TOUS les ans, dans la ville d’Elche (ou « Elx » en valencien) se célèbre, les 14 et 15 août, une fête singulière, unique en Europe. Elle commémore la mort, la dormition et l’assomption de la Vierge, couronnée dans le tableau final par la Sainte Trinité. Cette fête de longue et vieille mémoire se représente dans la basilique Santa Maria, transformée alors en théâtre. Totalement chantée et jouée par de jeunes garçons et par des hommes, c’est le dernier vestige des « mystères » et fêtes liturgiques du Moyen Âge encore vivant — et d’une vitalité formidable, soutenue par la population toute entière de la ville. Quoi d’étonnant à ce qu’au milieu de notre monotone course à la nouveauté, ce Mystère témoigne d’une originalité vieille de plus de six siècles !
Comme il ne fait pas partie intégrante de l’office religieux, ce n’est pas vraiment un « mistère » comme l’ont été nos Mystères médiévaux français, mais un drame ou fête liturgique. De sujet religieux, il emprunte pour se manifester la culture populaire locale. Elche est située près d’Alicante, en Espagne. Sa palmeraie immense est célèbre et l’on retrouve la palme au centre du jeu dramatique, ainsi que les diverses influences — arabes, juives et chrétiennes — qui ont tour à tour dominé la ville. C’est dire sa richesse et la difficulté de déterminer ses origines, entourées tel un conte d’enfant de délicieux mystères …

Les gens d’Elche sont difficiles à interroger, tout à la joie jalouse de « leur » fête ! Chaque fois que j’ai pu tenter de me renseigner sur ses origines et son histoire, j’obtenais le même type de réactions : d’une part, c’est bien sûr le plus beau et Le plus ancien Mystère du monde, et d’autre part, une série de légendes et d’anecdotes similaires mais chaque fois différentes. Il faut bien alors s’en remettre aux quelques écrivains spécialisés ; mais là encore c’est un théâtre d’ombres : documents vus mais disparus, ou bien conservés par La festa d’Elx ESPANA OCULTA, « Peticiôn de Lluvia para los campos », Tiertafuera, 1984. Photo Cristina Garcia Rodero / Agence Vu. leurs dépositaires anonymes, noms d’auteurs avancés sans aucune certitude, etc. L’analyse moderne est bien près de retourner à l’école de la tradition, pour laquelle la parole transmise fait loi.
Certaines dates semblent du moins reconnues. Un document de 1266 prouverait l’existence du Mystère au XIIIè siècle, 24 ans après la libération de la ville de l’emprise arabe, par don Alfonso de Castille ; et ce dernier, fin lettré, en serait l’auteur. Cette thèse est très controversée. La seule véritable certitude le situe au XVè siècle selon les documents visibles à Elche. Le manuscrit (« Consueta ») le plus ancien date de 1625, transcrit par Marti de Monsi. Il comporte le texte de 258 vers, la musique et les annotations de mise en scène, entrées, sorties et mouvements des acteurs. Il est écrit en valencien ancien, variante du catalan et a été remanié de nombreuses fois avant cette date, par les maîtres de chapelle qui dirigeaient l’exécution de l’œuvre.

L’argument — dormition et assomption — prend sa source dans les évangiles apocryphes de Saint Jean l’évangéliste et du « pseudo » Matéo, ainsi que dans la « Légende dorée ». Mais nul doute qu’il se soit aussi inspiré de légendes et traditions anciennes même pré-chrétiennes.
Mais ce sont là discussions de spécialistes. Les gens d’Elche ne s’arrêtent pas à ces « détails ». Ils « savent », par delà les différences, de façon intuitive. Depuis des générations ils se transmettent leur tradition, de père en fils, chaque famille possédant ses documents propres, se les passant de mains en mains. Cela ne va d’ailleurs pas sans heurt. Les participants viennent de milieux très variés : artisans, ouvriers, notables ou commerçants, cultivateurs. Et ils ne sont pas toujours d’accord sur l’évolution ou sur la direction artistique du Mystère, et c’est une occasion à chaque fois saisie de débats sans fin. Ainsi ce vieux monsieur, attablé à la terrasse d’un café du centre ville, avec qui nous parlions interprétation. Il jouait Saint Jean et n’était pas du tout d’accord avec son successeur. Et de nous démontrer de façon fort sonore comment tel passage se chante, puis tel autre. Cinq minutes plus tard, vingt personnes étaient attroupées, dont cinq ou six chantaient ensemble ! C’est peut-être cette constante inquiétude alliée à une passion terrienne et tenace qui porte le Mystère à la pointe même de tous les cœurs et lui permet de survivre envers et contre tout. L’exemple le plus frappant est la lutte menée contre le pape lui-même.
Constatant un grand nombre d’abus et de dégénérescences, le pape, au XVIIÈ siècle, décide d’interdire toute manifestation théâtrale à l’intérieur des lieux réservés au culte. La fête de Notre-Dame de l’Assomption aurait donc dû cesser. Elle continua, les habitants refusant l’interdiction, et cela durant des années, jusqu’à ce que le pape … cède. Urbain VIII autorise en 1632 la célébration du Mystère d’Elche. La ténacité n’a jamais fait défaut à la ville. La « Festa », confiée d’abord à des particuliers, puis à une confrérie, est depuis 1931 déclarée monument national par le gouvernement espagnol. Interrompue pendant quelques temps par des conditions historiques difficiles ou faute d’argent, elle n’a jamais perdu sa filiation directe, inscrite et véhiculée dans les mémoires. C’est le seul exemple connu en Occident d’un art médiéval sacré, actif et ininterrompu.

