ÉCRIRE à contre-courant, imposer une identité d’auteur dramatique hors normes, à part, dans l’Espagne qui, sortie du mutisme sur Le plan international, cherchant ses nouveaux repères culturels et artistiques, rallie, voire s’aligne sur les tendances actuelles de la création dans le monde, participe du défi ou de la provocation, à moins que cela ne relève de l’engagement profond et sans concession dans une vision originale, personnelle et unique de l’art du théâtre et de son rapport au monde.
Le théâtre de Valle-Inclán, inclassable, reconnu certes dans sa grandeur, mais aussi qualifié d’irreprésentable et d’intraduisible, brillait depuis longtemps par son absence sur les scènes.
Il en est quasiment de même aujourd’hui de l’œuvre de Miguel Romero Esteo dont on reconnaît l’incomparable grandeur mais qui ne trouve toujours pas de metteur en scène ni de théâtre suffisamment « téméraire » pour affronter sa démesure et sa résistance aux normes et aux conventions des pratiques théâtrales établies. Esteo écrit contre la culture officielle, contre le théâtre conventionnel et celui d’avant-garde. Curiosité littéraire, phénomène incompréhensible aujourd’hui, sera-t-il le Valle-Inclén de demain ?
Tout aussi inclassable et pourtant plus facilement assimilable, est le théâtre de Francisco Nieva, abreuvé de récompenses, membre de l’Académie Royale, reconnu comme un des plus grands créateurs de la scène espagnole d’aujourd’hui sur laquelle cependant son œuvre difficile, refusant toute compromission, fait de trop rares apparitions. Mais Nieva ne revendiquait-il pas lui-même cette position d’outsider ?
Rebelle aux tendances et aux écoles, José Sanchis Sinisterra transgresse le territoire propre du théâtre, perturbe ses codes, remet en question le mécanisme du théâtre, de la parole, du jeu, de la représentation, aspirant à une œuvre « impure », ambiguë, métissée, aux frontières des genres et des langages. Une démarche unique qui ouvre sans doute des nouvelles voies à la dramaturgie espagnole.
« Théâtromachie » — Liturgie épique de Miguel Romero Esteo
Incarnant en même temps dans sa pensée et dans sa création l’hétérogénéité culturelle et Le caractère excessif de l’ Andalousie, son pays natal, Miguel Romero Esteo (né en 1930 à Montoro près de Cordoue) musicologue, philosophe, sociologue de la littérature, connaisseur des langues et des littératures classiques, passionné d’anthropo-sociologie, professeur et animateur de plusieurs ateliers de théâtre et de recherche en ethno-musicologie à l’Université de Malaga, a créé une œuvre unique dans son genre.
Un théâtre démiurgique, qui, par sa dimension esthétique, physique — l’étendue de certains textes correspondant à 8 ‑10 heures de représentation — enfin historique — puisant sa substance dans des formes historiques de la culture populaire — réalise avec cohérence, et jusqu’à ses dernières conséquences, la rupture totale avec la culture officielle et avec les règles de la représentation du théâtre occidental moderne.
Dès ses premières pièces, écrites dans les années 60, Esteo met en place une dramaturgie ritualisée, s’inspirant des formes des liturgies et des cérémonies du théâtre médiéval, antique et des fêtes populaires, dans laquelle l’élément musical joue un rôle fondamental comme en témoignent déjà certains titres PASODOBLE, PIZZICATO IRRISORIO Y GRAN PAVANA DE LECHUZOS, se manifestant comme modèle structurel des œuvres (symphonie, oratorio, etc), par l’injection dans le texte de passages musicaux, de chansons, la présence très fréquente de chœurs, l’exploitation de la substance vocale du langage, la composition rythmique du texte avec des valeurs de tempo souvent lent et solennel, très précisément indiquées.
Le modèle liturgique se traduit dans PONTIFICAL (1967), sorte de grand opéra grotesque, par de nombreuses séquences de la bénédiction, de répons religieux ; dans PARAFERNALIA DE LA OLLA PODRIDA (1972) les scènes s’intitulent procession, introït exaltation, secunda secundae, etc.; PASODOBLE (1973) fait appel au rituel d’exorcisme ; FIESTAS GORDAS DEL VINO Y EL TOCINO où se côtoient des personnages de diverses origines : littéraires (mère Célestine, bouffons), mystiques (Ange, Belzébuth), fantastiques et réalistes, se déroule comme une fête médiévale où se mélangent les éléments religieux et profanes, le sacrilège, l’obscène et le quotidien.
