Théâtres d’Espagne

Théâtres d’Espagne

Le 27 Juil 1992
ORQUIDEAS À LA LUZ DE LA LUNA de Carlos Fuentes, mise en scène de Guillermo Heras, Centre Dramatique National de Madrid, 1988. Photo Ros Ribas.
ORQUIDEAS À LA LUZ DE LA LUNA de Carlos Fuentes, mise en scène de Guillermo Heras, Centre Dramatique National de Madrid, 1988. Photo Ros Ribas.

A

rticle réservé aux abonné·es
ORQUIDEAS À LA LUZ DE LA LUNA de Carlos Fuentes, mise en scène de Guillermo Heras, Centre Dramatique National de Madrid, 1988. Photo Ros Ribas.
ORQUIDEAS À LA LUZ DE LA LUNA de Carlos Fuentes, mise en scène de Guillermo Heras, Centre Dramatique National de Madrid, 1988. Photo Ros Ribas.
Article publié pour le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
41 – 42
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

SI nous pas­sons en revue le réper­toire des spec­ta­cles espag­nols (ce qui, encore aujourd’hui veut dire : à l’af­fiche à Madrid), nous ne trou­vons que peu de références à ce que l’on appelle com­muné­ment « la nou­velle dra­maturgie » même si l’ex­pres­sion est prise dans son sens le plus large.
Excep­tion faite de Valle-Inclán et de Gar­cia Lor­ca, racines vivantes de presque tout Le théâtre espag­nol actuel, les spec­ta­teurs de notre pays mon­trent une nette préférence pour un réper­toire des plus con­ven­tion­nels : Jac­in­to Benavente, Car­los Arnich­es, Jardiel Pon­cela, Miguel Mihu­ra. Cha­cun de ces auteurs est vrai­ment impor­tant dans son genre : la grande comédie, la sainete1, le théâtre comique. Il ne s’ag­it pas de leur ôter du mérite mais de con­stater que la prépondérance de ce type de théâtre a de quoi préoc­cu­per.
Le phénomène n’est pas exclu­sive­ment espag­nol : les pièces à l’af­fiche à Paris, à Rome, à Lon­dres ou à New York mon­trent claire­ment que ces dernières années a ressur­gi la préférence pour le théâtre lit­téraire et les auteurs clas­siques : Shake­speare, Piran­del­lo, Brecht, Tchekhov.….. Prob­a­ble­ment la recherche est-elle plus vis­i­ble dans la mise en scène que dans la sélec­tion des œuvres.
L’Es­pagne est aujour­d’hui un pays pleine­ment inté­gré à la tra­di­tion cul­turelle européenne, occi­den­tale, et il est nor­mal qu’elle par­ticipe à ces ten­dances ; mais elle a aus­si ses par­tic­u­lar­ités. 

Sans remon­ter trop loin dans l’his­toire, il faut se rap­pel­er qu’a­vant 1936 le théâtre avait vrai­ment son impor­tance dans la société espag­nole. La richesse et la var­iété de ses man­i­fes­ta­tions en sont la preuve : la comédie, le drame, la saineté, l’opéra, la zarzuela, le bal­let, le cabaret et le music-hall, les expéri­ences d’avant-garde. Il faut recon­naître que ces dernières eurent peu d’au­di­ence auprès du pub­lic et que les intel­lectuels furent générale­ment plus atten­tifs au nou­v­el art ciné­matographique qu’au renou­veau de la scène.

MADEMOISELLE JULIE de Strindberg, mise en scène et scénographie de Fabià Puigserver, Théâtre Lliure, 1985. Photo Ros Ribas.
MADEMOISELLE JULIE de Strind­berg, mise en scène et scéno­gra­phie de Fabià Puigserv­er, Théâtre Lli­ure, 1985. Pho­to Ros Ribas.

Le déclenche­ment de la guerre civile provo­qua une coupure bru­tale dans notre cul­ture (théâ­trale et autre) qui se pro­longea dans l’après-guerre du régime fran­quiste. La cen­sure empêcha la libre com­mu­ni­ca­tion entre le pub­lic et de nom­breux auteurs dra­ma­tiques qui pré­tendaient suiv­re la ligne du réal­isme cri­tique. Au cours des dernières années de la dic­tature, des groupes de théâtre indépen­dant sur­girent. Ils voulaient en même temps lut­ter con­tre le régime et renou­vel­er l’esthé­tique théâ­trale : créa­tions col­lec­tives, pré­dom­i­nance de l’ex­pres­sion cor­porelle.
La démoc­ra­tie a entraîné la nor­mal­i­sa­tion de la cul­ture dans tous les secteurs mais n’a pas encore pu porter remède aux carences accu­mulées depuis tant d’an­nées. Actuelle­ment, en Espagne, on pro­duit quelques grands spec­ta­cles com­pa­ra­bles à ceux que l’on voit ailleurs en Europe, mais le théâtre reste sans grande impor­tance pour une société tournée vers d’autres hori­zons.
Il ne sert à rien de s’en plain­dre : le nou­veau pub­lic auquel nous rêvions à l’époque du fran­quisme fréquente timide­ment nos théâtres. Les jeunes Espag­nols vivent dans une cul­ture de loisir et de con­som­ma­tion, faite de télévi­sion, de vidéo, de sport, de dis­cothèques, de « virées » noc­turnes, mais dont le théâtre est absent.

