ÉCRIRE à contre-courant, imposer une identité d’auteur dramatique hors normes, à part, dans l’Espagne qui, sortie du mutisme sur Le plan international, cherchant ses nouveaux repères culturels et artistiques, rallie, voire s’aligne sur les tendances actuelles de la création dans le monde, participe du défi ou de la provocation, à moins que cela ne relève de l’engagement profond et sans concession dans une vision originale, personnelle et unique de l’art du théâtre et de son rapport au monde.
Le théâtre de Valle-Inclán, inclassable, reconnu certes dans sa grandeur, mais aussi qualifié d’irreprésentable et d’intraduisible, brillait depuis longtemps par son absence sur les scènes.
Il en est quasiment de même aujourd’hui de l’œuvre de Miguel Romero Esteo dont on reconnaît l’incomparable grandeur mais qui ne trouve toujours pas de metteur en scène ni de théâtre suffisamment « téméraire » pour affronter sa démesure et sa résistance aux normes et aux conventions des pratiques théâtrales établies. Esteo écrit contre la culture officielle, contre le théâtre conventionnel et celui d’avant-garde. Curiosité littéraire, phénomène incompréhensible aujourd’hui, sera-t-il le Valle-Inclén de demain ?
Tout aussi inclassable et pourtant plus facilement assimilable, est le théâtre de Francisco Nieva, abreuvé de récompenses, membre de l’Académie Royale, reconnu comme un des plus grands créateurs de la scène espagnole d’aujourd’hui sur laquelle cependant son œuvre difficile, refusant toute compromission, fait de trop rares apparitions. Mais Nieva ne revendiquait-il pas lui-même cette position d’outsider ?
Rebelle aux tendances et aux écoles, José Sanchis Sinisterra transgresse le territoire propre du théâtre, perturbe ses codes, remet en question le mécanisme du théâtre, de la parole, du jeu, de la représentation, aspirant à une œuvre « impure », ambiguë, métissée, aux frontières des genres et des langages. Une démarche unique qui ouvre sans doute des nouvelles voies à la dramaturgie espagnole.
« Théâtromachie » — Liturgie épique de Miguel Romero Esteo
Incarnant en même temps dans sa pensée et dans sa création l’hétérogénéité culturelle et Le caractère excessif de l’ Andalousie, son pays natal, Miguel Romero Esteo (né en 1930 à Montoro près de Cordoue) musicologue, philosophe, sociologue de la littérature, connaisseur des langues et des littératures classiques, passionné d’anthropo-sociologie, professeur et animateur de plusieurs ateliers de théâtre et de recherche en ethno-musicologie à l’Université de Malaga, a créé une œuvre unique dans son genre.
Un théâtre démiurgique, qui, par sa dimension esthétique, physique — l’étendue de certains textes correspondant à 8 ‑10 heures de représentation — enfin historique — puisant sa substance dans des formes historiques de la culture populaire — réalise avec cohérence, et jusqu’à ses dernières conséquences, la rupture totale avec la culture officielle et avec les règles de la représentation du théâtre occidental moderne.
Dès ses premières pièces, écrites dans les années 60, Esteo met en place une dramaturgie ritualisée, s’inspirant des formes des liturgies et des cérémonies du théâtre médiéval, antique et des fêtes populaires, dans laquelle l’élément musical joue un rôle fondamental comme en témoignent déjà certains titres PASODOBLE, PIZZICATO IRRISORIO Y GRAN PAVANA DE LECHUZOS, se manifestant comme modèle structurel des œuvres (symphonie, oratorio, etc), par l’injection dans le texte de passages musicaux, de chansons, la présence très fréquente de chœurs, l’exploitation de la substance vocale du langage, la composition rythmique du texte avec des valeurs de tempo souvent lent et solennel, très précisément indiquées.
