Portraits hors cadre
Non classé

Portraits hors cadre

Les inclassables de la dramaturgie espagnole d’aujourd’hui

Le 25 Juil 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
41 – 42
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

ÉCRIRE à con­tre-courant, impos­er une iden­tité d’au­teur dra­ma­tique hors normes, à part, dans l’Es­pagne qui, sor­tie du mutisme sur Le plan inter­na­tion­al, cher­chant ses nou­veaux repères cul­turels et artis­tiques, ral­lie, voire s’aligne sur les ten­dances actuelles de la créa­tion dans le monde, par­ticipe du défi ou de la provo­ca­tion, à moins que cela ne relève de l’en­gage­ment pro­fond et sans con­ces­sion dans une vision orig­i­nale, per­son­nelle et unique de l’art du théâtre et de son rap­port au monde.
Le théâtre de Valle-Inclán, inclass­able, recon­nu certes dans sa grandeur, mais aus­si qual­i­fié d’irreprésentable et d’intraduisible, bril­lait depuis longtemps par son absence sur les scènes.
Il en est qua­si­ment de même aujourd’hui de l’œuvre de Miguel Romero Esteo dont on recon­naît l’incomparable grandeur mais qui ne trou­ve tou­jours pas de met­teur en scène ni de théâtre suff­isam­ment « téméraire » pour affron­ter sa démesure et sa résis­tance aux normes et aux con­ven­tions des pra­tiques théâ­trales établies. Esteo écrit con­tre la cul­ture offi­cielle, con­tre le théâtre con­ven­tion­nel et celui d’a­vant-garde. Curiosité lit­téraire, phénomène incom­préhen­si­ble aujourd’hui, sera-t-il le Valle-Inclén de demain ?
Tout aus­si inclass­able et pour­tant plus facile­ment assim­i­l­able, est le théâtre de Fran­cis­co Nie­va, abreuvé de récom­pens­es, mem­bre de l’Académie Royale, recon­nu comme un des plus grands créa­teurs de la scène espag­nole d’aujourd’hui sur laque­lle cepen­dant son œuvre dif­fi­cile, refu­sant toute com­pro­mis­sion, fait de trop rares appari­tions. Mais Nie­va ne revendi­quait-il pas lui-même cette posi­tion d’outsider ?
Rebelle aux ten­dances et aux écoles, José San­chis Sin­is­ter­ra trans­gresse le ter­ri­toire pro­pre du théâtre, per­turbe ses codes, remet en ques­tion le mécan­isme du théâtre, de la parole, du jeu, de la représen­ta­tion, aspi­rant à une œuvre « impure », ambiguë, métis­sée, aux fron­tières des gen­res et des lan­gages. Une démarche unique qui ouvre sans doute des nou­velles voies à la dra­maturgie espag­nole.

