NÉE au sein d’une évolution continue et complexe qui remonte au début du XVIIIè siècle et qui s’est nourrie de transformations et d’apports successifs, la scénographie catalane actuelle — comme d’ailleurs toute la tradition à laquelle elle s’intègre — est pratiquement ignorée dans le panorama international. La participation croissante de quelquesuns de ses créateurs à des productions européennes et l’assistance de plusieurs scénographes catalans — sous l’égide de l’Institut del Teatre de Barcelone — aux récentes quatriennales de 1987 et 1991 à Prague font cependant qu’elle commence lentement à sortir de l’anonymat. Son passé et son présent forment pourtant un vaste mouvement qui, d’une certaine façon, pourrait être qualifié d’«école catalane de scénographie ».
Le mot « école », ici, n’a pas le sens d’une tendance stylistique univoque ou d’un noyau de techniques et de traits stylistiques propres, la distinguant de toute autre, mais plutôt le sens d’une tradition se développant de génération en génération, sans solution de continuité et au cœur de laquelle se produit une trame riche en articulations, influences, débats et inflexions, qui la caractérisent comme un organisme vivant. Néanmoins, bien qu’il ne soit pas possible de parler d’une esthétique proprement catalane dans le domaine de la scénographie, on pourrait peut-être relever, en considérant le mouvement dans sa visée globale, un trait habituel de sa personnalité : la poursuite têtue de l’inaccessible et vieux rêve méditerranéen de la synthèse entre le réel et l’idéal, c’està-dire entre l’élément technique, robuste, matériel, artisanal, modéré (tout ce qui, selon une expression très catalane « a les pieds sur terre »), d’une part, et l’élément onirique, lyrique, éthéré, propre à l’extase (ce qui est « touché de la grâce des dieux »), d’autre part.

Un peu d’histoire
Au cours des XVIIIè et XIXÈ siècles, la scénographie catalane suit une évolution parallèle à celle du contexte international. Ce fut un parcours de deux siècles à travers une seule convention technique (des toiles et des pièces bidimensionnelles peintes, occupant divers plans de la profondeur de la scène) mais faisant appel à d’importantes différences stylistiques : depuis les artifices figuratifs et la virtuosité du trompel’œil des débuts jusqu’aux défis de la : crédibilité illusionniste du postromantisme, lorsque la grande bourgeoisie, qui finançait ou régissait les principaux théâtres, exigea de la scénographie une reproduction de la réalité qui fût exacte, descriptive et, si possible, spectaculaire, grâce à une fiction complète des distances, volumes, reliefs, détails et luminosités, perfection impossible à atteindre en dehors des réalisations picturales.
Le monopole de cette formule, appliquée jusqu’à satiété aussi bien à l’opéra, la tragédie, la sainete, la comédie féérique ou le ballet « à grand spectacle », en l’absence d’une thématique dramaturgique distinctive, fut la raison pour laquelle surgirent également ici les premiers signes passionnés de rejet. Ce rejet fut d’autant plus vif que la croissante banalisation introduite par les nouveaux ateliers de décor de location et les décors en papier rendait la formule plus éculée et il fut particulièrement vécu au sein de l’expérience turbulente du mouvement moderniste, au contact avec les nouveaux courants du théâtre et de l’art européens.
Les premières distorsions figuratives apparaissent déjà dans la production de Salvador Alarma et, surtout, Oleguer Junyent, les meilleurs disciples de Soler Rovirosa, l’extraordianire figure du réalisme post romantique. Simultanément, à partir de prémisses résolument symbolistes, Adrià Gual — auteur et directeur de théâtre, scénographe, maquettiste, fondateur et référence du premier « théâtre d’art » espagnol, le Teatre Intim — adopte la position ouvertement antinaturaliste qui, pendant les trois premières décennies du siècle, crée des espaces où se retrouvent tout ensemble la simplicité, la concision, l’excellent enchaînement des éléments rythmiques et une remarquable puissance plastique d’évocation, découlant parfois d’une thématique figurative et synthétique.
À partir de la troisième décennie du siècle, même les ateliers traditionnels abandonnent la conception réaliste, au profit d’un réalisme moins strict ou de déformations plus accusées, de facture expressionniste et décorativiste (à laquelle n’est pas étrangère l’influence des Ballets russes, présents à Barcelone dès 1917).
En tant que style, la convention illusionniste était dépassée, mais non la convention picturale, en tant que technique. Malgré l’enrichissement de son vocabulaire stylistique, la scénographie catalane restait figée, à la fin des trois années de guerre civile (1939), dans une conception plane, picturale et statique du « décor ». Cette conception allait s’aggraver pendant la période du conservatisme rigide, imposé, et serait également responsable de la régression stylistique vers l’illusionnisme banal qui prévalut dans le théâtre commercial des années 40 et 50. Seules surent se démarquer de la médiocrité généralisée, certaines audacieuses stylisations figuratives qui furent exploitées dans le théâtre musical.