UNE JOURNÉE PARTICULIÈRE d’'Ettore Scola, mise en scène de Josep Maria Flotats, Théâtre Poliorama, Barcelone, 1985. Photo Ros Ribas.
UNE JOURNÉE PARTICULIÈRE d’‘Ettore Sco­la, mise en scène de Josep Maria Flotats, Théâtre Polio­ra­ma, Barcelone, 1985. Pho­to Ros Ribas.

Par ailleurs, notre héritage de cul­ture théâ­trale n’est pas des plus abon­dants et cela se man­i­feste dans l’at­ti­tude de beau­coup d’intellectuels et d’universitaires espag­nols face au phénomène de la scène.
En règle générale, dans les fac­ultés de let­tres espag­noles on étudie notre théâtre clas­sique d’un point de vue presqu’ex­clu­sive­ment lit­téraire ; le théâtre con­tem­po­rain est à peine abor­dé et les prob­lèmes scéno­graphiques sont totale­ment ignorés. Quelques cours de théâtre sont inscrits au pro­gramme mais il n’y a pas de départe­ments uni­ver­si­taires de théâtre ni de com­mu­ni­ca­tion entre les fac­ultés de philolo­gie et les écoles d’art dra­ma­tique.

MEDITERRANIA par Els Comediants. Photo Gol.
MEDITERRANIA par Els Come­di­ants. Pho­to Gol.

Sur Le plan insti­tu­tion­nel, le Min­istère de la cul­ture a créé, à côté du Cen­tro Dramäti­co Nacional [Cen­tre dra­ma­tique nation­al} et de la Com­pañ­fa Nacional de Teatro Clési­co [Com­pag­nie nationale de théâtre clas­sique}, le Cen­tro de Nuevas Ten­den­cias Escéni­cas [Cen­tre de nou­velles ten­dances scéniques]. Son siège est à Madrid, à la salle Olimpia, et son directeur, Guiller­mo Heras, issu du théâtre indépen­dant, essaie de com­bat­tre l’in­dif­férence du pub­lic pour ce genre de spec­ta­cles.
Nous sommes ample­ment ren­seignés sur ce qui se passe dans le monde grâce aux fes­ti­vals inter­na­tionaux de théâtre ; l’un de ceux-ci, celui de Grenade, se spé­cialise dans les ten­dances les plus actuelles.
Si l’on veut par­ler d’au­teurs en par­ti­c­uli­er, il faut men­tion­ner ValleIn­clän et Fed­eri­co Gar­cia Lor­ca qui con­tin­u­ent d’être les maîtres du théâtre espag­nol le plus réno­va­teur. Quelques mis­es en scène des pièces de Valle-Inclén (LUMIÈRES DE BOHÈÊME, de Lluis Pasqual ; COMÉDIES BARBARES, de José Car­los Plaza) et de Lor­ca (YERMA, de Vic­tor Gar­cia ; LE PUBLIC et PIÈCE SANS TITRE, de Lluis Pasqual) ont don­né lieu à des aven­tures fasci­nantes et dont la polémique n’était pas absente, com­pa­ra­bles aux expéri­ences les plus intéres­santes et nova­tri­ces qui peu­vent se faire actuelle­ment dans n’im­porte quel théâtre européen.
À l’époque du fran­quisme, quelques dra­maturges, coupant leurs liens d’ap­par­te­nance à la tra­di­tion du théâtre espag­nol, ont rem­porté du suc­cès en France (Fer­nan­do Arra­bal) et aux États-Unis (José Ruibal). Mal­heureuse­ment, le pub­lic espag­nol n’a pas accueil­li leurs œuvres avec le même intérêt.

SUZ O SUZ par la Fura dels Baus. Photo Gol.
SUZ O SUZ par la Fura dels Baus. Pho­to Gol.