« Théâtro­machie » — Liturgie épique de Miguel Romero Esteo 

Incar­nant en même temps dans sa pen­sée et dans sa créa­tion l’hétérogénéité cul­turelle et Le car­ac­tère exces­sif de l’ Andalousie, son pays natal, Miguel Romero Esteo (né en 1930 à Mon­toro près de Cor­doue) musi­co­logue, philosophe, soci­o­logue de la lit­téra­ture, con­nais­seur des langues et des lit­téra­tures clas­siques, pas­sion­né d’anthropo-sociologie, pro­fesseur et ani­ma­teur de plusieurs ate­liers de théâtre et de recherche en eth­no-musi­colo­gie à l’U­ni­ver­sité de Mala­ga, a créé une œuvre unique dans son genre.
Un théâtre démi­urgique, qui, par sa dimen­sion esthé­tique, physique — l’é­ten­due de cer­tains textes cor­re­spon­dant à 8 ‑10 heures de représen­ta­tion — enfin his­torique — puisant sa sub­stance dans des formes his­toriques de la cul­ture pop­u­laire — réalise avec cohérence, et jusqu’à ses dernières con­séquences, la rup­ture totale avec la cul­ture offi­cielle et avec les règles de la représen­ta­tion du théâtre occi­den­tal mod­erne.
Dès ses pre­mières pièces, écrites dans les années 60, Esteo met en place une dra­maturgie rit­u­al­isée, s’in­spi­rant des formes des litur­gies et des céré­monies du théâtre médié­val, antique et des fêtes pop­u­laires, dans laque­lle l’élé­ment musi­cal joue un rôle fon­da­men­tal comme en témoignent déjà cer­tains titres PASODOBLE, PIZZICATO IRRISORIO Y GRAN PAVANA DE LECHUZOS, se man­i­fes­tant comme mod­èle struc­turel des œuvres (sym­phonie, ora­to­rio, etc), par l’in­jec­tion dans le texte de pas­sages musi­caux, de chan­sons, la présence très fréquente de chœurs, l’ex­ploita­tion de la sub­stance vocale du lan­gage, la com­po­si­tion ryth­mique du texte avec des valeurs de tem­po sou­vent lent et solen­nel, très pré­cisé­ment indiquées.
Le mod­èle liturgique se traduit dans PONTIFICAL (1967), sorte de grand opéra grotesque, par de nom­breuses séquences de la béné­dic­tion, de répons religieux ; dans PARAFERNALIA DE LA OLLA PODRIDA (1972) les scènes s’intitulent pro­ces­sion, introït exal­ta­tion, secun­da secun­dae, etc.; PASODOBLE (1973) fait appel au rit­uel d’exorcisme ; FIESTAS GORDAS DEL VINO Y EL TOCINO où se côtoient des per­son­nages de divers­es orig­ines : lit­téraires (mère Céles­tine, bouf­fons), mys­tiques (Ange, Belzébuth), fan­tas­tiques et réal­istes, se déroule comme une fête médié­vale où se mélan­gent les élé­ments religieux et pro­fanes, le sac­rilège, l’obscène et le quo­ti­di­en.
Quant à la struc­ture de ses œuvres, Esteo sup­prime la con­cen­tra­tion anec­do­tique et la pro­gres­sion thé­ma­tique — des petits noy­aux d’actions étant irrégulière­ment liés entre eux comme des vari­a­tions ou des développe­ments musi­caux — élim­ine le con­cept habituel du per­son­nage, indi­vidu doté d’une con­science, donc de psy­cholo­gie, les util­isant comme offi­ciants d’un rit­uel, enfin détru­it la notion com­mu­nica­tive, infor­ma­tive du lan­gage. C’est un lan­gage de place publique, d’e­spaces ouverts, de fêtes pop­u­laires, chargé d’am­biguïté, de dou­ble et de triple sens, d’associations sur­prenantes, d’ob­scénités et de grossièretés, d’allusions à la mytholo­gie du sexe, un lan­gage en lib­erté, hors mar­ques et codes soci­aux, qui sur­git du fond des instincts et de l’imag­i­naire, con­cret et par­o­dique, voué tout entier à la célébra­tion de la fête, où il pul­vérise les clichés et les règles qui régis­sent la vie quo­ti­di­enne d’une société hiérar­chisée, en réin­stal­lant une nou­velle com­mu­nion avec les forces du cos­mos. Le lan­gage des per­son­nages forme un con­tin­u­um avec les didas­calies, la parole de l’auteur, qui pousse plus loin que Valle-Inclán la fonc­tion des anno­ta­tions de théâ­tralis­er non seule­ment l’action, les per­son­nages et l’espace (comme c’est Le cas de Valle-Inclän) mais encore la pen­sée et la sig­ni­fi­ca­tion mul­ti­ple de l’œuvre.