Le besoin de trouver de nouveaux langages scénographiques devint le souci majeur de nombreux groupes de théâtre de chambre et de théâtre indépendant, qui se formèrent en réaction contre l’immobilisme du théâtre officiel. Tout en rejoignant les courants internationaux et en actualisant le répertoire dramatique, ils s’interrogèrent sur la dramaturgie et la mise en scène, interrogation dont Adrià Gual avait été l’initiateur mais qui, à l’époque, n’avait pas trouvé d’écho. Parmi les premiers groupes à se former, celui des scénographes comme Artur Carbonell, Rafael Richard et Andreu Vallvé, afficha une volonté farouche d’améliorer les qualités dramaturgiques et proposa timidement de nouvelles voies : affirmation du corps, décors simultanés, vision conjointe de l’intérieur et de l’extérieur des édifices, etc.
Les années 50 et 60 voient s’accentuer la brèche naissante, particulièrement parmi deux groupes : l’Agrupacié Dramätica de Barcelone (@à partir de 1955) et l’Escola d’Art Dramätic Adrià Gual (dès 1960). Chez le premier, la radicalisation de la recherche est en partie le fruit de son choix pour un répertoire d’œuvres contemporaines. Celles-ci, parce qu’elles frôlent parfois l’absurde, ou s’appuient sur une poétique de l’irréalité et de la métaphore, ou sont dépourvues de situations anecdotiques précises, ne trouvent pas de correspondance dans la logique illustrative des formes conventionnelles. Quant au second groupe, compte tenu de la rareté des scénographes professionnels capables de rompre les habitudes, son choix se fait en fonction des arts plastiques (peintres et sculpteurs), suivant ainsi les traces de catalans célèbres dont les créations furent réalisées à l’étranger : Josep Lluis Sert, Pere Pruna et Joan Miré entre les années 10 et 30 ou, postérieurement, Salvador Dalf et, de manière plus constante et intense, Marian Andreu et Antoni Clavé.
Les vingt-cinq dernières années (1967 – 1992)
L’arrivée du jeune Fabià Puigserver au théâtre catalan pendant les années 60 est, sans aucun doute, le fait le plus important, car elle marque le dépassement définitif des nombreux tâtonnements avec lesquels, en règle générale, on avait abordé Le problème par Le biais de licences figuratives ou d’innovations volumétriques pas toujours en harmonie avec le but expressif à atteindre. En s’appuyant sur la connaissance qu’il avait des approches scénographiques en Europe, sur sa formation solide et polyvalente acquise en Pologne et surtout sur son talent exceptionnel, Puigserver se trouvait dans une position de supériorité dans le milieu de la création scénographique catalane. Il pouvait, en conséquence, mettre la situation en crise en s’attaquant à la racine du problème : le concept de scénographie, compris comme réalité spatiale radicalement nouvelle, ni imitative ni esthéticiste, ni figurative ni abstraite, dans un traitement tridimensionnel de l’espace, traduit et articule les concepts dramaturgiques et le déroulement de l’action.
À partir d’une conception de la scénographie comprise comme un développement poétique, à partir des effets de perception recherchés par les trois autres poétiques — le texte, la dramaturgie et la mise en scène —, la contribution de Puigserver a été multiple : dépassement de l’attachement à un style particulier grâce à un éclectisme formel découlant d’un choix non équivoque pour la synthèse (espaces naturalistes, géométriques, synthétiques, qui ironisent à partir du décor traditionnel, qui s’articulent autour d’un élément-signe, espaces-lumière, etc.) ; choix de matériaux inédits et emploi symbolique de leurs textures (toile vibratile, métal, gazon, sols de riz ou de sable, miroir…) ; liberté des structures de composition et d’investissement de l’espace (le plancher seul, le plancher et le fond, les côtés et le plafond, les rampes suspendues, seulement le fond de la scène, un quadrilatère central, des passerelles circulaires, etc.) ; permanente souplesse de la relation mutuelle entre l’espace de la scène et l’espace du public (scène à l’italienne, scène élisabéthaine, public entourant la scène, scène entourant le public, public de part et d’autre d’une scène transversale centrale, scènes multiples sur le plateau ou en plates-formes surplombant le public du parterre, scène occupant entièrement le parterre, etc.).
La leçon de perfectionnisme et de finesse de Puigserver, transposable également à la conception et à la réalisation des costumes, convergeant vers des ensembles d’une cohérence formelle absolue, fut habituellement donnée en symbiose étroite avec les créations du metteur en scène Lluis Pasqual, dans un travail d’équipe commencé en 1975 et qui fut l’un des plus profonds, continus et fructueux de notre théâtre. Mais la portée de la leçon devait déjà se faire sentir dès 1961 et elle atteignit sa pleine maturité dans les réalisations de 1967 pour le Grup de Teatre Independent, dont il fut le fondateur avec Francesc Nel-lo et Felin Formosa, ensuite dans celles pour le Teatre de l’Escorpi, dont il fut également le fondateur avec Josep Montanyés et GuillemJordi Graells, et surtout dans celles du Teatre Lliure, espace privilégié de ses meilleures créations, qu’il fonda en 1976 avec Lluis Pasqual et Pere Planella. À l’influence de ses travaux sur le développement de la scénographie ultérieure, il faut ajouter l’impact plus direct de ses années d’enseignement, lorsqu’il était directeur du département de scénographie à l’Institut del Teatre de Barcelone d’où sortirent quelques-uns des professionnels les plus notoires de la génération suivante, tels le tandem Montse Amenés-Isidre Prunés, JoanJosep Guillén, Ramon Ivars ou Andreu Rabal, des noms qui devaient se retrouver par la suite parmi le corps enseignant du même Institut.