Le modèle liturgique se traduit dans PONTIFICAL (1967), sorte de grand opéra grotesque, par de nombreuses séquences de la bénédiction, de répons religieux ; dans PARAFERNALIA DE LA OLLA PODRIDA (1972) les scènes s’intitulent procession, introït exaltation, secunda secundae, etc.; PASODOBLE (1973) fait appel au rituel d’exorcisme ; FIESTAS GORDAS DEL VINO Y EL TOCINO où se côtoient des personnages de diverses origines : littéraires (mère Célestine, bouffons), mystiques (Ange, Belzébuth), fantastiques et réalistes, se déroule comme une fête médiévale où se mélangent les éléments religieux et profanes, le sacrilège, l’obscène et le quotidien.
Quant à la structure de ses œuvres, Esteo supprime la concentration anecdotique et la progression thématique — des petits noyaux d’actions étant irrégulièrement liés entre eux comme des variations ou des développements musicaux — élimine le concept habituel du personnage, individu doté d’une conscience, donc de psychologie, les utilisant comme officiants d’un rituel, enfin détruit la notion communicative, informative du langage. C’est un langage de place publique, d’espaces ouverts, de fêtes populaires, chargé d’ambiguïté, de double et de triple sens, d’associations surprenantes, d’obscénités et de grossièretés, d’allusions à la mythologie du sexe, un langage en liberté, hors marques et codes sociaux, qui surgit du fond des instincts et de l’imaginaire, concret et parodique, voué tout entier à la célébration de la fête, où il pulvérise les clichés et les règles qui régissent la vie quotidienne d’une société hiérarchisée, en réinstallant une nouvelle communion avec les forces du cosmos. Le langage des personnages forme un continuum avec les didascalies, la parole de l’auteur, qui pousse plus loin que Valle-Inclán la fonction des annotations de théâtraliser non seulement l’action, les personnages et l’espace (comme c’est Le cas de Valle-Inclän) mais encore la pensée et la signification multiple de l’œuvre.
Le rituel liturgique et religieux est traité chez Esteo toujours avec le plus grand sérieux, la parodie dans son théâtre n’ayant pour finalité ni le comique, ni la farce, mais de nous libérer des idées dominantes sur le monde. Contrairement à la démarche du théâtre contemporain (voire du théâtre de l’absurde) qui procède à la critique de la vision du monde à partir des instruments conceptuels ou sentimentaux qui lui sont propres, (ce qui le conduit souvent à se prendre dans leurs pièges), Esteo représente la cérémonie de cette vision du monde à partir d’une autre, différente, faisant apparaître ainsi la relativité et l’arbitraire des principes prétendus universels et irremplaçables qui fondent notre culture occidentale.
Il s’agit de la « forme spécifique de la communauté occidentale quasi planétaire, dominée par la répression, la castration, l’exploitation, le culte des apparences, la révolution et la contre-révolution manipulées par la rhétorique institutionnalisée et « idéologisée ».
Si l’Espagne en est l’archétype, Esteo la représente dans une perspective proto-historique, de la civilisation tartessienne très raffinée, établie vers 4000 avant notre ère en Andalousie (territoire correspondant à Séville, Cadix, Huelva et la moitié sud du Portugal) et qui aurait influencé les cultures européennes antiques.
Le royaume hispanique de Tartessos qui dans les sources grecques et hébraïques fait figure de premier mythe d’Eldorado, est cité dans L’ILIADE comme une fabuleuse contrée de l’or et de l’argent d’où viendrait aussi la célèbre épée d’Achille. Le royaume Tartessos, Tarsis, tarschich en hébreux, est évoqué à plusieurs reprises dans les livres prophétiques de la Bible comme une terre fabuleusement riche, située à l’extrême ouest de la Méditerranée. De même l’antiquité grecque cite les noms mythiques des rois tartessiens : Gargoris, Gerion, Veron, Argantonius. La civilisation tartessienne avait son alphabet, son écriture : la majorité des épigraphes écrites en langue tartessienne ont été trouvées au sud du Portugal.
