La scène représente un sentier plein de quiétude.
La colombe et le cochon.
COLOMBE (battant doucement des ailes)
La matinée est très belle. Quel sentier si paisible ! On croirait que la terre n’est habitée que par des colombes. Et puis, ce soleil ! Ce soleil si tiède, si agréable ! On a plaisir à s’envoler.
Un vieux cochon, l’air triste, s’avance paisiblement sur le sentier.
COCHON
Bonjour, petite colombe. Alors, on prend le soleil ?
COLOMBE
Cela se pourrait, grand-père cochon. Sans le soleil nous ne vivrions pas, nous les colombes.
COCHON
Ni personne d’autre.
COLOMBE
Ah ! Tu te trompes bien, grand-père. Évidemment, les rayons du soleil font s’épanouir toute chose. Sans lui la terre ne serait qu’une friche où l’on ne pourrait pas vivre. Sa chaleur et son rythme baignent également le monde. Nos âmes sont les mélodies de la vie et lui il est l’harmonie totale. Parmi les hommes, certains possèdent le précieux pouvoir de deviner l’âme des choses. On les appelle les artistes. Quelques-uns ont été mes amis.
COCHON
Excuse-moi, mais je ne vois pas bien quel rapport…
COLOMBE
Mais si, mais si, cher grand-père. De même que les artistes interprètent le ciel bleu, Les fleurs, les eaux… nous, les colombes, nous devinons l’âme du soleil, nous ressentons plus que n’importe qui sa caresse d’or sur la terre, son silence et ses chants.
COCHON
Tu es une âme lyrique et admirable qui a beaucoup volé et tu en as tiré ton profit, alors que moi, chère petite, tout en étant très vieux, après avoir échappé à la terrible gloutonnerie des hommes, je ne suis pas capable, comme toi, de deviner les secrets du soleil. Et ce n’est pas ma faute, le Grand Cochon qui demeure dans les cieux en est témoin, mais j’ai de si mauvais yeux que les rayons du soleil m’irritent au lieu de m’apporter consolation et bien-être. De plus, je n’ai jamais eu l’occasion de m’occuper de ces choses spirituelles. Malheureusement, ceux de mon espèce ont toujours devant eux la sanguinaire menace de l’homme… L’homme est cruel…
COLOMBE
L’homme est cruel parce que la cruauté existe dans toutes les créatures et elle s’aiguise davantage chez les uns que chez les autres.
COCHON
La cruauté existe sans doute, mais en toi, jamais. Tu es exempte de tout mal.
COLOMBE
Ne parle jamais ainsi. Qui te dit que la petite fourmi, qui me sert de nourriture, n’était pas une excellente mère de famille, de celles-là qui promènent leurs enfants pour leur faire prendre le soleil et écouter les rossignols ? Oh oui, nous sommes tous cruels, cruels par nature. Voyons. Le soleil n’est-il pas bénéfique à toutes Les choses ?
COCHON
Cela me paraît juste.
COLOMBE
Et pourtant, à certaines époques de l’année, il nous faut fuir ses regards, ils nous apporteraient la mort. Elles sont si puissantes, sa force et sa lumière !
COCHON
Enfin, chacun voit les choses à sa façon. Quant à moi, je soutiens ma modeste opinion. L’homme est le mal en personne, il n’y a en lui que des sentiments abjects et ignobles.
COLOMBE
Je crois que tu exagères. Il possède un esprit mortel qui…
COCHON
Laisse-moi parler, petite colombe. N’oublie pas que j’ai vécu longtemps parmi eux et que j’ai eu mille occasions d’observer leurs méchancetés. Si tu savais ce que j’ai pu souffrir ! Ce que j’ai pleuré à l’ombre de ma porcherie, ce qu’il me reste encore de souffrance !
COLOMBE
Pauvre grand-père cochon, on distingue fort bien tout ce que vous avez subi. Vous êtes si maigre que vous ressemblez à un de ces chiens errants qui meurent sur un tas d’ordures sans personne pour recueillir leur dernier souffle.
COCHON
Tu dis vrai, ma fille, mais c’est grâce à cette maigreur de matière que j’ai pu sauver ma vie. Il aurait mieux valu, toutefois, que je sois mort enfant ou que je ne sois pas né.