Quant à la structure de ses œuvres, Esteo supprime la concentration anecdotique et la progression thématique — des petits noyaux d’actions étant irrégulièrement liés entre eux comme des variations ou des développements musicaux — élimine le concept habituel du personnage, individu doté d’une conscience, donc de psychologie, les utilisant comme officiants d’un rituel, enfin détruit la notion communicative, informative du langage. C’est un langage de place publique, d’espaces ouverts, de fêtes populaires, chargé d’ambiguïté, de double et de triple sens, d’associations surprenantes, d’obscénités et de grossièretés, d’allusions à la mythologie du sexe, un langage en liberté, hors marques et codes sociaux, qui surgit du fond des instincts et de l’imaginaire, concret et parodique, voué tout entier à la célébration de la fête, où il pulvérise les clichés et les règles qui régissent la vie quotidienne d’une société hiérarchisée, en réinstallant une nouvelle communion avec les forces du cosmos. Le langage des personnages forme un continuum avec les didascalies, la parole de l’auteur, qui pousse plus loin que Valle-Inclán la fonction des annotations de théâtraliser non seulement l’action, les personnages et l’espace (comme c’est Le cas de Valle-Inclän) mais encore la pensée et la signification multiple de l’œuvre.
Le rituel liturgique et religieux est traité chez Esteo toujours avec le plus grand sérieux, la parodie dans son théâtre n’ayant pour finalité ni le comique, ni la farce, mais de nous libérer des idées dominantes sur le monde. Contrairement à la démarche du théâtre contemporain (voire du théâtre de l’absurde) qui procède à la critique de la vision du monde à partir des instruments conceptuels ou sentimentaux qui lui sont propres, (ce qui le conduit souvent à se prendre dans leurs pièges), Esteo représente la cérémonie de cette vision du monde à partir d’une autre, différente, faisant apparaître ainsi la relativité et l’arbitraire des principes prétendus universels et irremplaçables qui fondent notre culture occidentale.
Il s’agit de la « forme spécifique de la communauté occidentale quasi planétaire, dominée par la répression, la castration, l’exploitation, le culte des apparences, la révolution et la contre-révolution manipulées par la rhétorique institutionnalisée et « idéologisée ».
Si l’Espagne en est l’archétype, Esteo la représente dans une perspective proto-historique, de la civilisation tartessienne très raffinée, établie vers 4000 avant notre ère en Andalousie (territoire correspondant à Séville, Cadix, Huelva et la moitié sud du Portugal) et qui aurait influencé les cultures européennes antiques.
Le royaume hispanique de Tartessos qui dans les sources grecques et hébraïques fait figure de premier mythe d’Eldorado, est cité dans L’ILIADE comme une fabuleuse contrée de l’or et de l’argent d’où viendrait aussi la célèbre épée d’Achille. Le royaume Tartessos, Tarsis, tarschich en hébreux, est évoqué à plusieurs reprises dans les livres prophétiques de la Bible comme une terre fabuleusement riche, située à l’extrême ouest de la Méditerranée. De même l’antiquité grecque cite les noms mythiques des rois tartessiens : Gargoris, Gerion, Veron, Argantonius. La civilisation tartessienne avait son alphabet, son écriture : la majorité des épigraphes écrites en langue tartessienne ont été trouvées au sud du Portugal.
À partir des recherches philologiques et ethno-sociologiques sur cette civilisation, qu’il entame en 1976, Esteo écrit sa gigantesque épopée dramatique, prenant la civilisation tartessienne à son déclin, vers 500 avant notre ère dans TARTESSOS, pour en remonter le cours jusqu’à ses figures mythiques et ses premiers rois dans les volets suivants : LITURGIA DE GERION, REY DE REYES et LITURGIA DE GARGORIS, REY DE REYES.
TARTESSOS met en scène l’époque d’avant l’oubli du royaume en dégénérescence, au moment où cette terre d’hommes libres, victimes de catastrophes naturelles, se trouve menacée, à la mort du vieux roi Oolipos Olozoronos, par les querelles intérieures, une guerre fratricide et l’invasion extérieure. Esteo retrace dans cette œuvre l’organisation politique, sociale et religieuse du peuple tartessien (la cour royale, ses acolytes, les guerriers, le chœur des diacres du dieu Soleil) évoque ses coutumes, sa vie quotidienne (des holocaustes de taureaux, des fêtes des vendanges, etc.) inscrivant sur ce fond un débat sur le rapport d’un peuple à son histoire, à sa mémoire ancestrale, à sa haute mythologie et sur le rapport de l’homme à dieu, au destin.
TARTESSOS, long poème dialogué, nourri de références musicales, sonores et rythmiques, qui l’approchent de l’opéra, est composé de deux journées, chacune comportant une quarantaine de séquences intitulées « Liturgies », sortes de litanies et de récitatifs, certaines précédées de musique, des interventions chorales (chants sacrés et profanes) et dans lesquelles la langue elle-même est traitée sur le mode musical à travers les réitérations des thèmes, les assonances, les répétitions, la stylisation archaïsante, avec des inscriptions d’un langage qui pourrait être du tartessien. Une épopée traitant à la fois de l’assassinat et du suicide d’un peuple et de ses dieux.
Théâtre de la transgression