À partir des recherches philologiques et ethno-sociologiques sur cette civilisation, qu’il entame en 1976, Esteo écrit sa gigantesque épopée dramatique, prenant la civilisation tartessienne à son déclin, vers 500 avant notre ère dans TARTESSOS, pour en remonter le cours jusqu’à ses figures mythiques et ses premiers rois dans les volets suivants : LITURGIA DE GERION, REY DE REYES et LITURGIA DE GARGORIS, REY DE REYES.
TARTESSOS met en scène l’époque d’avant l’oubli du royaume en dégénérescence, au moment où cette terre d’hommes libres, victimes de catastrophes naturelles, se trouve menacée, à la mort du vieux roi Oolipos Olozoronos, par les querelles intérieures, une guerre fratricide et l’invasion extérieure. Esteo retrace dans cette œuvre l’organisation politique, sociale et religieuse du peuple tartessien (la cour royale, ses acolytes, les guerriers, le chœur des diacres du dieu Soleil) évoque ses coutumes, sa vie quotidienne (des holocaustes de taureaux, des fêtes des vendanges, etc.) inscrivant sur ce fond un débat sur le rapport d’un peuple à son histoire, à sa mémoire ancestrale, à sa haute mythologie et sur le rapport de l’homme à dieu, au destin.
TARTESSOS, long poème dialogué, nourri de références musicales, sonores et rythmiques, qui l’approchent de l’opéra, est composé de deux journées, chacune comportant une quarantaine de séquences intitulées « Liturgies », sortes de litanies et de récitatifs, certaines précédées de musique, des interventions chorales (chants sacrés et profanes) et dans lesquelles la langue elle-même est traitée sur le mode musical à travers les réitérations des thèmes, les assonances, les répétitions, la stylisation archaïsante, avec des inscriptions d’un langage qui pourrait être du tartessien. Une épopée traitant à la fois de l’assassinat et du suicide d’un peuple et de ses dieux.
Théâtre de la transgression
Originaire de la bourgeoisie cultivée de Valdepenas, élevé dans l’esprit de la culture internationale, Francisco Nieva (né en 1927), artiste multiple, peintre, scénographe, auteur dramatique et metteur en scène de théâtre et d’opéra, trouve tout naturellement refuge contre l’enfermement de l’Espagne et de sa culture par le franquisme qui l’oblige à s’exiler, dans la création européenne dont il rejoint dans les années 50 les tendances avant-gardistes qui ont fait évoluer l’écriture dramatique des dernières décennies.
Son œuvre plastique, proche de la figuration fantastique, surréaliste, doit beaucoup aux futuristes italiens avec lesquels il se lie. Son théâtre avoue ses affinités électives avec Jarry, Artaud et Ionesco dont Nieva a traduit et introduit en Espagne des œuvres-clefs comme MACBETH ou LE ROI SE MEURT. Âu cours de son exil à Paris (1952 – 1962) Nieva devient un fervent cinéphile. Le cinéma qu’il aborde en travaillant avec Carlos Saura sur ANNA ET LES LOUPS et LA COUSINE ANGÉLIQUE, influence profondément son écriture. L’œuvre de Fellini entre autres lui inspirera ses personnages, monstres déformés, nains, femmes énormes, etc. dont il puise aussi les archétypes dans la littérature espagnole classique et moderne, et en particulier chez ValleInclán.
Parmi d’autres influences et affinités, Nieva cite volontiers Italo Calvino pour la rigueur de la structure et du mécanisme quasimathématique imposé à l’univers fantasmé ou fantastique, et Pasolini dont il aime l’imaginaire débordant, la radicalité, cultivant lui-même dans son théâtre un « baroque positif » fondé non pas sur l’accumulation des faits mais sur l’exagération, sur l’outrance. Quant à sa pensée, il la situe dans la lignée de Nietzsche et de Cioran « à ceci près — dit-il — que mon pessimisme est vital ».
