Hollywood, la comédie espagnole, de Lope à Calderón
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Hollywood, la comédie espagnole, de Lope à Calderón

Le 29 Juil 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
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LES dernières années du XVIè siè­cle ont dû être un vrai délice pour les habi­tants de Madrid et d’autres grandes villes. Avec l’in­stal­la­tion de théâtres per­ma­nents dans les cor­rales1, on pas­sa des représen­ta­tions occa­sion­nelles et presqu’improvisées des comé­di­ens ambu­lants à la comédie comme diver­tisse­ment élaboré et habituel. La pop­u­la­tion étant peu nom­breuse et les pièces ne gar­dant l’affiche que peu de jours, les auteurs devaient pro­duire beau­coup, en toute hâte et sans pren­dre de risque. Ils ne pou­vaient évidem­ment pas tout inven­ter ni s’ap­puy­er unique­ment sur l’ob­ser­va­tion. Aus­si s’approprièrent-ils toute la tra­di­tion de la poésie espag­nole, assu­jet­tis­sant à sa métrique et à ses rythmes les divers­es tonal­ités du développe­ment de l’in­trigue. Ils mirent aus­si à prof­it toutes les expéri­ences antérieures de l’art dra­ma­tique, du théâtre clas­sique aux prim­i­tifs espag­nols et à la com­me­dia dell’arte, et ils exploitèrent sans ménage­ments toutes lés pos­si­bil­ités de la fic­tion en prose, de la rov­el­la au roman pas­toral . et de cheva­lerie, et tous les grands réper­toires thé­ma­tiques, de la Bible et de l’histoire antique aux chroniques médié­vales et aux gazettes du jour. Jamais aupar­a­vant on n’avait ain­si mobil­isé de fond en comble les ressources de la lit­téra­ture uni­verselle pour dis­traire pen­dant quelques heures un pub­lic en manque de joies lit­téraires.

Même ain­si, le rythme de pro­duc­tion n’au­rait pu se main­tenir si pour men­er à terme, con­crète­ment, chaque œuvre, on n’avait pu rapi­de­ment se référ­er à cer­tains gen­res, arché­types ou for­mules qui résolvaient la moitié des prob­lèmes. Les thèmes étaient inépuis­ables, mais la com­bi­na­toire de leur traite­ment dis­po­sait d’un nom­bre lim­ité de fac­teurs. Dans toute pièce, il y avait six per­son­nages indis­pens­ables : le galant et son valet bouf­fon, la dame, qui évolu­ait à l’om­bre de son père, car elle était orphe­line de mère (aux actri­ces plus âgées, on leur réser­vait un rôle plus con­forme à un traite­ment comique), et sa suiv­ante ; et, ver­tu oblige, égale­ment le roi, n’im­porte quel roi. La com­po­si­tion des troupes suf­fit à faire com­pren­dre que l’amour devait être le mobile prin­ci­pal dans la plu­part des pièces et que les autres en usaient dans une pro­por­tion con­sid­érable, peu importe le thème et l’ambiance qu’elles voulaient créer. Elle suf­fit aus­si pour indi­quer que la comédie peignait un univers har­monieux, fondé sur les principes et encour­agé par les illu­sions et les idéaux qui avaient cours dans l’Es­pagne sous la mai­son d’Autriche : la reli­gion, la con­ti­nu­ité his­torique de la monar­chie, une cer­taine ver­sion (poé­tique) de l’honneur, l’héroïsme, les sen­ti­ments élevés. Un univers néces­saire­ment heureux et, selon l’idéolo­gie de l’époque, néces­saire­ment con­duit par le roi et par le père ; embel­li, dig­nifié, juste en défini­tive ; un univers dans lequel, si boy meets girl et puis la perd, il ne man­quera pas de la retrou­ver, et si l’adversité sur­git (lorsque cer­tains rôles de la dis­tri­b­u­tion ont leur pen­dant négatif dans d’autres), la prov­i­dence ne man­quera pas de com­penser le déséquili­bre et de rétablir l’ordre.
