon­heur tou­jours dénon­cé. À ces feux fin de siè­cle, à ces feux des bâtiss­es nobles s’a­joutent plus tard les feux des cuisines, des réchauds, du butagaz de l’univers de Krœtz et Tilly. Les feux de l’hyperréalisme con­tem­po­rain. Feux médiocres, feux de l’amertume assumée et de la soli­tude banal­isée. Du feu de bois au feu à gaz la mise en scène développe la vari­a­tion d’un même motif : le feu domes­tique. Il appa­raît comme un élé­ment vivant dans un intérieur livré au men­songe ou au silence car s’il accom­plit la vérité glob­ale de l’image scénique, il appa­raît aus­si, à l’œil du pub­lic, comme une preuve de vérité, un refus du faux sem­blant, un déni d’illusion. Dans l’u­nivers famil­ial le feu domes­tique con­teste l’irréalité des mots et dénonce leurs jeux. Quand les gens se trompent les flammes seules ne mentent pas. C’est pourquoi l’in­tu­ition de Jacques Las­salle au Vè acte de TARTUFFE fut mer­veilleuse : apeurée, la famille d’Or­gon se réu­nit autour d’un brasero. Là elle se ressoude ; le feu guérit du froid de l’intérieur. Dans LE RETOUR DE LA VILLÉGIATURE de Goldoni, mis en scène par Strehler, le froid et l’ob­scu­rité vien­nent s’a­jouter à l’échec des pas­sions sur fond de feux faibles, impuis­sants, inaptes à main­tenir en vie un amour défunt. C’est l’ul­time com­bat avant que la nuit tombe et la douleur l’emporte. Le feu domes­tique, irrémé­di­a­ble­ment, sera lié à la psy­cholo­gie. Entre eux il y a échange, dia­logue, accom­pa­g­ne­ment con­stant. 

Le feu poli­tique 

Out­re les feux des orig­ines et les feux de l’in­tim­ité un autre terme se fait jour : c’est le feu poli­tique. Feu provo­ca­teur. Le feu qui ne ren­voie pas aux com­mence­ments et qui abhorre les intérieurs. Ce sont les feux de la théâ­tral­ité exac­er­bée, assumée, clamée, feux allumés con­tre un monde réduit aux clichés, un monde détru­it par la con­som­ma­tion et endor­mi par le con­fort. À Nan­cy, lieu de nos nos­tal­gies soix­ante-huitardes, il y avait surenchère du feu. Dans la rue, de même que dans les salles, le feu deve­nait de plus en plus métaphore du refus et d’un inex­tin­guible besoin d’au­then­tic­ité. Il y eut même des man­i­fes­ta­tions mémorables comme dans ce spec­ta­cle du Théâtre Stu où une femme nue tra­ver­sait l’écran des jour­naux enflam­més. La presse peut brûler si le sexe reste sauf. Alors l’effervescence poli­tique de l’époque se retrou­vait dans l’incandescence, lit­térale, de la scène. Et quand Brook dans US brûlait des papil­lons comme sub­sti­tuts des autos-incendies aux­quelles se livraient, à l’époque, les par­ti­sans du Viet­nam il rat­tachait lui aus­si le feu à un com­bat poli­tique. Le théâtre échap­pait ain­si au règne des sim­ples mots dénon­ci­a­teurs pour affirmer ses choix poli­tiques grâce à des solu­tions qui par­ve­naient à sauve­g­arder un plaisir sen­suel fondé sur l’étonnement et l’ex­ci­ta­tion. Le feu, sous le signe de Jan Pal­lach qui s’é­tait immolé au cœur de Prague, fut inté­gré par le théâtre dans son exer­ci­ce poli­tique le plus direct. Il appa­rais­sait comme un appel à la con­som­ma­tion de soi. Mais assez rapi­de­ment l’esthé­tique l’emporta et le feu échoua en un cliché. Du feu comme résis­tance on pas­sait au feu comme com­plai­sance. 

