J’AI l’impression que tout mon apprentissage théâtral a été une préparation à l’ Amérique latine.
Pour un Européen, le théâtre latino-américain est reconnaissable et inconnu, issu d’une même souche, mais avec une autre histoire. L’ethos qui caractérise Le théâtre latino-américain — c’est-à-dire, l’ensemble des comportements sociaux, politiques, existentiels, communautaires, éthiques — devrait le rendre toujours présent aux yeux de tous ceux qui s’interrogent sur le sens du théâtre, où qu’ils soient.
L’ethos est l’ensemble des réponses-en-action à cette question. Il constitue la troisième dimension du théâtre. Beaucoup pensent le théâtre en deux dimensions, comme si les seules choses dignes d’attention étaient les esthétiques ou les tendances idéolqgiques, les résultats artistiques ou les techniques.
L’ethos est la dimension de la profondeur, des liens avec l’histoire individuelle de chacun et avec l’Histoire.
La vision bidimensionnelle méconnaît la valeur du théâtre latino-américain, non pas à cause de la distance géographique ou culturelle, mais à cause de ce même manque de subtilité dans le raisonnement qui amène à négliger aussi des secteurs entiers du théâtre européen.
Dans un avion en direction de Caracas
— Mais quel sens peut-il y avoir à faire du théâtre, aujourd’hui, en Amérique latine, dans une réalité socio-culturelle si dramatique, où les tensions sont si aiguës et les tragédies si manifestes ?
Nous faisions des discours de ce type pendant une longue nuit d’avion vers Caracas. La réponse semblait évidente, et elle était typique de cette façon sommaire de raisonner qui rend facile le jugement.
— Quel gâchis d’organiser un grand colloque international de théâtre ! N’est-ce pas, peut-être, une manière de fermer les yeux devant des problèmes bien plus graves ?
L’Odin Teatret et moi faisions partie d’un petit groupe d’acteurs, metteurs en scène, auteurs invités au Festival de Caracas dirigé par Carlo Gimenez, et au colloque de l’ ITI sur le futur du théâtre dans le Tiers Monde. C’était au printemps 1976.
— Le futur du théâtre dans le Tiers Monde ? N’est-ce-pas là l’exemple d’un problème futile ?
Derrière ces questions rhétoriques il y avait le préjugé selon lequel le théâtre serait une nourriture destinée uniquement aux peuples rassasiés.
Nous parlions du carnaval, presque complètement perdu pour nous Européens. — Quel sens peut-il y avoir à faire du théâtre, cet art d’importation, dans une terre où vivent des rituels, des fêtes, des manifestations collectives et populaires qui ont une force incommensurablement supérieure à n’importe quel spectacle théâtral avec sa poignée de spectateurs ?
Descendu de l’avion, ce petit groupe d’acteurs, metteurs en scène et auteurs européens s’est dispersé dans la frénésie du Festival. Nous de l’Odin Teatret, avons fait des rencontres particulières qui nous firent rester au Vénézuela plus longtemps que prévu.
Nous avons revu La Candelaria, que nous avions déjà hébergée à Holstebro, au Danemark, en 1973. Nous avons vu leur spectacle GUADALUPE ANOS SIN CUENTA. « Sin cuenta », mais aussi « Cinquenta>, nous expliquaient Santiago Garcia et ses camarades. C’était un fragment d’histoire colombienne non écrite, officiellement censurée, racontée avec rage et ironie, avec un professionnalisme qui faisait jaillir la vie dans ce spectacle qui n’était certainement ni gai ni optimiste. Le spectacle remportait un succès dans le milieu international du Festival, bien qu’il montrât explicitement son ancrage dans une réalité sociale bien précise. Il ne racontait pas seulement une histoire, mais savait aussi évoquer le contexte dans lequel le récit de cette histoire trouvait son vrai sens.
Nous avons rencontré, pour la première fois, Mario Delgado et son groupe des Cuatrotablas de Lima. Un matin, dans la minuscule salle du groupe vénézuélien Contradanza, ils nous ont montré leur nouveau spectacle : LA NOCHE LARGA. C’était le premier pas, disaient-ils, sur une nouvelle route. Ils cherchaient à faire un théâtre peut-être moins spectaculaire que celui qu’ils avaient pratiqué jusqu’alors, mais qui correspondît mieux à leurs rêves, à leurs obsessions individuelles. Nous nous attendions à un spectacle auto-confession. Nous avons vu une méditation en images sur le conflit des cultures dans leur pays. À partir de ce moment-là, s’est créé entre nous un lien que le temps n’a fait que renforcer.