Européen certes, Nieva révèle paradoxalement son profond enracinement dans la substance de sa culture nationale en se reconnaissant et en se nourrissant avant tout de ces expressions de l’art européen moderne qui répercutent les formes et les caractères essentiels de la nature, de l’esprit et de l’art espagnol. Ainsi : le surréalisme dont Cervantes, Quevedo, Goya et plus proche de nous Buñuel, sont les porteurs, la violence, la révolte radicale, l’iconoclastie d’Artaud et de Pasolini, correspondant au côté sauvage, extrême, extravagant, irrationnel de la nature espagnole, ou encore, sur le plan philosophique, la révolte et le nihilisme de Nietzsche, proche de sa démarche et de la pensée de Valle-Inclán.
«La vie est un songe, mais c’est seulement dans ce songe que nous pouvons trouver le moyen de nous réveiller », ceci pourrait être le message, par l’absurde, du théâtre de Nieva. On pense là au théâtre de Calderén mais c’est surtout la proximité avec celui de Valle-Inclän qui est apparente dans l’œuvre de Nieva, non seulement par sa dimension poétique et plastique ou la fascination pour le langage cinématographique, mais surtout par son rapport au fantastique, au magique, à l’irrationnel, le recours aux archétypes et aux mythes collectifs, l’affection du genre tragicomique, des procédés grotesques, absurdes, des effets esperpentiques, enfin par la langue : mélange savant du langage populaire et littéraire. EL BAILE DE LOS ARDIENTES apparaît à cet égard comme un raccourci renversé, accumulant le grotesque et l’absurde, des COMÉDIES BARBARES.
La philosophie de Nieva, son pessimisme vital, défini par sa formule « le mal est le fils préféré du bien », se traduit par la volonté de mettre en scène « le mal de tout et pour tout ».
Sa première pièce publiée Es BUENO NO TENER CABEZA (C’est bien de ne pas avoir de tête), jouée d’abord clandestinement et interdite, comme toute son œuvre absente des scènes espagnoles jusqu’en 1975, constitue à la fois le résumé et l’anticipation de tout son théâtre. « Tous mes sentiments de révolte devant l’absurdité de la société, de la famille, sont là » dit Nieva.
Il s’agit d’une pièce courte en un acte, forme qu’il affectionne, dont l’action avec tous les ingrédients et thèmes basiques du théâtre de Nieva (le fantastique, l’irrationnel, les transformations humaines, la transgression d’identité et de sexe, etc.), se déroule dans un lieu on ne peut mieux approprié, un laboratoire médiéval d’alchimie.
À ce théâtre initial, la dramaturgie de la surprise, de l’irrationnel poétique, un postabsurde radical, appartiennent également : EL MARAVILLOSO CATARRO DE LORD BASHAVILLE, inspiré par Oscar Wilde et TORTOLAS, CREPUSCULOS Y TELON (1953).
Dans PELO DE TORMENTA et NOSFERATU, écrites au début des années 60, Nieva recourt à la technique particulière du livret d’opéra, en s’inspirant en même temps de l’art cinématographique et en accumulant dans la pièce toute une série « d’objets trouvés » appartenant d’une part à la culture européenne raffinée et d’autre part à la tradition nationale. Dans les deux pièces, l’auteur se pose en démiurge qui joue avec le temps et l’histoire, arrivant sur le plan formel à une abstraction de l’artifice. L’action de PELO DE TORMENTA, avec dix personnages et un chœur, se passe à une époque indéterminée dans un Madrid « d’il y a longtemps, peu avant la fin du monde ». NOSFERATU donne une vision du monde pareille à un immense sabbat. La pièce, une farce macabre, un opéra baroque esperpentique avec des chœurs, située dans une Vienne imaginaire de l’époque expressionniste, s’inspire ouvertement du cinéma muet, faisant appel à tout l’arsenal d’effets et de personnages clichés du monde réel (bandits, journaliste), de l’imaginaire populaire (Nosferatu, vampire urbain), de bande dessinée (Mickey Mouse, figure chevaleresque moderne, style américain), fantastique (la reine Kelly, Aurora la déesse) etc.
