En juin 1985, Georges Lavaudant se rendit pour la première fois au Mexique, « presque par hasard ». Il y a fait depuis une quinzaine de séjours. Le spectacle TERRA INCOGNITA a jailli du désir de faire partager « ce rêve amoureux et inattendu », une certaine fascination pour le Mexique, ses paysages et ses visages. Georges Lavaudant écrit :
«On ne s’écarte pas des simples récits d’aventure avec autant de facilité qu’on le souhaiterait.
Ce qui a été vécu pour de vrai prend dans l’imaginaire des proportions inusitées. En ce sens, TERRA INCOGNITA est la somme jamais close de mes nombreux séjours au Mexique. Mais, comme dans l’énoncé des souvenirs, le plus important demeure ce que l’on oublie.
Qu’ai-je donc oublié dont je voudrais à toute force me ressouvenir ? Et dans cet effort, est-ce que je ne commence pas à inventer, à fabuler, à piller ici ou là d’autres récits, dans d’autres aventures ?
Même s’ils se sont mélangés, dilués, trois thèmes reviennent de manière lancinante.
Premièrement : les Indiens. Malgré le génocide, malgré l’’empoisonnement et les massacres actuels, les Indiens demeurent comme des lumières allumées dans la nuit. Ils veillent. Il n’y a pas de jugement, pas de nostalgie. Ils sont là, c’est tout.
Deuxièmement : la musique et la danse. Les salons et les bars, les boléros et les danzônes, les cantinas et les pulqueriäs. Hommage à l’alcool, aux vies, aux voix, aux mouvements, à la pensée des « pieds » qui, dans leurs va-et-vient incompréhensibles, écrivent les plus beaux poèmes d’amour.
Troisièmement : l’aventure. L’amour, le destin, la romance, le désir de disparaître du jour au lendemain, de changer d’identité, de devenir ces héros négatifs, absents, oubliés. »
Bar « Leon » — 23 heures
LE taxi repassa devant le palais de marbre effondré de Bellas Ârtes, vira à gauche dans Alarcon, puis à droite dans Tacuba. L’enseigne du « Leon » clignotait faiblement. De la rue, on entendait la sourde pulsation de la basse. Le patron s’écarta légèrement pour le laisser regagner sa table, massif dans sa chemise trop étroite, il surveillait l’orchestre tenant sa cigarette dans le creux de sa paume, la main derrière le dos comme certains adolescents le font encore par crainte d’être surpris. À la fin du morceau, le Tumbatore abandonna son instrument et vint le rejoindre.
«Qu’est-ce que tu en penses ?». Il pencha la tête sur le côté et enleva les bouts de sparadrap qui entouraient ses phalanges et les colla autour d’un briquet en plastique. Un trio de guitaristes se faufilaient entre les tables proposant des chansons d’amour. Le Tumbatore racontait une nouvelle fois l’histoire du meurtre dans le bar, le pistolet du gangster sur la tempe de l’inspecteur… Le temps d’aller aux toilettes et Pan ! La chose était accomplie. Que barbarida ! Le fils d’un ami, oui le jeune policier. Il redit le corps baignant dans le sañg et les tabourets renversés, l’enquête rapide et astucieuse conclue grâce à la marque de pressing oubliée dans la manche du pardessus de l’assassin. On avait rallumé et ouvert les portes. Un air glacial se faufilait sous leurs cuisses. Il songea que passés ces moments intenses de retrouvailles un peu absurdes, la conversation finissait pas s’enliser dans les mêmes anecdotes, les mêmes ressassements : « Veracruz », le Malecon, les palmiers, les enfants morts d’une maladie mystérieuse (uniquement les garçons), le mariage de sa fille à Guadalajara avec un militaire. Le trompettiste aveugle arrangeait sa cravate et tapotait les boutons de sa veste. Atmosphère familière où rien ne semblait devoir changer et qui, pour peu qu’on l’envisageât sous une humeur légèrement cafardeuse, pouvait rapidement tourner à la catastrophe, au désir de mourir, de s’enfoncer pour de bon dans un alcoolisme définitif. Il jeta un dernier coup d’œil en direction du bassiste bossu qui bavardait au bord de la piste avec la même blonde décolorée et paya sans un mot. Ils traversèrent Le hall inondé de néons et se retrouvèrent dans l’air glacial et piquant de la Calle Brazil.