Nous avons rencontré le Teatro Libre de Bahia. Deux ans après, ils hébergèrent pour quelques mois deux de nos acteurs qui étudiaient au Brésil.
Nous avons rencontré le Libre Teatro Libre, trois acteurs seulement, les survivants du groupe important qui s’était rassemblé autour de Maria Escudero. Le Libre Teatro Libre, de Cordoba, en Argentine, avait été célèbre en Amérique latine pour la qualité de ses spectacles et pour son engagement politique. Maintenant, les trois acteurs présentaient EL ROSTRO : ils employaient l’auto-ironie pour évoquer la tragédie. Ils étaient déjà sur le chemin de l’exil.
En nous invitant à Caracas, Carlo Gimenez a permis à l’‘Odin Teatret de faire une expérience qui, pour nous, a constitué un tournant. Il a soutenu notre désir de bouger en dehors des frontières du Festival. Nous avons « troqué » des spectacles dans les quartiers populaires de Caracas, dans les régions de culture noire du Barlovento, dans des centres où agissaient des petits groupes culturels ou théâtraux pour qui notre présence devenait une incitation à se définir face à des étrangers.
Une coopérative cinématographique, Kurare, et certains anthropologues nous ont menés au fond de l’Amazonie vénézuélienne, dans un shæbono Yanomami, où nous avons été accueillis selon le rituel.
Là, nous avons présenté tous nos spectacles, même ceux que nous ne faisons que dans des lieux intimes, devant un nombre restreint de spectateurs.
— C’est une entreprise insensée, avons-nous dit aux anthropologues quand ils nous ont proposé d’y aller. Pour les Yanomami notre théâtre ne veut rien dire. Il n’y a aucune possibilité de communiquer. Ils nous ont répondu : — Ils n’ont vu que des missionnaires, des anthropologues et des fonctionnaires du gouvernement. Nous voulons leur montrer un visage inconnu de l’homme blanc.
Là, le théâtre a rencontré le rituel. Ce fut le « troc » le plus déchirant : les exposants d’une culture qui croit au Progrès face à une communauté au bord d’une destruction définitive.
Avant d’arriver à Caracas, je croyais posséder beaucoup d’informations sur le théâtre latinoaméricain. J’étais abonné à « Conjunto », je connaissais les groupes et les personnalités dont parlaient les revues internationales, j’avais vu les spectacles qui arrivaient à participer aux festivals européens. Je pensais qu’ils étaient les nombreuses exceptions d’une réalité à basse densité (et à basse nécessité) théâtrale. Mais, dès les premières rencontres avec des collègues latino-américains, je me suis rendu compte que le phénomène que je croyais typiquement européen — la myriade de groupes éparpillés partout, têtus, ignorés par les critiques, poussés par leurs nécessités personnelles et sociales à s’inventer leur propre théâtre — était un phénomène répandu en Amérique latine également.
Il y avait une densité théâtrale étonnante et souterraine. La réalité européenne équivalente du théâtre de groupe était tout aussi invisible aux yeux du théâtre bidimensionnel.
Je me suis rendu compte qu’il existait une troisième dimension du théâtre, un Tiers Théâtre.
Tiers théâtre
Mon expérience théâtrale s’est développée au début des années soixante dans un isolement presque total. L’Odin Teatret campait hors des murs du théâtre. Nous n’avions pas choisi cette position. Nous ne partagions pas les polémiques d’avant-garde contre le soit-disant « théâtre traditionnel ». Nous avions été obligés par les circonstances. Parfois, quelqu’un venait nous rendre visite. D’autres fois, on nous invitait à l’intérieur et on nous félicitait pour notre différence.
Nous avions été précédés par des frères aînés. Nous avions le sentiment d’appartenir à la même mutation biologique du théâtre par où étaient passés ou passaient le Living Theater, le TeatrLaboratorium de Grotowski, l’Open Theater, le Bread and Puppet Theater, le Teatro Campesino. D’autres nous parlaient à travers leurs livres. Craig, Stanislavski, Vakhtangov, Copeau, Artaud, Meyerhold, Debroux, Brecht, Sulerzhiski, Osterwa s’étaient aussi mis ou avaient été mis en dehors.
En 1968, un grand acteur satirique italien a participé à un de nos séminaires, à Holstebro. Il remportait un grand succès dans le cadre du théâtre commercial de son pays. Lui aussi, Dario Fo, était en train de se mettre en dehors. Il abandonnait l’organisation théâtrale et choisissait l’organisation politique des groupes de la gauche la plus radicale.
