Le masque d’Aguirre
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Le masque d’Aguirre

Le 24 Juil 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
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IL prophéti­sa à pro­pos de lui-même qu’«il com­met­trait des atroc­ités et des vile­nies telles que le nom d’Aguirre reten­ti­rait sur la terre entière et jusqu’au neu­vième ciel », et qu’‘ainsi son sou­venir « resterait gravé pour tou­jours dans la mémoire des hommes ».
Il ne s’est guère trompé. Plus de qua­tre siè­cles ont passé et, des deux côtés de l’At­lan­tique, sa fig­ure farouche con­tin­ue de se dress­er, provo­ca­trice, inquié­tante, polémique. His­to­riens, psy­chi­a­tres, idéo­logues, romanciers et dra­maturges n’ont guère ménagé leurs efforts pour que s’accomplisse la prophétie d’Aguirre le Fou, le Traître, le Pèlerin, le Prince de la lib­erté, le Pre­mier Caudil­lo de l’Indépen­dance améri­caine.
Et l’homme ? Que reste-t-il de lui ? Peu de chose. Un sim­ple crâne, con­servé dans une châsse dans une église d’El Tocuyo, au Vénézuela. Fig­ure d’épou­vante, relique satanique, masque funèbre ? Masque, en effet : der­rière la per­son­ne, se pro­file le per­son­nage. Comme l’a si juste­ment remar­qué Caro Baro­ja, le sourire sin­istre de la tête macabre d’El Tocuyo évoque la gri­mace d’un per­son­nage de grand guig­nol. Aguirre dut avoir, n’en dou­tons pas, une voca­tion d’histrion. Dans les chroniques et les rela­tions de l’époque, nous le voyons sur­gir avec les ges­tic­u­la­tions out­rées, Les élans déclam­a­toires, les effets de manche et les airs farouch­es d’un mata­more sur un tréteau de foire.
Auteur, acteur et met­teur en scène d’un guig­nol trag­ique, Lope de Aguirre plante en plein cœur de la forêt ama­zoni­enne son Grand Théâtre du Monde, sur lequel quelques fig­u­rants hébétés, désireux de jouer les pre­miers rôles, inter­prè­tent un drame dont le pro­tag­o­niste — per­son­ne et per­son­nage — est, en réal­ité, Lope lui-même : le drame éter­nel de la rébel­lion man­quée, de la Chute de l’ange qui osa impudem­ment se soulever con­tre le Pou­voir suprême.
Drame à la fois ancien et mod­erne que le sien. Sa rébel­lion, sa guerre, son caboti­nage sont d’hi­er, d’au­jour­d’hui et de demain. De même que sa foi en la mort, coup de théâtre défini­tif, ultime recours d’un dra­maturge en mal d’imag­i­na­tion, trop sou­vent util­isé pour être effi­cace, et que l’usage indis­crim­iné rend sor­dide.
Sur ce point, tous les doc­u­ments dont nous dis­posons con­cor­dent. Ils nous révè­lent com­ment, en recourant à la ter­reur pour men­er sa lutte con­tre le pou­voir, Aguirre pousse ses pro­pres par­ti­sans, ain­si que tous ceux en faveur de qui il pré­tend agir, à l’abandonner pour chercher refuge dans le giron du Pou­voir, de ce Pou­voir dont les mécan­ismes de ter­reur se trou­vent masqués et dis­simulés dans la machine insti­tu­tion­nelle de l’Em­pire. Nous voyons ain­si dans l’aventure d’Aguirre quelque chose qui ressem­ble à la nais­sance d’un con­tre-pou­voir, qui se con­stitue en anéan­tis­sant tous ceux qui s’opposent à lui ou ne le sou­ti­en­nent pas, et qui se crée des enne­mis pour dis­pos­er de vic­times… ou l’in­verse.
Cela dit, d’où vien­nent ces doc­u­ments ? Quelles sont les sources his­toriques qui ont con­servé pour nous les échos de ce drame vieux de qua­tre siè­cles ? Com­ment ont per­duré « dans la mémoire des hommes » le geste et l’image de ce per­son­nage démesuré ? En réal­ité, nous n’en percevons que le reflet, réfrac­té et défor­mé par l’effroi et la haine de ses enne­mis, de ceux qui survécurent à sa fureur despo­tique et à son fanatisme jus­tici­er, et tis­sèrent dans leurs témoignages un dis­cours unanime­ment détracteur. La fig­ure d’Aguirre qui appa­raît dans leurs déc­la­ra­tions, let­tres, chroniques et rela­tions, est celle d’un fou san­guinaire, d’un tyran homi­cide, d’un trans­gresseur absolu de l’ordre humain et divin.
Dès lors, c’est inévitable, la ten­ta­tion est grande de le réha­biliter, de lire « à l’en­vers » ce dis­cours détracteur, et de faire de Lope un héros de la révolte, un saint mau­dit, un libéra­teur avant l’heure. C’est ce qu’ont fait bon nom­bre de nos con­tem­po­rains, qu’ils soient chercheurs ou créa­teurs, en revendi­quant son nom et son aven­ture, et en les revê­tant de l’au­ra de l’indépendantisme basque et / ou améri­cain. Les éton­nants éclairs de lucid­ité arro­gante qui émail­lent sa let­tre à Philippe II autorisent et, dans une cer­taine mesure, légiti­ment ces ten­ta­tives récupéra­tri­ces.
Ma ten­ta­tion et ma ten­ta­tive ont été d’une autre nature lorsque j’ai écrit LOPE DE AGUIRRE, LE TRAÎTRE. Naturelle­ment, je ne pré­tends pas être resté totale­ment neu­tre face à une fig­ure aus­si con­tro­ver­sée : aucune recherche his­torique, aucun tra­vail de créa­tion, ne saurait se glo­ri­fi­er d’une chimérique impar­tial­ité idéologique. Mais je me suis effor­cé de résis­ter à tout par­ti pris sché­ma­tique, ou tout au moins de l’atténuer, en m’’astreignant à une sévère dis­ci­pline formelle.
Ayant choisi une struc­ture dra­maturgique sin­gulière — neuf mono­logues met­tant en scène neuf per­son­nages, enchâssés dans une com­po­si­tion chorale ambiguë — je me suis vu dans l’oblig­a­tion de respecter la plu­ral­ité des points de vue qui con­ver­gent sur Aguirre, mais égale­ment sur le Pou­voir qui s’op­pose à lui. Neuf per­son­nages, neuf mono­logues, neuf moments de l’aventure ama­zoni­enne, neuf per­spec­tives, rel­a­tivisées par leur nature sub­jec­tive, qui s’entrecroisent et s’en­tre­choquent, et inter­dis­ent ain­si tout ver­dict dog­ma­tique et uni­latéral.
Et, au milieu de cette pléthore, un grand vide, une scan­daleuse omis­sion : Lope de Aguirre est absent (?) de ce drame qui est Le sien. Sa présence n’est sen­si­ble qu’à tra­vers la trace qu’elle a lais­sée dans cha­cun des per­son­nages, sa parole n’est audi­ble qu’à tra­vers les frag­ments de cette let­tre que leurs voix tran­scrivent dans l’air, son ombre plane sur cha­cun des épisodes qui jalon­nent cette aven­ture inso­lite. À la fois fond et forme de cette aven­ture, l’Amérique y pal­pite égale­ment, présente et absente, con­voitée et ignorée, dévastée et dévas­ta­trice, pous­sant à leur parox­ysme les rêves, les délires et Les pas­sions des bour­reaux et des vic­times. Drame à la fois ancien et mod­erne que le sien. 

Traduit par Gérard Richet. 

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