Nieva poursuit l’exploration de la transgression de la réalité officielle des normes sociales, des limites et des codes du théâtre et du langage dans la série du « Théâtre de farces et de calamités » de tendance surréaliste, pastichant l’art pour l’art, et dans son « Théâtre furieux » dont les œuvres majeures sont LOS ESPANOLES BAJO TIERA, CORONADA Y EL TORO et LA CAROZA DE PLOMO CANDIENTE.
Son engagement politique et son attitude critique à l’égard des « vices nationaux », allant au-delà du franquisme, s’expriment entre autres dans les pièces à l’apparence historique dont les CHRONIQUES ITALIENNES, trilogie regroupant SALVADOR ROSA, EL BAILE DE LOS ARDIENTES et LOS ESPANOLES BAJO TIERA. Inspirées par de nombreux séjours de Nieva en Italie, sa fascination pour la Sicile et la découverte de la comédie napolitaine et de la commedia dell’arte, les trois pièces, ayant pour cadre l’Italie du Sud, Naples, la Sicile, aux XVITR et XVIIIÈ siècles, sont des images métaphoriques de l’Espagne dont il bat en brèche le système oppressif d’interdits : politiques, éthiques, sexuels et religieux, à travers la dialectique faute / transgression.
SALVADOR ROSA, c’est la revendication de la liberté totale de l’artiste : l’art est l’inverse de la morale. Dans EL BAILE DE LOS ARDIENTES, c’est la liberté de l’être d’assumer son destin, son désir, son identité sexuelle oppressée par les normes morales et religieuses, qui est mise en jeu à travers le parcours initiatique du jeune Cambicio. Los ESPANOLES BAJO TIERA met en scène le cérémonial de l’auto-immolation de la vieille Espagne, fossilisée, enfermée dans son tombeau, qui laisse la place à une nouvelle Espagne ambiguë, imprécise, surgie du désir, des forces vitales.
Le mécanisme de transgression de la norme chez Nieva vise la réalisation de l’homme total, contradictoire, l’homme nietzschéen parfait, grand dans ses faiblesses. Son théâtre montre l’être en continuel combat entre lumière et ombre, zone visible et invisible, explorant ses territoires refoulés, en dépassant ce qu’on appelle la faute pour atteindre, par la voie du désir et de la passion, l’être authentique.
José Sanchis Sinisterra Aux frontières du théâtre
Le théâtre de José Sanchis Sinisterra exprime la transgression des frontières et des limites à plus d’un titre et tout d’abord par son option linguistique : le castillan, s’inscrivant à l’intérieur de la culture catalane qui revendique avec force son identité nationale et donc linguistique.
«Le parcours de mon théâtre — dit-il — a été marqué par une dissociation et une tension entre mon adhésion à la cause politique catalane, spécialement durant les dernières années du franquisme et les premières années de la démocratie, et la réduction à l’usage de la langue catalane impliquant les droits d’accès aux subventions et aux circuits de distribution des spectacles ».
Cette situation ambiguë d’appartenance à la culture catalane et de divorce avec sa langue qui relève de la contradiction fondatrice de l’attitude éthique et esthétique de Sinisterra, a pour conséquence sa traversée du désert l’amenant à fonder le Teatro Fronterizo, qui d’une part marque son territoire à la croisée des cultures, des influences, des expressions, et d’autre part, impliquant l’idée du métissage, cristallise les aspects essentiels de sa démarche esthétique.