Un auteur comme Fran­cis­co Nie­va vit dans sa pro­pre chair les MEDITERRANIA par Els Come­di­ants. Pho­to Gol. prob­lèmes du renou­veau théâ­tral. Voilà un homme de théâtre com­plet, recon­nu, académi­cien de la Langue. et qui ne parvient pas à faire jouer la plu­part de ses pièces parce qu’elles sont trop « mod­ernes ». Miguel Romero Esteo se trou­ve dans la même sit­u­a­tion, et pire encore, lui qui conçoit des fêtes pop­u­laires d’un baroque qua­si rabelaisien. Après plusieurs années de lutte acharnée pour impos­er les nou­veaux courants dans sa salle Beck­ett à Barcelone, José San­chis Sin­is­ter­ra voit le suc­cès lui sourire grâce à Car­los Saura qui a porté sa pièce AY, CARMELA ! à l’écran. Quant au dra­maturge le plus impor­tant de cette époque, José Luis Alon­so de San­tos, il a le souci d’une réno­va­tion formelle pro­pre­ment his­panique dont la tragi­comédie BAJARSE AL MORO est un exem­ple.
Il peut paraître étrange que le débat sur la nou­velle dra­maturgie ait été engagé avec une cer­taine vir­u­lence lorsque la Com­pañ­fa Nacional de Teatro Clési­co a voulu porter à la scène les clas­siques espag­nols du Siè­cle d’or. Son directeur, Adol­fo Mar­sil­lach, acteur et met­teur en scène réputé, égale­ment directeur général de cette dis­ci­pline sous le gou­verne­ment social­iste, a beau­coup fait pour que les mis­es en scène soient inno­va­tri­ces, spec­tac­u­laires et qu’elles amusent les étu­di­ants. La cri­tique et les pro­fesseurs ont dis­cuté le bien­fondé de cer­taines de ces « inven­tions ».

LA CELESTINA de Fernando de Rojas, mise en scène d’Adolfo Marsillach. Photo Ros Ribas.
LA CELESTINA de Fer­nan­do de Rojas, mise en scène d’Adolfo Mar­sil­lach. Pho­to Ros Ribas.

Celui qui veut con­naître les nou­velles formes théâ­trales ayant fait leur appari­tion en Espagne au cours des dernières années, doit surtout porter son atten­tion sur le tra­vail des troupes cata­lanes, héri­tières d’une impor­tante tra­di­tion théâ­trale méditer­ranéenne, de fêtes pop­u­laires et de groupes d’a­ma­teurs. Para­doxale­ment, au moment où le réper­toire de ces groupes est applau­di pour son haut niveau de qual­ité, Le théâtre lit­téraire, « tra­di­tion­nel », décline à Barcelone.
En tête de liste, il faut men­tion­ner le Teatre Lli­ure, vrai théâtre nation­al cata­lan, qui ose affron­ter en langue cata­lane les clas­siques uni­versels et réus­sit à leur don­ner une qual­ité esthé­tique remar­quable. Ses prin­ci­paux créa­teurs ont été Fabià Puigserv­er, décédé récem­ment, et Lluis Pasqual. La com­pag­nie du grand acteur Josep Maria Flotats, qui est passé par La Comédie Française, pré­tend rivalis­er sur le même ter­rain.
Le groupe Els Joglars a récolté de francs suc­cès mais aus­si des attaques de la part de secteurs réac­tion­naires. Son directeur, Albert Boadel­la, se plaît à se présen­ter sous les traits d’un bouf­fon irrévéren­cieux mais, en fait, c’est un homme de théâtre qui réalise des essais intéres­sants avec l’espace scénique, l’é­clairage et le mou­ve­ment cor­porel.
Dans la veine du théâtre de rue, Els Come­di­ants peu­vent se com­par­er aux meilleures troupes du monde : ils met­tent sur pied de poé­tiques fêtes pop­u­laires, fort sym­pa­thiques, proches de la tra­di­tion méditer­ranéenne, avec des géants et des gross­es têtes, des feux d’ar­ti­fice et des pétards. Nous trou­vons quelque chose de sem­blable, mais avec une plus grande dose d’hu­mour, dans les per­for­mances2 du groupe La Cubana. Dagoll-Dagom s’est attaqué avec suc­cès au dif­fi­cile genre du musichall. La Fura dels Baus impres­sionne et scan­dalise tout le monde sur son pas­sage, en por­tant à la scène la vio­lence du rock dur avec une tech­nique impec­ca­ble. Peut-être en ce moment, ce groupe cata­lan rejoint-il un pub­lic d’ado­les­cents grâce à l’esthé­tique choquante et cri­tique du com­ic under­ground

CoLumBt LAPsUs par Els Joglars, mise en scène d'Albert Boadella. Photo Ros Ribas.
CoLumBt LAP­sUs par Els Joglars, mise en scène d’Al­bert Boadel­la. Pho­to Ros Ribas.

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
4
Partager
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
#41 – 42
mai 2025

Le théâtre de l’hispanité

28 Juil 1992 — COMME Abraham revenait d’une expédition victorieuse contre quatre rois, Melchisédech, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin.…

COMME Abra­ham reve­nait d’une expédi­tion vic­to­rieuse con­tre qua­tre rois, Melchisédech, roi de Salem, fit apporter du pain et…

Par Florence Delay
Précédent
26 Juil 1992 — TOUS les ans, dans la ville d’Elche (ou «Elx» en valencien) se célèbre, les 14 et 15 août, une fête…

TOUS les ans, dans la ville d’Elche (ou « Elx » en valen­cien) se célèbre, les 14 et 15 août, une fête sin­gulière, unique en Europe. Elle com­mé­more la mort, la dor­mi­tion et l’assomption de la Vierge,…

Par Patrick Henniquand
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total