Le rit­uel liturgique et religieux est traité chez Esteo tou­jours avec le plus grand sérieux, la par­o­die dans son théâtre n’ayant pour final­ité ni le comique, ni la farce, mais de nous libér­er des idées dom­i­nantes sur le monde. Con­traire­ment à la démarche du théâtre con­tem­po­rain (voire du théâtre de l’absurde) qui procède à la cri­tique de la vision du monde à par­tir des instru­ments con­ceptuels ou sen­ti­men­taux qui lui sont pro­pres, (ce qui le con­duit sou­vent à se pren­dre dans leurs pièges), Esteo représente la céré­monie de cette vision du monde à par­tir d’une autre, dif­férente, faisant appa­raître ain­si la rel­a­tiv­ité et l’ar­bi­traire des principes pré­ten­dus uni­versels et irrem­plaçables qui fondent notre cul­ture occi­den­tale.
Il s’agit de la « forme spé­ci­fique de la com­mu­nauté occi­den­tale qua­si plané­taire, dom­inée par la répres­sion, la cas­tra­tion, l’ex­ploita­tion, le culte des apparences, la révo­lu­tion et la con­tre-révo­lu­tion manip­ulées par la rhé­torique insti­tu­tion­nal­isée et « idéol­o­gisée ».
Si l’Es­pagne en est l’archétype, Esteo la représente dans une per­spec­tive pro­to-his­torique, de la civil­i­sa­tion tartessi­enne très raf­finée, établie vers 4000 avant notre ère en Andalousie (ter­ri­toire cor­re­spon­dant à Séville, Cadix, Huel­va et la moitié sud du Por­tu­gal) et qui aurait influ­encé les cul­tures européennes antiques.
Le roy­aume his­panique de Tartes­sos qui dans les sources grec­ques et hébraïques fait fig­ure de pre­mier mythe d’Eldorado, est cité dans L’ILIADE comme une fab­uleuse con­trée de l’or et de l’ar­gent d’où viendrait aus­si la célèbre épée d’Achille. Le roy­aume Tartes­sos, Tar­sis, tarschich en hébreux, est évo­qué à plusieurs repris­es dans les livres prophé­tiques de la Bible comme une terre fab­uleuse­ment riche, située à l’ex­trême ouest de la Méditer­ranée. De même l’an­tiq­ui­té grecque cite les noms mythiques des rois tartessiens : Gar­goris, Geri­on, Veron, Argan­to­nius. La civil­i­sa­tion tartessi­enne avait son alpha­bet, son écri­t­ure : la majorité des épigraphes écrites en langue tartessi­enne ont été trou­vées au sud du Por­tu­gal.
À par­tir des recherch­es philologiques et eth­no-soci­ologiques sur cette civil­i­sa­tion, qu’il entame en 1976, Esteo écrit sa gigan­tesque épopée dra­ma­tique, prenant la civil­i­sa­tion tartessi­enne à son déclin, vers 500 avant notre ère dans TARTESSOS, pour en remon­ter le cours jusqu’à ses fig­ures mythiques et ses pre­miers rois dans les volets suiv­ants : LITURGIA DE GERION, REY DE REYES et LITURGIA DE GARGORIS, REY DE REYES.
TARTESSOS met en scène l’époque d’avant l’ou­bli du roy­aume en dégénéres­cence, au moment où cette terre d’hommes libres, vic­times de cat­a­stro­phes naturelles, se trou­ve men­acée, à la mort du vieux roi Ooli­pos Olo­zoronos, par les querelles intérieures, une guerre frat­ri­cide et l’in­va­sion extérieure. Esteo retrace dans cette œuvre l’organisation poli­tique, sociale et religieuse du peu­ple tartessien (la cour royale, ses acolytes, les guer­ri­ers, le chœur des diacres du dieu Soleil) évoque ses cou­tumes, sa vie quo­ti­di­enne (des holo­caustes de tau­reaux, des fêtes des ven­dan­ges, etc.) inscrivant sur ce fond un débat sur le rap­port d’un peu­ple à son his­toire, à sa mémoire ances­trale, à sa haute mytholo­gie et sur le rap­port de l’homme à dieu, au des­tin.
TARTESSOS, long poème dia­logué, nour­ri de références musi­cales, sonores et ryth­miques, qui l’approchent de l’opéra, est com­posé de deux journées, cha­cune com­por­tant une quar­an­taine de séquences inti­t­ulées « Litur­gies », sortes de lita­nies et de réc­i­tat­ifs, cer­taines précédées de musique, des inter­ven­tions chorales (chants sacrés et pro­fanes) et dans lesquelles la langue elle-même est traitée sur le mode musi­cal à tra­vers les réitéra­tions des thèmes, les asso­nances, les répéti­tions, la styl­i­sa­tion archaïsante, avec des inscrip­tions d’un lan­gage qui pour­rait être du tartessien. Une épopée trai­tant à la fois de l’as­sas­si­nat et du sui­cide d’un peu­ple et de ses dieux. 