Le feu philosophique 

À ce mod­èle se rat­tachent cer­taines des meilleures util­i­sa­tions du feu chez Daniel Mes­guich ; elles s’inscrivent dans un reg­istre où le plaisir de la théâ­tral­ité s’af­firme avec évi­dence bien qu’il opère sur fond d’im­age qui fait sens. Ain­si le livre en flammes de TITUS ANDRONICUS, solu­tion plusieurs fois reprise, ne saura pas être perçu seule­ment sous l’an­gle de la per­for­mance pyrotech­nique car là, une belle métaphore sur­git : celle de la pas­sion du livre, du mot et non pas du corps et de l’acte. Sou­vent la poésie au théâtre vient de ce type de Lit­téral­ité2. Ain­si ren­du con­cret, le culte mes­guichien du livre parvient à attein­dre l’im­pact de cer­taines images sur­réal­istes. Ailleurs Mes­guich embrase des maque­ttes de théâtre qui se con­sument sous nos yeux. La volon­té du recours au feu philosophique est indé­ni­able. Mais chez lui, ces solu­tions appa­rais­sent sou­vent comme autonomes, ayant un rap­port éloigné avec la fable qu’il casse, agresse ou boule­verse. De là, sans doute, la facil­ité avec laque­lle Mes­guich parvient à faire cir­culer ses trou­vailles d’un spec­ta­cle à l’autre. Mais à force de chercher la per­for­mance il bas­cule par­fois du goût pour la pen­sée à celui pour le spec­ta­cle, où seul l’ex­ploit compte.
Deux spec­ta­cles des années 80 se sont mis d’emblée sous le signe du feu. SCHLIEMANN de Bruno Bayen et LE LIVRE DE JOB d’Engel. Le pre­mier imag­ine une cham­bre en flammes où la per­for­mance pyrotech­nique cède le pas à la sig­ni­fi­ca­tion philosophique : pour l’homme du pari insen­sé — trou­ver Troie — l’espace brûle. Comme si les flammes de la vision qu’il porte en lui accé­daient physique­ment à la scène. Feu de la quête intérieure. Feu sans trace. Feu de l’archéologue habité par une com­bus­tion de longue durée.
Le sec­ond spec­ta­cle fait d’emblée, lit­térale­ment, flam­ber le décor. Engel met ain­si le spec­ta­cle tout entier sous le signe de l’in­cendie prélim­i­naire, de l’excès hyper­bolique, de la dévas­ta­tion… après, il n’y a plus que des pier­res, qu’un désert de souf­france, qu’une com­plainte éter­nelle.
Ce feu philosophique n’accompagne ni le spec­ta­cle, ni le héros. Mais il les place égale­ment sous le même signe, celui de l’ex­cès pre­mier qui, une fois accom­pli, appelle au com­bat avec la résig­na­tion et à la sauve­g­arde de soi. Le feu sert de pré­face rim­bal­di­enne à laque­lle suc­cède la prose de l’ef­fort et le poids du pro­gramme. Après avoir con­nu l’ex­péri­ence du feu, héros et spec­ta­cle ne font qu’un dans une même quête de vérité autant que de survie. Chez Artaud, le feu est un hori­zon, ici il est un début. Entre les deux, tou­jours, la décep­tion. 

Le feu ludique 

Le développe­ment de la tech­nique, on le sait, a des inci­dences sur le théâtre. Et ain­si dans cet espace humain, for­cé­ment lim­ité, ces dernières années, des per­for­mances de la pyrotech­nie vont défer­ler : de roman­tique le feu devient alors baroque. Il perd le lien avec les orig­ines pour se rat­tach­er au spec­tac­u­laire per­for­mant où la sur­prise devient pri­or­i­taire. Feu qui éblouit et séduit.
Dans des espaces non théâ­traux, une véri­ta­ble poésie des flammes et des étin­celles se déploie. Elle fascine et enchante les spec­ta­teurs. Ain­si elle se déploie dans les spec­ta­cles du groupe cata­lan Els Come­di­ants. Le feu se rat­tache chez eux à l’univers de la fête, du car­naval, il ani­me ces spec­ta­cles conçus comme actes com­mu­nau­taires. C’est un feu haute­ment tech­nol­o­gisé et ses per­for­mances sont le résul­tat du tra­vail des arti­ficiers experts. Roy­al de luxe pro­duit lui aus­si du feu, un feu ludique mais il se réclame moins de l’esthé­tique du car­naval que de l’esthé­tique naïve où le plaisir provient du grossisse­ment des effets. Ici ce que l’on mon­tre c’est le rap­port par­ti­c­uli­er entre l’am­pleur du feu déclenché et la maîtrise affichée. Le Roy­al de luxe ne joue pas avec le dan­ger tan­dis que le groupe Fura Del Baus, lui, exac­erbe le sen­ti­ment de dan­ger. Le feu, un instant, se rat­tache à une esthé­tique du choc et du péril.
À l’intérieur, le recours au feu ludique fait aus­si école. Ain­si dans BLACK RIDER de Bob Wil­son, le per­son­nage du démon a Les ongles en flammes, chez Mes­guich, dans LUCRÈCE BORGIA, une boule de feu danse au-dessus des spec­ta­teurs comme un feu fol­let du théâtre, dans LA DUCHESSE D’AMALFI mise en scène par Matthias Lang­hoff les flammes des chan­de­liers s’allument selon Le bon souhait du met­teur en scène. Ce feu-là se théâ­tralise et ain­si la scène nous con­fronte au maniement ludique du feu. Feu stupé­fi­ant, mais feu sans dan­ger ni enjeu, feu de théâtre où ce qui compte c’est tou­jours l’étonnement. De l’éthique des pro­fondeurs à l’esthé­tique des éblouisse­ments. 