Iago Pericot — qui à partir de 1968 passe progressivement du monde de la peinture à celui de la scénographie — est engagé comme professeur à l’Institut del Teatre presqu’en même temps que Puigserver. C’est là un autre facteur clé dans la configuration de la situation actuelle. Ses espaces, dont la grande diversité tient au choix des structures et des matériaux, offrent des possibilités plastiques et techniques fort élaborées (avec une certaine préférence pour l’abstraction et, dans sa première période, pour le cinétisme). On y retrouve une vigoureuse puissance plastique et symbolique, dans un itinéraire marqué par la recherche de la synthèse forme-espace-couleurlumière. Sa foi dans les possibilités théâtrales d’espaces alternatifs (le tunnel d’une station désaffectée du métro de Barcelone, pour ne citer qu’un exemple) a eu une forte répercussion sur les générations suivantes, sur les travaux d’Albert Vidal ou de La Fura dels Baus, pour ne mentionner que ces deux cas.
Puigserver et Pericot, en définitive, jettent les fondements d’une période féconde — celle qui démarre en 1976 avec l’explosion du début du postfranquisme. Des faits comme l’organisation du mythique Grec 76 par l’Assemblée des acteurs et directeurs, la scission de cette dernière en Assemblée des travailleurs du spectacle, ou la fondation du Teatre Lliure, haussent le niveau d’exigence de tous les professionnels, établissent des liens de convergence entre le théâtre indépendant et le théâtre professionnel et engagent les institutions publiques à adopter une politique d’appui dont une des conséquences sera la création du théâtre institutionnel.
Dans cette période, en même temps que Puigserver, Pericot et des personnalités comme Espada, s’affermissent les talents d’AmenésPrunés, Guillén, Ivars et Rabal, que nous avons déjà mentionnés, ou encore d’Alfons Flores, Marcelo Grande, Josep-Maria Ibáñez, Joan Jorba, Pep Sallés et le collectif Els Comediants, ce dernier étant le protagoniste d’une des expériences les plus solides et les plus riches du théâtre d’animation dans la rue et le pionnier de tous les autres groupes qui se consacreront à la création scénographique sous sa forme collective. À cette liste, il faut ajouter le nom de quelques metteurs en scène qui ont pris la responsabilité de leur propre scénographie : c’est le cas de Josep Montanyés au Teatre d’Horta, d’Albert Boadella avec le groupe Els Joglars et également de l’acteur Enric Maijé.
Il faut également mentionner parmi la création des dernières décennies, la collaboration (d’inégale fréquence) d’une autre génération d’artistes des arts plastiques à l’univers scénique. Attirés par Les possibilités de recherche esthétique du théâtre, ces expérimentateurs et ces rêveurs de formes apportent les fruits d’un travail mûri au sein d’un milieu privilégié. C’est le cas, d’abord, de Frederic Amat — souvent associé au chorégraphe Cesc Gelabert —, de Pep Durén (avec la participation fréquente de Nina Pawlowsky ou de Pere Noguera), de Quico Estivill — particulièrement dans ses réalisations pour le TEI de Sant Marçal -, d’Antoni Taulé ou de Josep Vernis — souvent associé à La Gàbia, de Vic. C’est Le cas aussi, quoique dans une moindre mesure, de Robert Llimés, de Riera i Aragó ou d’Antoni Tàpies.
Dans le cadre d’une collaboration de plus en plus fréquente entre les institutions publiques et des créateurs étrangers — tentée tout d’abord dans le domaine de la mise en scène — certains scénographes interviennent assez souvent dans des productions du théâtre catalan, surtout dans celui qui dépend directement de la Generalitat de Catalunya. Laissant à l’écart la présence sporadique de Max Bignens ou de Josef Svoboda, il faut mentionner ici les Français les plus constants : Serge Marzolff pour la Companyia Josep-Marfa Flotats ou Jean-Pierre Vergier pour le Centre Dramätic, entre autres groupes. Par ailleurs, la présentation au Gran Teatre del Liceu d’opéras dont les scénographies sont signées par Ezio Frigerio, Pier-Luigi Pizzi, Jean-Pierre Ponnelle ou Günther SchneiderSiemssen, entre autres, ou la mise à l’affiche dans les théâtres municipaux (Grec et Mercat de Les Flors) de spectacles signés par Peter Brook, Guy-Claude François (pour Ariane Mnouchkine), lannis Kokkos (pour Antoine Vitez), Peter Pabst (pour Pina Bausch) ou Bob Wilson, normalisent le lien entre les professionnels et les spectateurs catalans, d’une part, et le théâtre européen le plus solide de l’heure actuelle, d’autre part.