Théâtre de la trans­gres­sion 

Orig­i­naire de la bour­geoisie cul­tivée de Valde­pe­nas, élevé dans l’e­sprit de la cul­ture inter­na­tionale, Fran­cis­co Nie­va (né en 1927), artiste mul­ti­ple, pein­tre, scéno­graphe, auteur dra­ma­tique et met­teur en scène de théâtre et d’opéra, trou­ve tout naturelle­ment refuge con­tre l’enfermement de l’Es­pagne et de sa cul­ture par le fran­quisme qui l’oblige à s’exiler, dans la créa­tion européenne dont il rejoint dans les années 50 les ten­dances avant-gardistes qui ont fait évoluer l’écri­t­ure dra­ma­tique des dernières décen­nies.
Son œuvre plas­tique, proche de la fig­u­ra­tion fan­tas­tique, sur­réal­iste, doit beau­coup aux futur­istes ital­iens avec lesquels il se lie. Son théâtre avoue ses affinités élec­tives avec Jar­ry, Artaud et Ionesco dont Nie­va a traduit et intro­duit en Espagne des œuvres-clefs comme MACBETH ou LE ROI SE MEURT. Âu cours de son exil à Paris (1952 – 1962) Nie­va devient un fer­vent cinéphile. Le ciné­ma qu’il abor­de en tra­vail­lant avec Car­los Saura sur ANNA ET LES LOUPS et LA COUSINE ANGÉLIQUE, influ­ence pro­fondé­ment son écri­t­ure. L’œu­vre de Felli­ni entre autres lui inspir­era ses per­son­nages, mon­stres défor­més, nains, femmes énormes, etc. dont il puise aus­si les arché­types dans la lit­téra­ture espag­nole clas­sique et mod­erne, et en par­ti­c­uli­er chez ValleIn­clán.
Par­mi d’autres influ­ences et affinités, Nie­va cite volon­tiers Ita­lo Calvi­no pour la rigueur de la struc­ture et du mécan­isme qua­si­math­é­ma­tique imposé à l’u­nivers fan­tas­mé ou fan­tas­tique, et Pasoli­ni dont il aime l’imag­i­naire débor­dant, la rad­i­cal­ité, cul­ti­vant lui-même dans son théâtre un « baroque posi­tif » fondé non pas sur l’accumulation des faits mais sur l’exagération, sur l’outrance. Quant à sa pen­sée, il la situe dans la lignée de Niet­zsche et de Cio­ran « à ceci près — dit-il — que mon pes­simisme est vital ».
Européen certes, Nie­va révèle para­doxale­ment son pro­fond enracin­e­ment dans la sub­stance de sa cul­ture nationale en se recon­nais­sant et en se nour­ris­sant avant tout de ces expres­sions de l’art européen mod­erne qui réper­cu­tent les formes et les car­ac­tères essen­tiels de la nature, de l’e­sprit et de l’art espag­nol. Ain­si : le sur­réal­isme dont Cer­vantes, Queve­do, Goya et plus proche de nous Buñuel, sont les por­teurs, la vio­lence, la révolte rad­i­cale, l’iconoclastie d’Artaud et de Pasoli­ni, cor­re­spon­dant au côté sauvage, extrême, extrav­a­gant, irra­tionnel de la nature espag­nole, ou encore, sur le plan philosophique, la révolte et le nihilisme de Niet­zsche, proche de sa démarche et de la pen­sée de Valle-Inclán.
«La vie est un songe, mais c’est seule­ment dans ce songe que nous pou­vons trou­ver le moyen de nous réveiller », ceci pour­rait être le mes­sage, par l’ab­surde, du théâtre de Nie­va. On pense là au théâtre de Calderén mais c’est surtout la prox­im­ité avec celui de Valle-Inclän qui est appar­ente dans l’œuvre de Nie­va, non seule­ment par sa dimen­sion poé­tique et plas­tique ou la fas­ci­na­tion pour le lan­gage ciné­matographique, mais surtout par son rap­port au fan­tas­tique, au mag­ique, à l’irrationnel, le recours aux arché­types et aux mythes col­lec­tifs, l’affection du genre tragi­comique, des procédés grotesques, absur­des, des effets esper­pen­tiques, enfin par la langue : mélange savant du lan­gage pop­u­laire et lit­téraire. EL BAILE DE LOS ARDIENTES appa­raît à cet égard comme un rac­cour­ci ren­ver­sé, accu­mu­lant le grotesque et l’ab­surde, des COMÉDIES BARBARES.
La philoso­phie de Nie­va, son pes­simisme vital, défi­ni par sa for­mule « le mal est le fils préféré du bien », se traduit par la volon­té de met­tre en scène « le mal de tout et pour tout ».
Sa pre­mière pièce pub­liée Es BUENO NO TENER CABEZA (C’est bien de ne pas avoir de tête), jouée d’abord clan­des­tine­ment et inter­dite, comme toute son œuvre absente des scènes espag­noles jusqu’en 1975, con­stitue à la fois le résumé et l’anticipation de tout son théâtre. « Tous mes sen­ti­ments de révolte devant l’absurdité de la société, de la famille, sont là » dit Nie­va.