« Casablanca » — 1 heure 15
La fouille terminée, ils pénétrèrent dans la pénombre rougeâtre du dancing. Les ventilateurs à palmes tournoyaient silencieusement au-dessus des lustres éteints. Le Tumbatore le précédait. Il s’approcha de l’orchestre, serrant au passage les mains de quelques vagues connaissances, hommes d’affaires de seconde zone, admirateurs d’un soir, maquereaux fiers malgré tout de le voir remettre les pieds dans cette boîte minable. Le patron, voix cassée, costume gris tout en pliures le serra dans ses bras en une embrassade amicale, ses paupières de saurien à peine soulevées.
Un employé les guida vers une table basse ; comme il s’éloignait en lui souriant, heureux de l’avoir reconnu, le garçon heurta un client qui sortait en vacillant des toilettes, les mains encore occupées à reboutonner sa braguette. L’homme encaissa le choc sans rien dire, fit quelques tours sur lui-même et se laissa tomber sur le tabouret en skaï à côté d’eux. Le Tumbatore lui cligna de l’œil. Chacun de ses commentaires ressemblait à une ombre légère posée sur les choses. Avant qu’il ait eu le temps de faire jaillir son briquet recouvert des identiques morceaux de sparadrap blanchâtre dont il se servait pour maintenir les plaies de ses doigts frappeuts, un autre serveur, plus jeune, se précipita pour lui présenter du feu. Il tira sur l’embout mentholé, rejetant par les narines deux colonnes de fumée qui se dissipèrent instantanément. C’est alors qu’il l’aperçut : petite poupée potelée, serrée dans sa jupe léopard, les cuisses à l’air, le ventre rebondi, mâchonnant son « chicklet ». Il s’approcha, lui tapota timidement l’épaule. Elle se retourna, vaguement irritée. Puis elle le reconnut, lui le père de sa fille, ne sachant pas encore comment réagir, prise entre l’étonnement et la colère. Un éclair de passion s’échappa des profondeurs de son ventre, reproduisant ce sentiment incontrôlé qui l’avait (elle), la danseuse mécanique, jetée dans ses bras à lui, le gigolo, acceptant (elle) de se laisser pénétrer, ouvrir, transpercer, avec fureur et brutalité, par cet espèce de chien lunaire, à la voix si lointaine (comme se doublant lui-même), geignant timidement, tandis qu’il collait ses cuisses contre ses fesses rebondies, frappant en cadence, poussant son sexe en elle, le regard absorbé par une gravure au dessus du lit, un chromo phosphorescent de la Vierge de la Guadalupe, tandis qu’elle, trop fatiguée, à peine consciente, lasse, immobile, attendait la tiède giclée.
Elle pleurait maintenant. Il enleva son imperméable et le déposa avec la délicatesse d’un maître d’hôtel sur ses épaules rondes. Le vêtement de toile beige lui descendait jusqu’aux chevilles, recouvrant entièrement la jupe léopard, annulant la putain d’un coup de baguette magique. Les musiciens vêtus de satin rouge reprirent leur place devant leurs pupitres. Les lumières basculèrent, plongeant la salle dans l’obscurité.
Le Tumbatore écrasa le reste de sa cigarette que les ventilateurs avaient fumée à sa place ; ses lèvres marmonnèrent quelques mots incompréhensibles, un tissu de sons moulinés contre un harmonica. Le tromboniste faisait coulisser à vide le tube chromé de son instrument. Elle remua le liquide brun avec une cuillère en plastique, essayant d’éliminer les bulles qui, chaque nuit, lui remontaient dans l’estomac. Les entraîneuses regagnèrent la piste, agitant leurs bras et leurs jambes dénudées, pas encore lasses, souriant malgré tout en mâchonnant leurs chewing-gum. Le patron frottait ses mains l’une contre l’autre, découvrant un sourire cent pour cent faux émail. Ils rejoignirent la piste, entrant dans la musique comme on pose les pieds sur un tapis roulant. Les cuivres déclenchèrent quelques rifs meurtriers. Pendant les « breaks », il bloquait son corps, les pieds légèrement en dedans, les yeux clos, tandis qu’elle poursuivait ses séries de mouvements stéréotypés, machinaux, pareille à ces jouets incassables munis de piles inusables, ses jambes potelées allant et venant. Il gloussa comme un dindon, posant son menton sur sa cravate rouge barrée d’une épingle en or et tournoya sur lui-même. Les autres couples s’éloignèrent, leur ouvrant l’espace et se réfugièrent en bord de piste, dans la pénombre rougeâtre où les globes pailletés jetaient leurs pastilles argentées sur les dos nus et les chemises immaculées. Seul au centre de la piste, il effectua une série de gestes liturgiques, le regard tendu, concentré, heureux de serrer à nouveau dans ses bras la petite génisse à l’odeur de vanille qui avait mis au monde cette enfant dont il ne sut rien jusqu’à ce soir où sortant du Sanborn’s recouvert d’azulejos, il l’aperçut aux bras de sa mère redevenue une femme comme les autres, vêtue de socquettes, d’un chemisier blanc et d’une jupe plissée bleu marine.