Né en 1940 à Valence, directeur de nombreuses troupes de théâtre universitaire indépendant, professeur à l’Institut de théâtre de Barcelone, théoricien du théâtre, adaptateur et auteur d’une trentaine de pièces, Sinisterra conçoit, dès le départ, le théâtre comme un lieu à la fois de réflexion et d’action reliant toujours dans sa démarche l’écriture à la pratique et à l’exploration des nouveaux modes scéniques.
Le théâtre est pour lui non pas le moyen mais l’objet même de son investigation. Dès ses premières œuvres : TU NO IMPORTA QUIEN (1962), DEMASIADO FRIO (1965), ALGO COMO HAMLET (1970), MANIPULACION TENDANCIOSA DE LA CELESTINA (1979), Sinisterra met en pratique sa conception du théâtre, à savoir : l’art qui n’a pas de forme fixe et qui reflète la réalité traumatique en permanent changement. Un théâtre qui réfuse la pureté et les genres établis et affirme sa préférence pour les formes marginales, se situant toujours à la frontière des genres et des expressions, lieu stratégique d’où il explore les limites de la représentation, du sens, de la communication, expérimente les diverses configurations spaciotemporelles et met à l’épreuve le discours théâtral.
Pour faire éclater Le carcan formel de la représentation, Sinisterra recourt à la théâtralité de la fête, du rituel et du jeu forain, pour rompre la convention du discours théâtral, il explore le rapport entre la narrativité et la théâtralité. La trajectoire du Teatro Fronterizo, laboratoire de son expérimentation, relève d’une double démarche : d’une part des dramaturgies de textes non-théâtraux et d’autre part des écritures originales remettant en question les mécanismes du théâtre, de la parole, du jeu, de la représentation.
«Le théâtre, durant l’enfermement franquiste, — dit Sinisterra — a abdiqué de la réflexion et de l’interrogation radicale qui caractérisent l’art contemporain. Le roman contemporain pour moi a été le modèle du genre qui s’autoquestionne, qui progresse à partir de la négation de toutes les formes établies et de tous les principes, d’où une grande partie des travaux du Teatro Fronterizo, en l’occurrence des dramaturgies de textes narratifs, sont des investigations sur : comment le théâtre peut assumer les fractures du processus de signification et d’organisation que l’on trouve chez Melville, Joyce, Kafka, Sabato, Cortazar. Les spectacles du Teatro Fronterizo ont essayé de transgresser les limites de la théâtralité conventionnelle, s’appropriant quelques unes des questions que pose le roman : comment le théâtre peut s’affranchir de l’action dramatique, de l’argument ».
La formation littéraire et linguistique de Sinisterra le pousse en effet à chercher dans le récit non tant la dramatisation de l’histoire que celle du discours qui, elle, lui permet de créer une théâtralité alrernative, fluide, transcendante. Quelques pièces témoins de sa réflexion sur le langage scénique et ses composantes, (trame dramatique, discours), constituent particulièrement les points de repère du parcours de Sinisterra et de l’élaboration de l’esthétique de son théâtre : le dépouillement des moyens spectaculaires, la relativisation de la fable comme support de l’action dramatique, l’ambiguïté référentielle, le jeu méta-théâtral, enfin l’implication, et non pas la participation, du public dans la représentation.
Dans LA NOCHE DE MOILY BLOOM, adapté du dernier chapitre d’ULYSSE de Joyce (1979) Sinisterra renonce à l’action argumentale et à des notions annexes (trame, intrigue, conflit, climat, dénouement), et mène à bout la composante voyeuriste de la théâtralité du quatrième mur.
NAQUE O DE PIOJOS Y ACTORES (1980) représente la tentative de thématisation de l’unique réalité du théâtre : la rencontre acteurs / spectateurs.
Dans EL RETABLO DE ELDORADO (1984), les limites du théâtre, son impuissance, ajoutées à la fictionnalisation / déréalisation du public multiplient ses pouvoirs.