Mais pour les Madrilènes ou les Valen­ciens du XVII siè­cle, la fréquen­ta­tion du cor­ral devait sig­ni­fi­er à peu près la même chose que ce que sig­nifi­ait aller au ciné­ma dans les années vingt : une douce rou­tine de con­stante nou­veauté. Ce n’est pas un hasard si la nour­ri­t­ure des uns et des autres était essen­tielle­ment com­posée d’œu­vres de genre. Cellesci (pen­sons au réc­it polici­er ou au west­ern) nous amusent pré­cisé­ment parce qu’elles com­bi­nent la réitéra­tion et le change­ment dans des pro­por­tions exactes pour arriv­er à nous éblouir sans aucun effort de notre part. Nous ne les recher­chons pas pour trou­bler notre quié­tude : nous accep­tons la fan­taisie et les tranch­es de vie qu’elles nous offrent telles qu’elles sont ; elles n’ont pas d’aspérités, leurs arti­fices nous sont fam­i­liers et nous les trou­vons à la mesure de notre désir. Les œuvres de genre sont d’une nou­veauté inépuis­able et sont une des meilleures trou­vailles que se parta­gent le théâtre espag­nol du Siè­cle d’or et l’époque glo­rieuse de Hol­ly­wood. N’hési­tons pas à les men­tion­ner ensem­ble. En effet, peu sou­vent, autant que dans ces deux cas, on aura mis à con­tri­bu­tion (et même gaspillé) autant de tal­ent, our­di autant de men­songes et manœu­vré aus­si astu­cieuse­ment les attentes d’un pub­lic aux goûts si bigar­rés et pour­tant si soumis aux arti­fices d’une « machine à rêves » située à la jonc­tion de la créa­tion et de l’industrie.
Comme on le sait, ce fut Lope de Vega qui fixa les façons de faire qui allaient pré­val­oir pen­dant deux ou trois décen­nies et qui sub­sistèrent pen­dant plus longtemps. Tout comme pour le ciné­ma, on abusa bien vite des trans­for­ma­tions et des trucs optiques. Les dra­maturges de la généra­tion précé­dente avaient ten­té de créer du relief à l’aide de toute une machiner­ie et de ressources spec­tac­u­laires héritées des Mys­tères médié­vaux et des fes­tiv­ités publiques : ram­pes pour mon­ter sur les planch­es à cheval, acteurs volant dans les airs (trans­portés par des cabestans) et qu’en­gloutis­sait la terre (grâce à une trappe) ou dis­parais­sant subite­ment (quand la machine tour­nait, telle un bar­il­let de revolver mon­trant et cachant suc­ces­sive­ment cha­cune de ses faces); des effets scéniques sur­prenants. Lope non plus ne dédaigna pas de tels procédés, surtout le Lope de la pre­mière heure. Mais en les prodiguant, on courait le risque de leur ôter de la force et de finir par dilapi­der le tré­sor : il n’était ni pru­dent ni rentable que le théâtre fût quo­ti­di­en­nement « blessé, les jambes et les bras brisés, plein de mille trous, de mille pièges et de mille clous » (le Phénix le per­son­nifia en le faisant par­ler en ces ter­mes, se plaig­nant d’être en si piteux état). Il incom­ba au génie de Lope de Vega de lui faire épouser un mod­èle plus en accord avec le change­ment con­tin­uel des œuvres, plus sat­is­faisant pour l’économie des impre­sar­ios, plus con­forme à la con­fig­u­ra­tion matérielle du cor­ral, plus austère et plus poé­tique.
Dans ce mod­èle, la scène à trois niveaux que le spec­ta­teur a devant les yeux, pareille à un retable de neuf pan­neaux, sem­blable à un « échiquier » (selon la com­para­i­son de Lope), de par sa con­ti­nu­ité avec l’environnement urbain, se con­ver­tit en son pro­pre décor et se prête mer­veilleuse­ment à être regardée comme une réplique des rues et des maisons de Madrid, mais elle est aus­si capa­ble d’évo­quer, par sa géométrie sché­ma­tique, les mul­ti­ples pièces d’un palais, ou de sug­gér­er, par sa mod­estie, la sim­plic­ité d’un hameau. Les acteurs peu­vent revêtir des habits de ville (s’habiller de « cape et d’épée », lorsqu’ils représen­tent un gen­til­homme), ou des vête­ments ordi­naires, sans qu’au­cun attrez­zo spé­cial ne soit vrai­ment néces­saire. Selon la syn­thèse heureuse de Tir­so de Moli­na, le poète « dis­trait l’au­di­toire / deux heures, sans que ceci ne lui coûte / plus qu’un bil­let, deux rubans, / un verre d’eau ou un gant ».