Il s’agit d’une pièce courte en un acte, forme qu’il affec­tionne, dont l’action avec tous les ingré­di­ents et thèmes basiques du théâtre de Nie­va (le fan­tas­tique, l’irrationnel, les trans­for­ma­tions humaines, la trans­gres­sion d’i­den­tité et de sexe, etc.), se déroule dans un lieu on ne peut mieux appro­prié, un lab­o­ra­toire médié­val d’alchimie.
À ce théâtre ini­tial, la dra­maturgie de la sur­prise, de l’ir­ra­tionnel poé­tique, un postab­surde rad­i­cal, appar­ti­en­nent égale­ment : EL MARAVILLOSO CATARRO DE LORD BASHAVILLE, inspiré par Oscar Wilde et TORTOLAS, CREPUSCULOS Y TELON (1953).
Dans PELO DE TORMENTA et NOSFERATU, écrites au début des années 60, Nie­va recourt à la tech­nique par­ti­c­ulière du livret d’opéra, en s’in­spi­rant en même temps de l’art ciné­matographique et en accu­mu­lant dans la pièce toute une série « d’ob­jets trou­vés » appar­tenant d’une part à la cul­ture européenne raf­finée et d’autre part à la tra­di­tion nationale. Dans les deux pièces, l’auteur se pose en démi­urge qui joue avec le temps et l’histoire, arrivant sur le plan formel à une abstrac­tion de l’artifice. L’ac­tion de PELO DE TORMENTA, avec dix per­son­nages et un chœur, se passe à une époque indéter­minée dans un Madrid « d’il y a longtemps, peu avant la fin du monde ». NOSFERATU donne une vision du monde pareille à un immense sab­bat. La pièce, une farce macabre, un opéra baroque esper­pen­tique avec des chœurs, située dans une Vienne imag­i­naire de l’époque expres­sion­niste, s’in­spire ouverte­ment du ciné­ma muet, faisant appel à tout l’arsenal d’ef­fets et de per­son­nages clichés du monde réel (ban­dits, jour­nal­iste), de l’imag­i­naire pop­u­laire (Nos­fer­atu, vam­pire urbain), de bande dess­inée (Mick­ey Mouse, fig­ure chevaleresque mod­erne, style améri­cain), fan­tas­tique (la reine Kel­ly, Auro­ra la déesse) etc.
Nie­va pour­suit l’ex­plo­ration de la trans­gres­sion de la réal­ité offi­cielle des normes sociales, des lim­ites et des codes du théâtre et du lan­gage dans la série du « Théâtre de farces et de calamités » de ten­dance sur­réal­iste, pas­tichant l’art pour l’art, et dans son « Théâtre furieux » dont les œuvres majeures sont LOS ESPANOLES BAJO TIERA, CORONADA Y EL TORO et LA CAROZA DE PLOMO CANDIENTE.
Son engage­ment poli­tique et son atti­tude cri­tique à l’é­gard des « vices nationaux », allant au-delà du fran­quisme, s’ex­pri­ment entre autres dans les pièces à l’ap­parence his­torique dont les CHRONIQUES ITALIENNES, trilo­gie regroupant SALVADOR ROSA, EL BAILE DE LOS ARDIENTES et LOS ESPANOLES BAJO TIERA. Inspirées par de nom­breux séjours de Nie­va en Ital­ie, sa fas­ci­na­tion pour la Sicile et la décou­verte de la comédie napoli­taine et de la com­me­dia dell’arte, les trois pièces, ayant pour cadre l’I­tal­ie du Sud, Naples, la Sicile, aux XVITR et XVIIIÈ siè­cles, sont des images métaphoriques de l’Es­pagne dont il bat en brèche le sys­tème oppres­sif d’interdits : poli­tiques, éthiques, sex­uels et religieux, à tra­vers la dialec­tique faute / trans­gres­sion.
SALVADOR ROSA, c’est la reven­di­ca­tion de la lib­erté totale de l’artiste : l’art est l’inverse de la morale. Dans EL BAILE DE LOS ARDIENTES, c’est la lib­erté de l’être d’as­sumer son des­tin, son désir, son iden­tité sex­uelle oppressée par les normes morales et religieuses, qui est mise en jeu à tra­vers le par­cours ini­ti­a­tique du jeune Cam­bi­cio. Los ESPANOLES BAJO TIERA met en scène le céré­mo­ni­al de l’auto-immolation de la vieille Espagne, fos­sil­isée, enfer­mée dans son tombeau, qui laisse la place à une nou­velle Espagne ambiguë, impré­cise, surgie du désir, des forces vitales.
Le mécan­isme de trans­gres­sion de la norme chez Nie­va vise la réal­i­sa­tion de l’homme total, con­tra­dic­toire, l’homme niet­zschéen par­fait, grand dans ses faib­less­es. Son théâtre mon­tre l’être en con­tin­uel com­bat entre lumière et ombre, zone vis­i­ble et invis­i­ble, explo­rant ses ter­ri­toires refoulés, en dépas­sant ce qu’on appelle la faute pour attein­dre, par la voie du désir et de la pas­sion, l’être authen­tique. 