Dans le courant des années soixante-dix, le paysage hors les murs du théâtre commença à se peupler. C’étaient des groupes. Souvent ce n’étaient pas des personnes intéressées au « vrai » théâtre qui se faisait dans les murs. Ils voulaient former leur propre groupe et faire leur propre théâtre. Que cherchaientils ? Ils n’avaient pas une culture théâtrale sophistiquée. Ils ne prétendaient pas faire un théâtre d’avant-garde. Souvent, ils avaient vu les spectacles du Living Theater ou avaient lu le livre de Grotowski, ils avaient vu nos spectacles ou en avaient entendu parler.
Peu après avoir été à Caracas, l’UNESCO et le BITEF de Belgrade, Théâtre des Nations, m’ont donné l’occasion d’organiser une rencontre sur Le « théâtre de recherche », à l’automne 1976.
Recherche : de nouvelles formes ? De nouveaux langages ? Ou alors d’un nouveau sens du théâtre ?
Le souvenir récent de Caracas s’est entrelacé avec ce que je savais des théâtres de groupe européens. Il n’était plus question d’Europe ou d’Amérique latine. Il fallait faire constater l’existence d’un niveau méconnu du théâtre qui faisait fi des frontières géographiques.
J’ai invité à Belgrade des groupes de théâtre européens et latino-américains. Les organisateurs professionnels n’avaient jamais entendu parler d’aucun d’entre eux : c’étaient des groupes qui ne faisaient pas un « théâtre traditionnel », mais pas un « théâtre d’avant-garde » non plus.
Dans le cadre du festival, ils risquaient d’apparaître comme les représentants d’un théâtre « mineur » ou marginal. Ils ne l’étaient pas. Pour le démontrer, nous avons conclu la rencontre avec un spectacle collectif qui a duré une journée entière, de l’aube au coucher du soleil, dans le centre de Belgrade. Pour le présenter, j’ai parlé, pour la première fois, de Tiers Théâtre.
Tiers Théâtre n’indique pas la ligne d’une tendance artistique, une « école » ou un style. Cela indique une manière de donner du sens au théâtre. Depuis le début du siècle, qui va se terminer d’ici peu, beaucoup se sont demandé et continuent à se demander si le théâtre peut encore avoir un sens à l’époque actuelle. La question me semble mal posée. Ce n’est pas Le problème du « théâtre ». Est-ce lui peut-être — le « théâtre », ce sujet abstrait — qui tantôt possède et tantôt perd du sens, comme on possède et on perd de l’argent ? C’est seulement notre problème à nous, gens de théâtre. Les réponses doivent être individuelles, traduites en actions qui nous appartiennent : sommes-nous en mesure de donner un sens à ce que nous faisons ?
Recherche, donc, mais recherche du sens. Comment définir autrement le travail de groupes presque toujours autodidactes, qui ne sont pas d’emblée marqués par ce respect qui entoure celui qui entre d’une manière reconnaissable dans l’art théâtral, de groupes qui souvent vivent comme des émigrants, qui réussissent à grand peine à imposer leur propre droit à l’existence ?
Après le festival de Caracas, en 1976, l’Amérique latine est devenue un repère essentiel pour tenir en éveil les questions sur le sens de mon activité théâtrale.
Ainsi l’Odin Teatret est allé au Pérou en 1978 ; en Colombie en 1983 ; au Pérou, en Colombie et au Mexique en 1984 ; en Argentine et en Uruguay en 1985 ; de nouveau en Argentine et en Uruguay en 1986 ; en Argentine, en Uruguay, au Brésil et au Mexique en 1987. Outre ces séjours d’une durée de deux ou trois mois, avec des spectacles et des « trocs », je suis allé de nombreuses autres fois tout seul en Amérique latine, pour rencontrer des groupes, tenir des séminaires, voyager pour connaître et apprendre.
En 1988, dans une maison en dehors de Chicxulub, sur la côte du Yucatan, l’Odin Teatret s’est retiré plusieurs mois pour préparer son spectacle TALABOT.
Une collègue cubaine m’a dit : en réalité tu es un Latino-Américain né en exil.
Y‑avait-il une vérité dans ce compliment ? Je crois que oui.
J’ai grandi dans l’Italie du Sud. Je suis devenu adulte en Norvège, en tant qu’émigrant. En tant qu’homme de théâtre je me suis formé en Pologne. Le théâtre que j’ai fondé est danois. Mais parmi les groupes d’Amérique latine, je me sens chez moi.