Lope de Vega polit la veine prob­a­ble­ment la plus pure du théâtre espag­nol en se ser­vant d’élé­ments peu nom­breux et banals qui jouent avec des sit­u­a­tions de la vie courante — qu’il a beau stylis­er —, en se diver­tis­sant de la grâce et de l’élé­gance des mots, en créant des oppor­tu­nités pour la voix et le geste. Il en fait un pro­duit mûr, pleine­ment effi­cace du point de vue théâ­tral, un événe­ment qui ne croule pas sous Le poids de ses out­ils ni n’est con­ver­ti en pur spec­ta­cle, mais qui est conçu pour s’harmoniser avec les autres gen­res lit­téraires. Ain­si donc, les chan­sons, les images, la dic­tion don­nent à l’air le col­oris de la poésie lyrique. L’ac­tion est rapi­de et réglée mais elle peut aus­si se ralen­tir dans des tableaux de mœurs ou dans des par­en­thès­es étrangères à l’in­trigue prin­ci­pale, pour faire savour­er une con­ver­sa­tion raf­finée et ingénieuse.
C’est la comédie des amours, des dédains et des rus­es entre demoi­selles et galants de la petite noblesse, à la ville et à la cour. Ou bien, s’introduisant dans un milieu rur­al, c’est celle de paysans for­tunés, dignes et sen­sés, moins friv­o­le alors, plus têtue et tour­nant même au trag­ique. Ou, au con­traire, trans­portée en Ital­ie dans des paysages et des temps loin­tains, elle devient plus piquante, plus romanesque, moins vraisem­blable. C’est la come­dia espag­nole par excel­lence. (Je ne sais si je reste impar­tial en dis­ant que le meilleur fruit de Hol­ly­wood est égale­ment la comédie, une comédie ayant de fortes affinités avec celle de Lope. En tous les cas, l’une et l’autre coïn­ci­dent sou­vent quant à leur sujet et leurs arti­fices.)
Néan­moins, vers 1620, les théâtres de la haute noblesse de cour et du roi intro­duisent les décors que l’on change pen­dant la représen­ta­tion et qui sont dis­posés en per­spec­tive, avec des rideaux, des cin­tres, des fris­es, des châs­sis ; ils emploient l’é­clairage arti­fi­ciel, impor­tent la coû­teuse machiner­ie ital­i­enne qui per­met de simuler des mers démon­tées ou des forêts battues par la tem­pête. C’est sans doute le symp­tôme le plus pal­pa­ble d’une révo­lu­tion authen­tique. Le peu­ple ayant main­tenant accès à ces représen­ta­tions privées, les cor­rales n’ont d’autre alter­na­tive que d’es­say­er de rivalis­er avec elles en ressus­ci­tant leurs atouts les plus puis­sants : les ram­pes, la machiner­ie, les effets scéniques, toute la gamme d’«attrape-nigauds », les vieux trucs sen­sa­tion­nels.
À ce moment appa­raît Calderén. Don Pedro com­mence à écrire pour cer­tains cor­rales, déjà en con­cur­rence avec les palais, et il finit par le faire unique­ment pour les théâtres de la cour et pour les fêtes du Cor­pus Christi (de 1649 à sa mort en 1681, c’est à lui seul que seront com­mandés les autos sacra­men­tels). Lorsque Calderón sur­git, la monar­chie de Lope et de son école avait fait son temps et il était inévitable que le moteur le plus vigoureux de l’histoire se mette en bran­le : le désir de réno­va­tion, le besoin d’im­pos­er des modes dif­férentes. Mais la scéno­gra­phie à l’italienne n’était pas seule­ment une mode, elle était aus­si un mod­èle, une ligne de con­duite pour toute la con­cep­tion dra­ma­tique. Au ciné­ma, l’ap­pari­tion du son et de la couleur a engen­dré ou a porté à matu­rité toute une série de gen­res (allant de la comédie musi­cale au film d’aven­tures) qui pou­vaient le mieux tir­er par­ti des nou­velles tech­niques. Il arrivait même que les autres élé­ments d’un film ne ser­vent que de pré­texte pour les exhiber. Dans le théâtre de cour, la nou­velle scéno­gra­phie non seule­ment mul­ti­plie les pièces mythologiques, les allé­gories et les diver­tisse­ments qui don­nent l’occasion de faire éta­lage de présen­ta­tion ruti­lante et de somp­tu­osité, mais elle pour­suit comme objec­tif prin­ci­pal l’éblouissement que provo­quent à tout pro­pos de telles nou­veautés. En con­séquence, la fas­ci­na­tion exer­cée par la scéno­gra­phie rend le théâtre plus fort, plus sûr de lui-même tout en soulig­nant les traits qui le sin­gu­larisent et lui don­nent une per­son­nal­ité pro­pre.