José San­chis Sin­is­ter­ra Aux fron­tières du théâtre 

Le théâtre de José San­chis Sin­is­ter­ra exprime la trans­gres­sion des fron­tières et des lim­ites à plus d’un titre et tout d’abord par son option lin­guis­tique : le castil­lan, s’in­scrivant à l’intérieur de la cul­ture cata­lane qui revendique avec force son iden­tité nationale et donc lin­guis­tique.
«Le par­cours de mon théâtre — dit-il — a été mar­qué par une dis­so­ci­a­tion et une ten­sion entre mon adhé­sion à la cause poli­tique cata­lane, spé­ciale­ment durant les dernières années du fran­quisme et les pre­mières années de la démoc­ra­tie, et la réduc­tion à l’usage de la langue cata­lane impli­quant les droits d’accès aux sub­ven­tions et aux cir­cuits de dis­tri­b­u­tion des spec­ta­cles ».
Cette sit­u­a­tion ambiguë d’ap­par­te­nance à la cul­ture cata­lane et de divorce avec sa langue qui relève de la con­tra­dic­tion fon­da­trice de l’at­ti­tude éthique et esthé­tique de Sin­is­ter­ra, a pour con­séquence sa tra­ver­sée du désert l’amenant à fonder le Teatro Fron­ter­i­zo, qui d’une part mar­que son ter­ri­toire à la croisée des cul­tures, des influ­ences, des expres­sions, et d’autre part, impli­quant l’idée du métis­sage, cristallise les aspects essen­tiels de sa démarche esthé­tique.
Né en 1940 à Valence, directeur de nom­breuses troupes de théâtre uni­ver­si­taire indépen­dant, pro­fesseur à l’Institut de théâtre de Barcelone, théoricien du théâtre, adap­ta­teur et auteur d’une trentaine de pièces, Sin­is­ter­ra conçoit, dès le départ, le théâtre comme un lieu à la fois de réflex­ion et d’action reliant tou­jours dans sa démarche l’écri­t­ure à la pra­tique et à l’exploration des nou­veaux modes scéniques.
Le théâtre est pour lui non pas le moyen mais l’objet même de son inves­ti­ga­tion. Dès ses pre­mières œuvres : TU NO IMPORTA QUIEN (1962), DEMASIADO FRIO (1965), ALGO COMO HAMLET (1970), MANIPULACION TENDANCIOSA DE LA CELESTINA (1979), Sin­is­ter­ra met en pra­tique sa con­cep­tion du théâtre, à savoir : l’art qui n’a pas de forme fixe et qui reflète la réal­ité trau­ma­tique en per­ma­nent change­ment. Un théâtre qui réfuse la pureté et les gen­res étab­lis et affirme sa préférence pour les formes mar­ginales, se situ­ant tou­jours à la fron­tière des gen­res et des expres­sions, lieu stratégique d’où il explore les lim­ites de la représen­ta­tion, du sens, de la com­mu­ni­ca­tion, expéri­mente les divers­es con­fig­u­ra­tions spa­ciotem­porelles et met à l’épreuve le dis­cours théâ­tral.
Pour faire éclater Le car­can formel de la représen­ta­tion, Sin­is­ter­ra recourt à la théâ­tral­ité de la fête, du rit­uel et du jeu forain, pour rompre la  con­ven­tion du dis­cours théâ­tral, il explore le rap­port entre la nar­ra­tiv­ité et la théâ­tral­ité. La tra­jec­toire du Teatro Fron­ter­i­zo, lab­o­ra­toire de son expéri­men­ta­tion, relève d’une dou­ble démarche : d’une part des dra­matur­gies de textes non-théâ­traux et d’autre part des écri­t­ures orig­i­nales remet­tant en ques­tion les mécan­ismes du théâtre, de la parole, du jeu, de la représen­ta­tion.
«Le théâtre, durant l’enfermement fran­quiste, — dit Sin­is­ter­ra — a abdiqué de la réflex­ion et de l’in­ter­ro­ga­tion rad­i­cale qui car­ac­térisent l’art con­tem­po­rain. Le roman con­tem­po­rain pour moi a été le mod­èle du genre qui s’autoquestionne, qui pro­gresse à par­tir de la néga­tion de toutes les formes établies et de tous les principes, d’où une grande par­tie des travaux du Teatro Fron­ter­i­zo, en l’oc­cur­rence des dra­matur­gies de textes nar­rat­ifs, sont des inves­ti­ga­tions sur : com­ment le théâtre peut assumer les frac­tures du proces­sus de sig­ni­fi­ca­tion et d’or­gan­i­sa­tion que l’on trou­ve chez Melville, Joyce, Kaf­ka, Saba­to, Cor­tazar. Les spec­ta­cles du Teatro Fron­ter­i­zo ont essayé de trans­gress­er les lim­ites de la théâ­tral­ité con­ven­tion­nelle, s’appropriant quelques unes des ques­tions que pose le roman : com­ment le théâtre peut s’af­franchir de l’action dra­ma­tique, de l’ar­gu­ment ».
La for­ma­tion lit­téraire et lin­guis­tique de Sin­is­ter­ra le pousse en effet à chercher dans le réc­it non tant la drama­ti­sa­tion de l’histoire que celle du dis­cours qui, elle, lui per­met de créer une théâ­tral­ité alr­erna­tive, flu­ide, tran­scen­dante. Quelques pièces témoins de sa réflex­ion sur le lan­gage scénique et ses com­posantes, (trame dra­ma­tique, dis­cours), con­stituent par­ti­c­ulière­ment les points de repère du par­cours de Sin­is­ter­ra et de l’élab­o­ra­tion de l’esthé­tique de son théâtre : le dépouille­ment des moyens spec­tac­u­laires, la rel­a­tivi­sa­tion de la fable comme sup­port de l’action dra­ma­tique, l’am­biguïté référen­tielle, le jeu méta-théâ­tral, enfin l’im­pli­ca­tion, et non pas la par­tic­i­pa­tion, du pub­lic dans la représen­ta­tion.