Le feu dra­maturgique 

De loin, c’est la caté­gorie la plus dif­fi­cile à cern­er. Et cela d’au­tant plus que, de manière dif­fuse, à des pour­cent­ages var­iés, elle se retrou­ve dans les autres class­es. On peut désign­er comme feu dra­maturgique le feu qui affirme la moin­dre autonomie — elle ne sera jamais inté­grale­ment absente — pour se présen­ter comme appelé légitime­ment par l’u­nivers du spec­ta­cle et les exi­gences de l’histoire. Ain­si dans LA TRAGÉDIE DE CARMEN, le spec­ta­cle de Brook, il y a qua­tre feux qui délim­i­tent le campe­ment gitan de même que le cer­cle clos dess­iné par une sor­cière pour les amants qui s’enlacent. Les feux ici s’in­scrivent dans la con­ti­nu­ité de la terre rougeâtre qui recou­vre le plateau : ils vien­nent com­pléter l’image essen­tielle de l’Es­pagne pro­posée par Brook. Le recours au feu sem­ble être aus­si déter­miné par la logique dra­ma­tique du spec­ta­cle et par la cohérence de l’u­nivers con­sti­tué. Par con­tre, lors du MAHABHARATA le feu aura une exis­tence plus à part et la ligne des flammes qui zèbrent le plateau séduira surtout pour ses ver­tus plas­tiques. Les torch­es qui éclairent au début le palais cav­erne du ROI LEAR, mis en scène par Grüber, par­ticipent au cli­mat ini­tial de même que le brasero, déjà cité, qui clôt le TARTUFFE de Las­salle. Le feu dra­maturgique serait donc le feu qui apporte sur le plateau ses attrib­uts par­ti­c­uliers mais qui en même temps appa­raît comme immergé dans l’action, comme appelé par la logique des événe­ments. Dépourvu de toute vel­léité spec­tac­u­laire évi­dente sa pre­mière rai­son d’être c’est de servir à la nar­ra­tion. 

Le feu mné­monyque 

Miniat­u­rale et épisodique, cette sep­tième caté­gorie réu­nit les usages du feu comme élé­ment cita­tion­nel des représen­ta­tions de jadis. Elles sont sans doute évo­quées par un ensem­ble de procédés mais par­mi eux, le feu trou­ve aus­si sa place, place « cul­turelle ». Lorsque Strehler refait la rampe avec des bou­gies pour ses dernières ver­sions d’ARLEQUIN, il évoque un spec­ta­cle du XVIII siè­cle et un cer­tain mode his­torique de présence du feu. Celle-ci pro­duit chez Strehler un effet de mémoire avec tout ce qu’il sup­pose comme séduc­tion nos­tal­gique. Dans ses Shake­speare, Ari­ane Mnouchkine réha­bilite aus­si la rampe tant décriée afin de join­dre au tra­vail sur une forme ori­en­tale du théâtre, le Kabu­ki, la référence à l’espace où celle-ci se forgea. La fonc­tion cita­tion­nelle ne fait pas de doute. Le feu par­ticipe main­tenant à l’ef­fort général de résur­rec­tion des expres­sions défuntes du spec­ta­cle sur fond de mémoire théâ­trale sauve­g­ardée. Ce feu-là rap­pelle, bien enten­du, le théâtre comme phénomène d’in­térieur où pub­lic et comé­di­ens baig­nent dans la lumière vac­il­lante des bou­gies. Il n’a plus rien à voir avec les torch­es du théâtre rit­uel des années 60, torch­es dont on con­state aujourd’hui la dis­pari­tion presque général­isée. Au feu des orig­ines suc­cè­dent depuis 30 ans toutes les autres décli­naisons du feu. Les feux du théâtre. 

  1. Bien qu’il inscrivait Prométhée dans un univers mod­erne, André Engel, lui aus­si, util­i­sait abon­dam­ment le feu dans son spec­ta­cle de Nan­cy, don­né dans un lieu aban­don­né.  ↩︎
  2. Dans un spec­ta­cle récent, le groupe Rafaele Sanzio procé­dait à l’embrasement du lit de Des­dé­mone. Le lit/le livre : la pas­sion dite à l’aide des flammes.  ↩︎
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Le théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives Théâtrales
#40
mai 2025

Le théâtre de la nature

30 Mai 1992 — LA nature et le théâtre. Ou le théâtre de la nature, vaste sujet. Il me semble que l’on trouve deux…

LA nature et le théâtre. Ou le théâtre de la nature, vaste sujet. Il me sem­ble que l’on…

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