Calderón est le point cul­mi­nant et le maître de la nou­velle époque. En lui, aus­si bien qu’en celle-ci, tout s’ex­agère et s’accentue pour éblouir, en même temps que tout devient moins fon­da­men­tale­ment mimé­tique et plus par­ti­c­ulière­ment théâ­tral. Cela ne veut pas dire qu’il manie déjà avec une habileté con­som­mée les ressources scéno­graphiques. L’in­trigue devient math­é­ma­tique, elle pro­gresse comme un théorème ; les actions et les réac­tions se suc­cè­dent et se relient avec sou­p­lesse, tan­dis que les per­son­nages se con­cen­trent sur les rôles essen­tiels pour aller de l’avant avec l’in­trigue ; pas une réplique de moins ni de trop dans Les scènes pour pour­suiv­re le développe­ment. La langue refuse la sim­plic­ité élé­gante, le naturel élaboré de Lope au prof­it des péri­odes tortueuses et de l’af­fec­ta­tion latin­isante dans la ligne de Gén­go­ra. Si aupar­a­vant le vers con­férait un doux fond mélodique au mou­ve­ment scénique, les mètres de Calderón parais­sent le mar­quer fréquem­ment d’une mesure de fer, d’un rythme de marche. Du théâtre, du vrai théâtre. 
Le début de LA VIE EST UN SONGE est célèbre à juste titre. La pro­tag­o­niste, en vête­ments mas­culins, appa­raît sur les planch­es en descen­dant le sec­ond niveau de la scène pen­dant qu’elle récite : 

« Hip­pogriffe vio­lent,
toi qui galopais pareil au vent,
où donc, éclair sans flamme,
oiseau sans couleur, pois­son sans écailles,
et bête sans instinct, crois-tu
pou­voir détaler, errer ou dévaler
par­mi ces pics dénudés ? »2

Mais au XVI­I­Ie siè­cle, avec la ladrerie ratio­nal­iste du néo­clas­si­cisme qui le car­ac­térise, Nicolás Fer­nán­dez de Moratin jugeait invraisem­blable ce démar­rage, comme d’ailleurs tout le drame : « Je voudrais savoir si une femme tombant de son cheval, en pleine mon­tagne, au lieu de se plain­dre de la for­tune et de sup­pli­er, est capa­ble de dire toutes ces pédan­ter­ies extrav­a­gantes, que ne com­pren­nent ni le pub­lic ni le cheval ; un pas­sion­né de Calderón pour­rait-il se sen­tir récon­forté en appelant ‘hip­pogriffe vio­lent’ le cheval qui l’a désarçon­né ? ». Du point de vue de Moratin, la cri­tique est irréfutable : jamais on ne s’ex­prime ain­si dans la vie réelle. Mais Calderón était-il aus­si sot pour ne pas se ren­dre compte que de tels vers ne reflé­taient pas le lan­gage de la vie réelle ? Ou plutôt, se pro­po­sait-il de ne pas le refléter ? Il faut admet­tre que la plu­part de ces « pédan­ter­ies », « le pub­lic ne les com­prend pas ». Mais il faut not­er aus­si qu’il n’est pas ques­tion de vouloir étour­dir l’au­di­teur avec des mots creux : même si elles sont embrouil­lées, les paroles de don Pedro ont une pleine sig­ni­fi­ca­tion, et la dif­fi­culté et le car­ac­tère inso­lite sont juste­ment une manière de les met­tre entre par­en­thès­es dans le cours de la vie réelle, en leur assig­nant un espace pro­pre, tout comme aujourd’hui cet espace peut être délim­ité par les éclairages ou les niveaux scéniques. (En employ­ant égale­ment le lan­gage « pédant » actuel, nous pour­rions dire que les « pédan­ter­ies » caldéroni­ennes déter­mi­nent un sur-texte qui con­note leur spé­ci­ficité théâ­trale.) Le fait de ne pas les com­pren­dre ne doit pas nous scan­dalis­er, comme nous ne nous indignons pas de ne com­pren­dre qu’à demi tant de chan­sons qui nous plaisent, sans par­ler de tant d’opéras que nous écou­tons avec joie et intérêt. Le par­al­lèle que je fais n’est pas for­tu­it car on doit à Calderón LA POURPRE DE LA ROSE, un des opéras espag­nols les plus anciens. Ce fait est élo­quent à pro­pos de la con­jonc­ture dans laque­lle il est pro­duit : un moment où le théâtre ne se borne pas à être le miroir de la vie mais où il se pro­pose de la dépass­er avec des élé­ments qui lui sont pro­pres — comme la musique — et grâce aux­quels pré­cisé­ment il la rend puis­sante et l’accentue.