Dans LA NOCHE DE MOILY BLOOM, adap­té du dernier chapitre d’ULYSSE de Joyce (1979) Sin­is­ter­ra renonce à l’action argu­men­tale et à des notions annex­es (trame, intrigue, con­flit, cli­mat, dénoue­ment), et mène à bout la com­posante voyeuriste de la théâ­tral­ité du qua­trième mur.
NAQUE O DE PIOJOS Y ACTORES (1980) représente la ten­ta­tive de thé­ma­ti­sa­tion de l’u­nique réal­ité du théâtre : la ren­con­tre acteurs / spec­ta­teurs.
Dans EL RETABLO DE ELDORADO (1984), les lim­ites du théâtre, son impuis­sance, ajoutées à la fic­tion­nal­i­sa­tion / déréal­i­sa­tion du pub­lic mul­ti­plient ses pou­voirs.
AY CARMELA ! (1986), reprenant cer­taines de ces ques­tions, explore en plus la rup­ture du temps, les critères de la réal­ité ou de l’ir­réal­ité : les tran­si­tions du réel à l’imag­i­naire, les inter­férences entre les espaces et les temps. La réflex­ion sur le théâtre se dou­ble dans cette pièce d’une dimen­sion his­torique et éthique posant la ques­tion de l’éthique de l’art face à la mort. L’ac­tion se passe dans l’espace vide du Théâtre Goya de Bel­chite, ville fan­tôme, témoin de la lutte frat­ri­cide, où en mars 1938, l’armée fran­quiste écrasa le dernier foy­er de résis­tance de la pop­u­la­tion et des brigades inter­na­tionales. Au com­bat des deux artistes pour leur survie, résonne en écho la grande tragédie col­lec­tive.
L’in­ter­ro­ga­tion de la fonc­tion du per­son­nage, de son ambiguïté, de son rap­port à la parole, amor­cée déjà dans les œuvres précé­dentes, est au cen­tre de LOPE DE AGUIRRE, TRAIDOR (1986). À paitir de la fig­ure arché­typ­ale du con­quis­ta­dor fou qui voulait fonder un empire en Amérique et qui périt de façon atroce, vic­time de sa folle ambi­tion au cours de son aven­ture ama­zoni­enne, et en s’ap­puyant sur la per­ma­nence dans l’imag­i­naire col­lec­tif espag­nol de ce héros, Sin­is­ter­ra com­pose le por­trait de ce per­son­nage éminem­ment théâ­tral, com­plexe, com­por­tant à la fois des aspects trag­iques et grandguig­no­lesques. L’o­rig­i­nal­ité de sa démarche con­siste à don­ner à Lope de Aguirre, absent sur le plateau, une présence indi­recte : il est invo­qué et évo­qué par une ronde de spec­tres qui, à tra­vers les mono­logues, textes décen­trés, pluriels, en per­spec­tive, frag­men­taires, recoupés, rel­a­tivisés, recréent l’i­den­tité trou­ble et ambiguë du héros fou, traître, ami des esclaves, précurseur du mou­ve­ment améri­cain d’indépen­dance.
L’ex­plo­ration du rap­port des per­son­nages à l’action et à la parole est pour­suiv­ie dans GESTOS PARA NADA, PERVERTIMIENTO (1989) et dans LOS FIGURANTES (1989) où cul­mi­nent toutes les expéri­ences méta-théâ­trales de Sin­is­ter­ra. La pièce met en scène une foule de per­son­nages sec­ondaires, des fig­u­rants de toutes sortes : gardes, cour­tisans, peu­ple, pris­on­niers, con­spir­a­teurs, dames, novices, pos­tu­lants paysans, etc., êtres par déf­i­ni­tion anonymes, obscurs et privés de toute sin­gu­lar­ité. Ces infra-per­son­nages, con­damnés à rester dans l’ombre alors que les pro­tag­o­nistes décla­ment leurs rôles, veu­lent eux aus­si accéder aux noms pro­pres, à la sig­nifi­ance, au mono­logue et à l’action. Ils se rebel­lent — c’est cela Le sujet de la pièce — et alors que la représen­ta­tion se pré­pare, ils déci­dent de trans­gress­er leur non-être, de pren­dre la parole, de s’adress­er au pub­lic, osent arrêter la représen­ta­tion, révis­er les répliques, ques­tion­ner l’œuvre et pos­er la grande ques­tion : que faire ? Au-delà de la prob­lé­ma­tique pro­pre­ment théâ­trale, on perçoit claire­ment le par­al­lèle entre les fig­u­rants de la scène et Les fig­u­rants de la vie et de l’histoire.
L’ex­péri­men­ta­tion sur l’in­ter­férence des notions du temps et de l’espace dans la représen­ta­tion trou­ve dans l’œuvre de Sin­is­ter­ra un aboutisse­ment dans PERDIDA EN LOS APALACHOS (1990) sous la forme d’une incur­sion ludique dans la physique quan­tique pour per­ver­tir Les coor­don­nées de l’espace-temps de la scène.
Enfin, la dernière pièce de Sin­is­ter­ra N’AUFRAGIOS DE AÂLVAR NUNEZ (1992) con­stitue en quelque sorte la réca­pit­u­la­tion et en même temps une mise en ques­tion et en crise de toute sa réflex­ion et de toute son expéri­ence. Le tis­su dra­maturgique de la pièce est fondé sur la dialec­tique con­struc­tion / décon­struc­tion, en détru­isant en per­ma­nence les con­ven­tions qui se met­tent en place dans Le proces­sus de l’écri­t­ure. L’au­teur exprime ain­si l’i­den­tité du con­tenu de la pièce avec sa forme, de l’idée avec sa pro­pre sub­stance dra­ma­tique, cher­chant une théâ­tral­ité de l’échec qui est le thème de l’œuvre. Cette dernière pièce affirme encore une fois et incar­ne de façon la plus rad­i­cale la con­cep­tion de Sin­is­ter­ra d’un théâtre en per­ma­nente réin­ven­tion et hybri­da­tion, un théâtre métis­sé, bâtard, impur, qui va vers « la trahi­son », habité par les ten­sions formelles et les con­tra­dic­tions idéologiques.