Dehors, un marchand ambulant poussait sa carriole dans Buccarelli déserte. Seuls, les câbles du tramway tremblaient souplement.
« Molino Rojo » — 3 heures
Marcella parlait d’une voix un peu rauque, mais qui conservait quelque chose de sa timidité originelle, que ne recouvrait pas encore son arrogance naissante, un début de vulgarité qui irait s’accentuant avec le tabac et l’alcool.
La pupille de ses yeux sautait contre les bords de son iris, pareille à un petit roulement affolé. Borgé se souvint de ce jeu enfantin dont le but consistait, à l’aide d’infimes mouvements du poignet, à faire glisser quatre ou cinq billes d’acier dans les trous semi-sphériques d’une boîte ronde recouverte d’un couvercle de plastique et qui lorsqu’elles avaient trouvé leur emplacement composaient une figure burlesque ou énigmatique.
Toutes les entraîneuses avaient tenté leur chance mais sans insister, parfois même avec une certaine indifférence. Mais c’est Marcella que le Tumbatore avait choisie pour lui : « Danse avec elle, tu verras, c’est une bonne petite ».
Deux flics, la visière de leur casque recouverte de minuscules gouttes de pluie, franchirent le seuil de la boîte et s’avancèrent vers le bar, aveuglés par les spots criards accrochés aux piliers. C’est alors seulement qu’il remarqua la longueur de ses ongles courbés et pointus et le pli de vulgarité qui barrait son visage lorsqu’elle souriait sans toutefois pouvoir complètement effacer ce regard inquiet, encore plein d’une peur immémoriale. Les voix étaient amorties par les murs capitonnés de moquette rouge imprégnée d’alcool, de fumée et de sueur. L’un des flics croisa les jambes, les deux bottes de cuir se frôlèrent. Marcella l’observa du coin de l’œil, puis alluma une longue cigarette dont le mégot rejoindrait bientôt ses compatriotes écrasés en accordéon dans le cendrier avant que celui-ci ne disparaisse à son tour escamoté par la main habile d’un serveur qui d’un même mouvement déposerait également deux ou trois Coca et une bouteille de Bacardi.
Dans l’appartement surplombant le parc, les lumières étaient éteintes depuis longtemps. Une ombre se glissa dans la chambre, sauta sur le lit se roulant en boule. Lucero remua les pieds dans les draps frais, sentit Le poids de l’animal qui ne bougea pas. Elle sut qu’elle rêvait.
Il reposa le verre. Le bassiste éteignit les amplis et ramassa les partitions, débranchant le jack de sa guitare. Borgé chercha le Tumbatore parmi les clients qui se pressaient près du bar, mais ne vit personne. Il essayait de se concentrer sur les mots qui sortaient des lèvres maquillées de la fille. « Tes yeux sont top beaux ». Elle lâcha la phrase comme une chose inquiétante. « Des yeux d’animaux ». Borgé ne fut pas surpris par cette phrase stéréotypée depuis qu’il l’entendait prononcée par des bouches dans des lieux et dans des langues tellement différentes. Elle en était devenue banale, inoffensive et il avait fini par s’y habituer. Pourtant l’alcool lui donna une importance démesurée. Cette phrase sur ses « yeux » fixait son identité aussi sûrement que son nom, sa date de naissance, son code génétique ou l’empreinte de son index gauche. Il se souvint de son doigt roulé dans l’encre épaisse puis des méandres de sa peau s’imprimant sur l’emplacement destiné à cet effet : « Maintenant, tu es un homme, tu peux voler et tuer ». Oui, cette remarque concernant son regard il l’avait entendue tellement de fois qu’il avait fini par la croire aussi. Mais croire quoi au juste ?.. La phrase roula sous la table.
Un des flics accoudés au bar l’observait discrètement, jouant avec l’attache de sa fermeture éclair.