De l’An­tiq­ui­té à la Renais­sance, la tra­di­tion clas­sique — peut-être plus en théorie qu’en pra­tique — avait pré­ten­du que la lit­téra­ture con­cilie l’admirable et le vraisem­blable, la sur­prise causée par l’événement excep­tion­nel et la fidél­ité aux expéri­ences ordi­naires. En s’ap­puyant sur sa maftrise totale des for­mules dra­ma­tiques antérieures, stim­ulé par la nou­velle scéno­gra­phie, qui le défie d’obtenir un effet ana­logue sur le pub­lic mais avec des moyens dif­férents, Calderén penche résol­u­ment vers l’admirable. Plutôt que de ren­dre l’œu­vre vraisem­blable selon les critères du quo­ti­di­en, il aspire à créer sur le pub­lic une impres­sion qui soit vraie. D’une façon bien dif­férente de celle de Fer­nän­dez de Moratin, don Pedro n’avait aucun intérêt à décrire une demoi­selle qui se plaint « de la for­tune » à cause d’une vul­gaire chute de cheval. Se pro­pos­er un pareil but aurait sup­posé renon­cer aux vir­tu­al­ités les plus pro­pres de la scène, pos­si­bil­ités d’au­tant plus val­ables qu’elles con­trastent pré­cisé­ment avec celles qu’of­fre la réal­ité. Il ne ‘s’agis­sait pas sim­ple­ment de con­ver­tir la scène en une réplique appau­vrie de la vie : il fal­lait plutôt l’élargir et la dépass­er en imposant un monde dis­tinct. Ce que le théâtre pou­vait dire sur la réal­ité devait s’ex­primer en ter­mes de théâtre : en se déguisant en théâtre et non en réal­ité. D’où, issue de cette poésie lyrique non dis­simulée, la recherche des élé­ments que le pro­tag­o­niste, Sigis­mond, révèle comme déter­mi­nants de LA VIE EST UN SONGE : l’«admiration », le « spec­ta­cle étrange » de l’«horreur » et le « prodi­ge ». Non pas la big­ote qui « vide les étri­ers », mais la dame aux vête­ments mas­culins qui descend « la pente raide de cette haute mon­tagne ». Non pas la règle, la nature, mais l’exceptionnel, le mon­strueux. Dès sa nais­sance, Sigis­mond est « un mon­stre sous forme d’homme » et il appa­raît aux yeux de Rosaure comme un « mon­stre humain» ; celle-ci est « mon­stre hybride, femme par l’habit, mâle par les armes », tan­dis que son cour­si­er « est un mon­stre com­posé de feu, de terre, de mer et d’air ».
Par ailleurs, chaque moment d’«horreur », chaque épisode du « prodi­ge », chaque sit­u­a­tion qui provoque l’«admiration » donne à Cla­iron, le bouf­fon de LA VIE EST UN SONGE, ain­si qu’aux fig­ures homo­logues des autres drames, l’occasion de dire une plaisan­terie grossière ou d’éclater de rire en se mon­trant sous un aspect ridicule. Les inter­ven­tions du bouf­fon frag­mentent ain­si l’action en une mul­ti­tude de scènes ou d’im­ages, cha­cune con­sti­tu­ant une entité robuste dont l’effet sur les spec­ta­teurs doit être instan­ta­né car elle va être oubliée aus­sitôt, rem­placée par une autre de tonal­ité dif­férente. Il s’agit évidem­ment d’une struc­ture qui demande une intrigue aux liens forts, mais elle n’in­vite pas à s’ar­rêter sur la moti­va­tion du per­son­nage, laque­lle doit répon­dre aux exi­gences spé­ci­fiques de chaque tableau plutôt qu’à une évo­lu­tion psy­chologique détail­lée. Il s’agit aus­si de la struc­ture idéale pour qu’un pub­lic com­plice puisse jouir des élé­ments génériques, des numéros oblig­és (le solil­oque, la déc­la­ra­tion d’amour, les bagar­res, etc.) qui font plus d’ef­fet pré­cisé­ment parce qu’ils sont présen­tés presque libres et auto­suff­isants. En tous les cas, avec ses inci­ta­tions con­tin­ues et var­iées, c’é­tait une struc­ture par­ti­c­ulière­ment adéquate pour les spec­ta­teurs du cor­ral, qui assis­taient à la représen­ta­tion don­née dans un espace ouvert à peine séparé du parterre où ils s’en­tas­saient sous le soleil, avec peu de pos­si­bil­ités de con­cen­tra­tion et tou­jours au risque de per­dre le fil.