COLOMBE
Allons, allons, ne pleurez pas de la sorte ! Regardez le sentier, le ciel, les arbres. Comme ils respirent, si intensément, la paix ! Tout nous force à être heureux…
COCHON
Plût au ciel que je puisse l’être, mais c’est déjà trop tard. J’ai le cœur en miettes, car, nous aussi les cochons, nous avons un cœur, en dépit de ce que pensent les hommes. Écoute-moi. Quelle plus grande peine que de ne pas avoir connu ma mère ? À peine étais-je au monde, les hommes l’ont assassinée pour la manger. Nous étions sept frères, et l’on nous distribua en différentes demeures. Moi, je fus élevé par une truie qui avait été l’amie de ma mère et qui m’apprit à respecter sa mémoire. Cette truie avait quatre porcelets parmi lesquels je grandis et pour qui j’avais beaucoup d’affection. Chaque nuit, lorsque tout était sombre et qu’on n’entendait plus un bruit dans la campagne, ma mère adoptive se couchait de tout son long et nous présentant ses mamelles tremblantes et gonflées, elle nous répétait : « Tétez donc, mes petits !» Et nous, nous bousculant les uns les autres, fous de plaisir, nous allions chercher avec nos groins le lait doux et chaud, et nous nous endormions dans la musique émouvante du grognement maternel. Nous étions si heureux ! Une nuit, ma seconde mère, en nous offrant la douceur de ses tétines, nous dit avec la plus grande tristesse : « Mes enfants, l’heure est venue pour moi de servir de nourriture aux hommes. Cette fin, hélas, sera aussi la vôtre. Notre race est condamnée à ce terrible supplice tant que ne descendra pas nous racheter celui qui se trouve dans les cieux et dont on ne peut mettre en doute la miséricorde. Soyez très sages et souvenez-vous de moi, car on ne doit jamais oublier l’amour de ses parents. Tétez une dernière fois et reposez ». Les yeux de ma seconde mère étaient brillants de larmes, et il coulait de son groin tremblant une écume sanguinolente.
COLOMBE
La pauvre !
COCHON
Nous commençâmes à grogner, et embrassant son ventre et ses flancs nous étions comme fous. Au petit jour, le coq, qui était un vieil ami de ma mère nourricière, se mit à chanter très fort et il disait : « Ils viennent te chercher ! Ils arrivent !» Et nous entendions les poules pleurer en des sanglots très sourds comme si elles craignaient qu’on les entende. L’une d’elles disait : « Quand prendra fin notre esclavage ?» et une autre lui répondait : « Pas avant que celui qui se trouve dans les cieux ne nous accorde la plénitude de sa miséricorde ». Et Le coq, toujours plus fort : « Ils viennent te chercher, ils arrivent !».
COLOMBE
C’est horrible, horrible !
COCHON
Alors s’ouvrit la porte de la porcherie et entrèrent deux hommes effrayants. L’un avait un couteau à la main et les habits tachés de sang. Le second tenait une corde épaisse avec laquelle il attacha ma mère par une patte. Dehors, on sentait un tohu-bohu assourdissant avec des rires d’enfants, des jeunes filles qui chantaient et la plainte lugubre des poules. On tira ma mère à grands coups jusqu’à la porte. La pauvre grognait d’une voix étouffée, mais lorsqu’ils voulurent la faire sortir de l’étable et quand elle entendit nos gémissements désespérés et notre chagrin, ses lamentations devinrent déchirantes. La tête haute, elle résistait aux hommes qui l’entraînaient. I] me sembla, alors, qu’une main m’arrachait le cœur. J’aurais voulu pouvoir parler comme eux, pour les toucher, les apitoyer, mais tout cela aurait été inutile, puisque ma mère était déjà au dehors. Il y eut un silence angoissant, puis nous l’‘entendîmes à nouveau crier très fort, désespérément, en un cri aigu qui s’éteignit peu à peu. C’était la mort. Ensuite il y eut beaucoup de rires et des guitares se mirent à jouer. Mes frères et moi, réfugiés au fond de la masure, nous pleurions amèrement.. Elle était si bonne ! Et nous nous souvenions des nuits passées auprès d’elle, tétant son lait si doux, si chaud, et nous nous souvenions de ses baisers, de ses mordillements affectueux, de ses conseils avisés, de ses histoires pour nous endormir. Tout avait disparu à jamais. Sur ces entrefaites, arriva une poule vieille, qu’un fils du maître avait éborgnée. Elle s’adressa à nous, amoureusement, à nous qui pleurions, inconsolables : « Maudits soientils !», disait-elle, « maudits soient-ils ! Ils nous volent notre bonheur ! Mes enfants, ne pleurez plus. Elle se repose maintenant, sans doute, mais pas nous, notre souffrance est par devant !» Juste après, nous entendîmes Le chien de la maison qui célébrait dans ses chants la mort de ma seconde mère. La poule, redevenant sévère, s’exclama : « Qu’il soit maudit tout pareillement, lui, l’ami de l’homme et notre ennemi à tous ». C’était le lever du jour et au loin les cloches sonnèrent. Depuis lors je déteste les hommes et les chiens.