AY CARMELA ! (1986), reprenant certaines de ces questions, explore en plus la rupture du temps, les critères de la réalité ou de l’irréalité : les transitions du réel à l’imaginaire, les interférences entre les espaces et les temps. La réflexion sur le théâtre se double dans cette pièce d’une dimension historique et éthique posant la question de l’éthique de l’art face à la mort. L’action se passe dans l’espace vide du Théâtre Goya de Belchite, ville fantôme, témoin de la lutte fratricide, où en mars 1938, l’armée franquiste écrasa le dernier foyer de résistance de la population et des brigades internationales. Au combat des deux artistes pour leur survie, résonne en écho la grande tragédie collective.
L’interrogation de la fonction du personnage, de son ambiguïté, de son rapport à la parole, amorcée déjà dans les œuvres précédentes, est au centre de LOPE DE AGUIRRE, TRAIDOR (1986). À paitir de la figure archétypale du conquistador fou qui voulait fonder un empire en Amérique et qui périt de façon atroce, victime de sa folle ambition au cours de son aventure amazonienne, et en s’appuyant sur la permanence dans l’imaginaire collectif espagnol de ce héros, Sinisterra compose le portrait de ce personnage éminemment théâtral, complexe, comportant à la fois des aspects tragiques et grandguignolesques. L’originalité de sa démarche consiste à donner à Lope de Aguirre, absent sur le plateau, une présence indirecte : il est invoqué et évoqué par une ronde de spectres qui, à travers les monologues, textes décentrés, pluriels, en perspective, fragmentaires, recoupés, relativisés, recréent l’identité trouble et ambiguë du héros fou, traître, ami des esclaves, précurseur du mouvement américain d’indépendance.
L’exploration du rapport des personnages à l’action et à la parole est poursuivie dans GESTOS PARA NADA, PERVERTIMIENTO (1989) et dans LOS FIGURANTES (1989) où culminent toutes les expériences méta-théâtrales de Sinisterra. La pièce met en scène une foule de personnages secondaires, des figurants de toutes sortes : gardes, courtisans, peuple, prisonniers, conspirateurs, dames, novices, postulants paysans, etc., êtres par définition anonymes, obscurs et privés de toute singularité. Ces infra-personnages, condamnés à rester dans l’ombre alors que les protagonistes déclament leurs rôles, veulent eux aussi accéder aux noms propres, à la signifiance, au monologue et à l’action. Ils se rebellent — c’est cela Le sujet de la pièce — et alors que la représentation se prépare, ils décident de transgresser leur non-être, de prendre la parole, de s’adresser au public, osent arrêter la représentation, réviser les répliques, questionner l’œuvre et poser la grande question : que faire ? Au-delà de la problématique proprement théâtrale, on perçoit clairement le parallèle entre les figurants de la scène et Les figurants de la vie et de l’histoire.
L’expérimentation sur l’interférence des notions du temps et de l’espace dans la représentation trouve dans l’œuvre de Sinisterra un aboutissement dans PERDIDA EN LOS APALACHOS (1990) sous la forme d’une incursion ludique dans la physique quantique pour pervertir Les coordonnées de l’espace-temps de la scène.
Enfin, la dernière pièce de Sinisterra N’AUFRAGIOS DE AÂLVAR NUNEZ (1992) constitue en quelque sorte la récapitulation et en même temps une mise en question et en crise de toute sa réflexion et de toute son expérience. Le tissu dramaturgique de la pièce est fondé sur la dialectique construction / déconstruction, en détruisant en permanence les conventions qui se mettent en place dans Le processus de l’écriture. L’auteur exprime ainsi l’identité du contenu de la pièce avec sa forme, de l’idée avec sa propre substance dramatique, cherchant une théâtralité de l’échec qui est le thème de l’œuvre. Cette dernière pièce affirme encore une fois et incarne de façon la plus radicale la conception de Sinisterra d’un théâtre en permanente réinvention et hybridation, un théâtre métissé, bâtard, impur, qui va vers « la trahison », habité par les tensions formelles et les contradictions idéologiques.