En Europe et dans le nord de l’Amérique prédominent les théâtres-coquilles, les théâtres en pierre, édifices et institutions où l’on recrute des personnes à chaque fois différentes selon les exigences des différents spectacles, où se succèdent directeurs et metteurs en scène sans que le nom change, où la continuité est donnée par la structure organisatrice, par les statuts, par les règlements et par la reconnaissance légale. En Amérique latine, prédominent les théâtres-groupes d’hommes. Ce théâtre qui ailleurs n’est que minorité, occupe ici presque tout le paysage. En dehors de quelques métropoles comme Mexico, Rio de Janeiro, Sao Paulo, Buenos Aires, l’univers théâtral latinoaméricain est caractérisé par des groupes.
Les différences entre les groupes latinoaméricains et européens sont importantes autant que les analogies. En Europe, on donne une grande importance aux tendances, aux modes. Certains voient le Tiers Théâtre comme un courant plus ou moins à la mode, une « nouveauté » qui est transformée en « genre ».
Les théâtres latino-américains n’ont jamais joui des vagues favorables de la mode. Ils sont beaucoup moins sujets à ses flux et reflux.
En généralisant on pourrait dire : le Tiers Théâtre européen est aussi un choix existentiel qui réagit à la satiété, à l’indifférence, à des stimulations artistiques si surabondantes qu’elles ont des difficultés à transmettre le sens de leur urgence et de leur nécessité.
Le Tiers Théâtre latino-américain est lui aussi un choix existentiel, mais il réagit à une situation de pénurie.
En Europe, beaucoup risquent de se laisser séduire par une sécurité apparente.
Nous sommes les citoyens des démocraties du bien-être. Nous devons avoir recours à notre conscience historique et existentielle pour conserver le sens de la précarité dans laquelle nous vivons, et pas seulement en tant que professionnels du théâtre.
En Amérique latine, il faudrait être aveugle et sourd pour l’oublier.
Pâques 1987

À la fin des années soixante-dix, j’ai reçu une lettre de Bahia Blanca en Argentine. Coral et Dardo Aguirre, avec leur groupe Teatro Alianza, racontaient leur travail, la précarité, l’importance de notre existence. « Ne nous oubliez pas, vous qui vivez dans une situation privilégiée ». Leur théâtre fut attaqué, ils furent battus, une de leurs comédiennes séquestrée, violée et tuée. Dardo et Coral furent emprisonnés. Ils ont réussi à se sauver par le chemin déjà pris par tant d’autres : l’exil. Ils ont trouvé un travail, comme violonistes, à l’Orchestre symphonique de Turin. Ils y sont restés un peu plus d’un an. À Turin et en Italie il y avait la violence de la « guerre contre l’État » menée par des groupes armés. « Violence pour violence, il vaut mieux retrouver la nôtre ».
Coral et Dardo sont rentrés clandestinement en Argentine en 1981. En 1986, à Bahia Blanca, grâce à un travail qui tient du miracle, ils ont donné une suite à ces rencontres de théâtres de groupe qui, à partir de 1976, s’étaient tenues à Belgrade, Bergame, Madrid-Leiketio, Ayacucho (Pérou) et Zacatecas (Mexique). Cette sixième rencontre à Bahia Blanca, ils l’ont appelée : Rencontre de théâtre anthropologique.
Ils ont invité des groupes mexicains et chiliens, uruguayens et brésiliens, argentins et des Indiens mapuche. Ils ont invité aussi l’Odin Teatret. À la fin de la Rencontre, nous sommes allés à Buenos Aires pour donner des spectacles et faire des « trocs » de théâtre.
Là, il y avait eu une révolte de quelques militaires. Pendant trois jours, on a craint que la majorité des forces armées ne s’unisse à eux. L’ombre du coup d’État revenait sur le pays.
Le jour de Pâques nous étions tous sur la Plaza de Mayo. L’Odin Teatret était une partie de cette foule. Il y a des situations qui font que l’on ne se sent plus étranger.
Après ces trois jours de menace et d’angoisse, il y a eu une profonde euphorie, presque une ébriété car nous vivions une heure historique pendant laquelle on avait le sentiment de participer à un acte de justice : la démocratie prévalait sur les armes.
Le lendemain, les journaux nous ont fait comprendre que nous avions vécu une apparence, une farce : cette victoire avait eu lieu à leurs conditions.
Ainsi, d’un jour à l’autre, tout changeait. Tout pouvait changer d’un jour à l’autre. Le fléchissement s’était produit au moment même où l’on exultait en croyant vaincre. On avait la sensation que notre propre action n’avait aucune valeur, que nousmênfès, en tant qu’individus, n’avions pas de poids. La précarité devenait une expérience existentielle qui se nichait au sein de notre conscience et non plus une situation politique.
À quel point un théâtre a‑t-il besoin de patrie ?