Il est impor­tant de rap­pel­er que le spec­ta­cle pour lequel ils payaient n’é­tait pas seule­ment une comédie. La représen­ta­tion com­mençait par une ouver­ture musi­cale, des chan­sons et une petite tirade (un lever de rideau, fréquem­ment tiré par Les cheveux) des­tinées à obtenir le silence des spec­ta­teurs. Venait ensuite la pre­mière journée de la comédie et, immé­di­ate­ment après, sans aucun entracte, suiv­ait un inter­mède comique, puis un autre, ou bien, sans inter­valle, un bal­let s’enchaînait à la deux­ième journée, tan­dis qu’après la troisième, la patience du pub­lic était récom­pen­sée par une farce ou une mas­ca­rade. Ain­si, pen­dant plus de deux heures, l’assistance devait demeur­er bouche bée devant un chapelet d’im­ages, de sen­sa­tions et de sug­ges­tions inin­ter­rompues. (Je dis­ais plus haut que le théâtre du Siè­cle d’or a mis à prof­it toute la lit­téra­ture uni­verselle et j’au­rais envie d’ajouter qu’il en a usé ain­si à chaque représen­ta­tion). Pen­dant plus de deux heures, les fatigues et les dif­fi­cultés de la vie s’éloignaient et il ne restait plus que la fic­tion, l’artifice, la fan­taisie : diver­tisse­ment, au sens lit­téral, et rien que diver­tisse­ment.
Un essay­iste de l’époque de Calderón fai­sait remar­quer que les auteurs espag­nols n’avaient pas besoin de se pli­er aux règles aris­totéli­ci­ennes car, tout comme le temps des rêves s’é­coule plus vite que celui de la réal­ité, au théâtre il est égale­ment per­mis de com­primer en deux heures les événe­ments de plusieurs années, comme cela se pro­duit dans les songes, « sicut in som­nio ». La comédie est un songe. Aucune autre pièce ne l’illustre sans doute mieux que le drame dont je me sers comme unique exem­ple et point de référence.
Au moment où il se dis­pose à nouer tous les fils de l’in­trigue, con­quérir la couronne de Basile, rétablir l’hon­neur de Rosaure, com­bat­tre et réalis­er les présages du ciel, échang­er pour tou­jours la « van­ité humaine » con­tre la « gloire divine » (« ne dois-je pas m’at­tach­er à l’éternel seul…»), Sigis­mond réca­pit­ule toutes les leçons appris­es dans des vers par­ti­c­ulière­ment clairs : « Tout bon­heur passé n’est-il point un songe ? / Quiconque a con­nu d’éminentes joies / ne se dit-il, en les remé­morant : / ‘Nul doute que tout cela fut un songe’ ?» Sans par­venir à se le for­muler en ter­mes pré­cis, le spec­ta­teur doit éprou­ver la même chose en sor­tant du cor­ral, en se lev­ant de son siège. Plus encore que Sigis­mond, il a assisté à tant de péripéties, à tant de change­ments de ton, de rebondisse­ments, d’ef­fets scéniques, il a vu se dérouler une action si rapi­de, dans le cadre d’un spec­ta­cle par­ti­c­ulière­ment ser­ré et vif, que même si par­fois il per­dait le fil de ses pen­sées dans les moments sen­ten­cieux, quand il se « remé­more » les innom­brables « joies » que le spec­ta­cle lui a apportées, il peut dif­fi­cile­ment échap­per à la sen­sa­tion vague que tant d’im­ages ont été de sim­ples fan­tas­magories : « Nul doute que tout cela fut un songe ». C’est prob­a­ble­ment grâce à cette sen­sa­tion vague plutôt qu’à une réflex­ion sur ces moments sen­ten­cieux que la « thèse » encap­sulée dans le titre de l’œuvre devient réelle­ment effi­cace dans l’e­sprit du spec­ta­teur. Parce que la comédie est un songe, la vie est un songe.