Non classé
3
Partager
Partagez vos réflexions...

Vous aimez nous lire ?

Aidez-nous à continuer l’aventure.

Votre soutien nous permet de poursuivre notre mission : financer nos auteur·ices, numériser nos archives, développer notre plateforme et maintenir notre indépendance éditoriale.
Chaque don compte pour faire vivre cette passion commune du théâtre.
Nous soutenir
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
#41 – 42
mai 2025

Le théâtre de l’hispanité

26 Juil 1992 — TOUS les ans, dans la ville d’Elche (ou «Elx» en valencien) se célèbre, les 14 et 15 août, une fête…

TOUS les ans, dans la ville d’Elche (ou « Elx » en valen­cien) se célèbre, les 14 et 15 août,…

Par Patrick Henniquand
Précédent
24 Juil 1992 — IL prophétisa à propos de lui-même qu’«il commettrait des atrocités et des vilenies telles que le nom d’Aguirre retentirait sur…

IL prophéti­sa à pro­pos de lui-même qu’«il com­met­trait des atroc­ités et des vile­nies telles que le nom d’Aguirre reten­ti­rait sur la terre entière et jusqu’au neu­vième ciel », et qu’‘ainsi son sou­venir « resterait gravé pour tou­jours…

Par José Sanchis Sinisterra
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total