COLOMBE
Tu as raison en ce que tu dis parce que c’est toi qui le dis. Moi, je ne puis que dire le contraire. L’homme a fait de moi le symbole de son amour, le symbole de son Dieu. Je porte la sagesse, je suis semblable à la sagesse. En dépit de cela, l’homme m’est indifférent, je ne l’aime ni ne le déteste. Tant de choses existent au-dessus de lui !
COCHON
Toi-même, qui es pure et immortelle.
COLOMBE
Mortelle comme toi, grand-père cochon.
COCHON
N’y pense même pas. Tu sais recevoir Le soleil sur tes plumes immaculées et deviner son âme unique, toi qui t’envoles jusqu’à te perdre dans l’azur, toi qui sais aimer comme personne d’autre, tu ne peux pas disparaître. Si tu as atteint ne serait-ce qu’un instant de bonheur, tu parviendras jusqu’à l’immortalité car celui qui a baigné son âme, même une seule minute, dans la quiétude de la perfection ne pourra plus périr.
COLOMBE
Alors, tu peux devenir immortel, toi aussi !
COCHON
Moi ? Jamais. Depuis ma naissance, je vis dans la boue.
COLOMBE
Peu importe, grand-père. La boue est pour vous comme pour moi l’air et le nid de brindilles.
COCHON
Mais ce sera toujours de la boue… J’aurais pu être bon et tranquille, mais l’homme m’en a empêché. Maintenant, j’ai l’âme chargée de haine. Jamais je ne pourrai être heureux.
COLOMBE
Qui vous a appris à penser aussi tristement ? La vie est belle.
COCHON
J’ai appris à penser à force de souffrance, et l’idée de notre noirceur interne, c’est une vieille truie philosophe qui me l’a inculquée, elle qui vit encore au fond de la forêt.
COLOMBE
Il faut t’apaiser. Tu peux encore être heureux.
COCHON
C’est quasiment impossible, désormais.
Sur le sentier, le silence est impénétrable. Le ciel s’endort bruyamment dans sa couleur bleue.
COLOMBE
Avec tout cela, grand-père cochon, je ne t’ai pas demandé où tu allais. Voyages-tu par plaisir ou es-tu pris par quelque affaire urgente ?
COCHON
On m’a dit que tous les animaux se réunissaient en assemblée plénière pour tenter de combattre l’homme et j’ai pris la route. J’ai bien des choses à leur raconter.
COLOMBE
Et justement, c’est là que je me rends.
COCHON
Nous voyagerons donc ensemble, le chemin en sera plus plaisant.
COLOMBE
Pensez-vous, grand-père cochon, qu’il sera de quelque utilité aux animaux de se réunir pour lutter contre l’homme ?
COCHON
Indiscutablement.
COLOMBE
Il me semble, pourtant, que nous n’arriverons à rien du tout. Vos passions sont formidables et il est bien probable que vous vous blessiez d’abord entre vous avant de faire quelque mal aux hommes. et de plus, pourquoi ?
COCHON
Comment « pourquoi ? ». Nous sommes opprimés, humiliés, nous ne pouvons ni ressentir ni penser par nous-mêmes. Nous voyons partout les traces odieuses des civilisations. Il faut tout détruire ou nous en emparer. L’heure est venue pour nous de vivre en paix.
COLOMBE
Le ciel est merveilleusement bleu, j’éprouve un violent désir de me fondre en lui pour toujours.
COCHON
Notre pitance en sera meilleure et notre gîte aussi.
COLOMBE
Quelle merveille de soleil ! C’est pour moi que sa lumière a été faite ! La lumière est ma vie.
CHŒUR DES CIGALES
Lumière, lumière, ne nous tourmente plus. O dieux implacables, délivrez-nous du chant et du feu du soleil ! O silence admirable, accorde-nous tes mantilles d’ombre !
Arrive sur le sentier, lentement, un âne.
ÂNE
Que la lumière t’accompagne, colombe sainte. Salut, frère cochon.
La colombe bat des ailes et Le cochon incline la tête.
ÂNE
Vous dirigez-vous vers l’assemblée ?
COLOMBE
Nous y allons. Et toi, as-tu beaucoup à raconter ?
ÂNE
J’ai tellement souffert que je pourrais parler mille jours de suite sans en finir avec mes malheurs. Mais je n’y vais que pour honorer mes engagements.
COCHON
Explique-toi.
ÂNE
Je veux dire, je me rends à l’assemblée à contrecœur. Je pense que rien ne sera tiré au clair… et s’il n’en tenait qu’à moi, les choses pourraient en rester où elles sont. Je suis soumis et bon, je comprends que je suis né pour endurer et pour souffrir. En dépit de tout, j’éprouve pour l’homme une certaine affection, quand bien même, tant de fois, il m’aurait roué de coups, c’est lui aussi, en d’autres circonstances, qui a caressé mon crin revêche. De plus, l’homme est bien plus intelligent que nous. C’est pour quelque raison, il me semble, que Dieu en a fait le roi des créatures.