Le poème dra­ma­tique d’un pieux écrivain espag­nol du XVI­Iè siè­cle devait avoir une portée exem­plaire, et le pub­lic de l’époque ne pou­vait que l’approuver. Parce que l’auteur et les spec­ta­teurs étaient essen­tielle­ment d’accord sur l’à‑propos du thème et sur la valeur intrin­sèque de la doc­trine, il n’y avait pas lieu de forcer la dose. LA VIE EST UN SONGE ne fut pas com­posée dans un but didac­tique ni ne fut applaudie parce que la pièce appor­tait un enseigne­ment par­ti­c­ulière­ment nou­veau. Il est com­préhen­si­ble que des cri­tiques lit­téraires et des penseurs aient con­sacré des pages ingénieuses à la traduire en notions tran­scen­dantes, car elle est impres­sion­niste, bigar­rée, prodigue en ébauch­es dont le développe­ment fait défaut, elle four­mille de sug­ges­tions poé­tiques qui invi­tent à une élab­o­ra­tion intel­lectuelle. Mais, même comme « œuvre d’idées », LA VIE EST UN SONGE dis­tille le méti­er du théâtre plus qu’elle ne con­cerne la méta­physique ou l’épistémologie.
Ce n’est pas en vain si le théâtre est au cœur même de la fable et de sa morale. En vérité, si Sigis­mond, dans son va-et-vient entre la tour et le palais, joue le rôle que lui ont écrit les étoiles et que Basile a retouché, la morale de cette his­toire enseigne que « la vie » est « une illu­sion.., une fic­tion ». Il vaudrait mieux l’ap­pel­er « théâtre », le grand théâtre du monde. Nous pour­rions égale­ment glos­er sur « l’ap­parence », « l’irréalité », mais nous n’aboutirions pas ailleurs, ni dans LA VIE EST UN SONGE ni dans d’autres fruits égale­ment remar­quables de la pro­duc­tion caldéroni­enne. Les entrées et les sor­ties, les dis­sim­u­la­tions et les décou­vertes d’un jou­et de « cape et d’épée » comme LA DAME FANTÔME ; l’offense secrète, fruit de l’imagination de don Gutierre, cor­re­spon­dant à la vengeance secrète sur dofa Menc­fa, de sorte que la mort de l’adultère sup­posée puisse ressem­bler à un acci­dent for­tu­it, dans LE MÉDECIN DE SON HONNEUR, les mer­veilles scéno­graphiques dans LA BÊTE, LA FOUDRE ET LA PIERRE… con­cré­tisent certes l’in­tu­ition selon laque­lle les félic­ités et les cha­grins ne sont que fruits de l’imag­i­na­tion et que, en résumé, en cette vie, tout est vérité et tout est men­songe. Mais ce sen­ti­ment, cette représen­ta­tion du monde où tout ne serait qu’ap­parences, chez qui pou­vaient-ils être plus authen­tiques si ce n’est chez celui qui avait pour méti­er et art de créer des apparences, des illu­sions, des effets, des songes de théâtre ? 

Traduit de l’es­pag­nol par Nadine Bucio. 

Le présent arti­cle reprend cer­taines pages du livre de l’auteur inti­t­ulé BREVE BIBLIOTECA DE AUTORES ESPANOLES. (Édi­tions Seix-Bar­ral, Barcelone). 

  1. Les « cor­rales » sont des espaces décou­verts lim­ités sur trois côtés par les maisons mitoyennes et amé­nagés en théâtres (note du tra­duc­teur).  ↩︎
  2. Les cita­tions extraites de LA VIE EST UN SONGE sont don­nées ici dans la tra­duc­tion française de Céline Zins, Gal­li­mard, Paris, 1983.  ↩︎
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Écrit par Francisco Rico
de l’A­cadémie royale espag­nolePlus d'info
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Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
#41 – 42
mai 2025

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