Hans Meyer croyait être allemand. Ses compatriotes lui ont dit qu’il était juif. Il a émigré. Il a été rattrapé par les armées et la police de « son » pays ». Il a été interné à Auschwitz. Il a survécu. Il est devenu écrivain. Il a traduit son nom, et l’a transformé en l’anagramme Jean Améry. Dès lors, il s’appelait comme les hommes de la Provence française, la terre des poètes et des hérétiques du Moyen-Âge exterminés au début du XIII siècle par les armées catholiques qui transformaient la France en une nation.
Jean Améry a consacré son activité d’écrivain à rappeler : « Tout cela est arrivé, donc cela peut encore arriver ». Il continuait à le rappeler alors que grandissait le nombre de ceux qui piaffaient d’impatience en entendant encore parler d’Auschwitz et des tragédies désormais définitivement ensevelies. Alors que, déjà, quelques historiens commençaient à utiliser la méthode scientifique pour démontrer que le nazisme, au fond, n’avait pas été si différent d’autres régimes de notre époque et qu’il méritait une considération plus « équitable », Jean Améry a publié INTELLECTUEL À AUSCHWITZ. En 1978 il s’est suicidé.
Un chapitre de son livre s’intitule : « À quel point un homme a‑t-il besoin de patrie ? » La langue allemande possède deux mots pour traduire « patrie » : Vaterland et Heimat, la « mère-patrie » et « ma maison », le lieu particulier d’où je viens. Effectivement, il s’agit de deux réalités différentes et pas seulement de deux mots différents.
En Amérique latine j’ai souvent entendu répéter : qu’est-ce que cela veut dire être Argentin ? Péruvien ? Colombien ? Vénézuélien ?.. Qu’est-ce que cela veut dire être Latino-Américain ?
À quel point avons-nous besoin de patrie ? Essayons d’être plus précis : À quel point avons-nous besoin de Vaterland ? Ou de Heimat ?
Raisonnons maintenant en termes de théâtre.
La conscience de la précarité, l’insécurité dans la définition de notre propre identité culturelle à l’horizon de l’Histoire menacent l’âme. Dans de nombreuses cultures, on affirme que l’âme risque toujours de s’envoler. Les hommes se sentent continuellement menacés par une « crise de la présence ». Quelque chose de semblable nous arrive : la source de notre créativité semble se tarir quand elle ne reflète pas une histoire et des valeurs à accepter et auxquelles nous pouvons nous identifier.
De plus, nous voulons découvrir notre identité non seulement comme individus, mais comme parties d’une communauté. La découvrir, en réalité, veut dire reconstruire et restaurer un passé qu’il soit possible d’appeler nôtre et en parcourir de nouveau les chemins multiples. Mais pour aller où ?
Cette question nous met face à deux problèmes. Tout d’abord elle nous met en garde. Le chemin qui revient en arrière n’est qu’une face de la médaille. Les racines, à elles seules, ne garantissent rien même quand elles ne sont pas le fruit d’une illusion. Le deuxième problème est justement celui de l’illusion.
Il est vrai qu’il existe des « illusions vitales ». Mais à quel point et quand sont-elles vitales ? Il est certain que, plus souvent encore, les illusions sont mortelles. Beaucoup de celles que nous appelons du noble mot de « traditions anciennes » sont des illusions. Elles sont une route jonchée de ruines archéologiques. Elles peuvent nous aider énormément parce qu’elles conservent la trace du savoir de nombreuses générations. Mais du sens et de la direction, c’est nous qui devons décider. Et surtout : ce ne sont pas les traditions qui nous choisissent, c’est nous qui les choisissons : un Français peut devenir musulman et un Indien un très bon directeur d’orchestre de musique classique européenne. Le fait d’être né sur une certaine terre etde certains pères ne veut pas dire que notre identité doive être forcément cherchée sur cette terre et parmi ces pères.
À quel point avons-nous besoin de patrie ? (Vaterland ? Heimat ?) Mais aussi : de quelle capacité à être ou devenir étranger avons-nous besoin ?
Qu’est-ce que cela signifie être Bolivien, Brésilien, Uruguayen, Latino-Américain ? Mais aussi : qu’est-ce que cela signifie ne pas être seslement Latino-Américain, Italien, Danois ?
J’avoue éprouver un grand respect, parfois une grande tendresse, toujours une certaine crainte, quand je vois un groupe de théâtre courir vers les « traditions de sa terre », vers les Incas, les Mayas, les Aztèques, les cultures indiennes …
En Europe, vers les traditions basques, groënlandaises, galloises …