COCHON
Au sein de cette assemblée, ma voix sera celle de la rébellion et de la haine. Je chercherai à venger ma race et je plaiderai pour l’esclavage de l’homme.
ÂNE
Prends garde à ce que tu dis, son Dieu nous châtiera.
COCHON
Tu mens, ce Dieu des hommes n’existe pas, c’est eux qui l’ont inventé.
ÂNE
Tais-toi, je t’en prie, qu’il n’aille pas entendre tes paroles haineuses. Ma race, précisément, a connu la gloire de l’avoir servi et louangé. Ce Dieu était assis sur le dos d’une de mes ancêtres, un matin de printemps, lorsqu’il entra dans sa ville. J’ai entendu raconter par ma mère que la voix de ce Dieu était plus douce que le foin neuf.
COCHON
Légendes ! Légendes !
COLOMBE
Calmez-vous ! Le ciel est si bleu !
ÂNE
Il vaudrait mieux nous taire, en effet.
COCHON
Il vaudrait mieux. (Entre ses dents) Espèce de poltron !
(Sur un peuplier vert, un rossignol est perché).
COLOMBE
Rossignol, ne viens-tu pas avec nous à l’assemblée ?
ROSSIGNOL
C’est une assemblée de chansons ?
COCHON
L’heure n’est pas aux chansons et autres calembredaines. Il s’agira de la destruction ou de l’esclavage de l’homme. Ainsi donc, en avant et trêve de boniments.
COLOMBE
Viens avec nous.
ROSSIGNOL
En aucune façon, cela ne m’intéresse pas.
COCHON
Parce que tu es plus libre que nous. O sacrées ailes ! Mais tu es un égoïste.
ROSSIGNOL
Je détonnerai dans une fête de haine. Je ne vis que pour l’amour.
COCHON
Si j’avais des ailes, je te forcerais à y aller.
ROSSIGNOL
C’est que. (À part, en s’adressant à la colombe). Qui est cet individu qui me parle ?
COLOMBE
C’est le cochon
ROSSIGNOL
Quel infâme coquin !
COLOMBE
C’est un raté !
ÂNE
Ne perdons pas de temps, nous avons encore beaucoup de chemin devant nous.
COCHON
En route !
COLOMBE
Quel magnifique ciel bleu !
ROSSIGNOL
Que mon cœur déborde de lumière ! Ô chant divin ! Les étoiles ont surgi des chants pétrifiés de mes aïeux. Je suis le sens musical du vent. Mon chant est lumière, couleur… Chaque note issue de ma gorge est une perle qui tremble parmi les rayons de la lune. Sur la nuit obscure mes chansons ne sont que des gouttes de lumière. Le premier rossignol tomba de l’azur. Ma gorge est d’eau et d’ombre.
(Le vent fait trembler les feuilles des arbres et les blés presque mûrs).
Dans le silence retentit le chœur des cigales.
CHŒUR DES CIGALES
Lumière, ah, ne nous tourmente plus davantage ! O dieux implacables, délivrez-nous du chant et des jeux du soleil ! Ô silence admirable, donne-nous tes mantilles d’ombre !
La colombe s’envole au loin ; V’âne et le cochon réveillent la poussière du chemin dans leur marche.
Rideau
Traduit par Claude Esteban.
Le poème dramatique DE L’AMOUR — THÉÂTRE D’ANIMAUX de Federico Garcia Lorca est inédit. Le manuscrit, retrouvé en 1991 par la sœur du poète, porte la date du 2 mars 1919. Federico a vingt ans. Son premier livre, IMPRESSIONS ET PAYSAGES, inspiré de ses voyages universitaires à travers l’Espagne a été publié à Grenade, à compte d’auteur, au printemps 1918. En 1919, Garcia Lorca s’installe à Madrid. Pour le jeune provincial, c’est la découverte du monde moderne et de la mouvance avant-gardiste qui renouvelle la poésie, la peinture et le théâtre. Enthousiasmé par les poèmes ingénus de Federico, l’écrivain et directeur de théâtre Martinez Sierra lui commande une pièce sur le même ton. Malgré les danses de l’Argentina, l’innocente féerie du MALÉFICE DE LA PHALÈNE ne sera jouée qu’un soir, le 22 mars 1920. Sans doute la petite pièce que nous publions ici n’aurait-elle pas eu beaucoup plus de succès. On se laissera pourtant aller au charme d’une anecdote candide qui ménage parfois la surprise d’un souffle poétique aussi soudain que puissant.

