SI nous passons en revue le répertoire des spectacles espagnols (ce qui, encore aujourd’hui veut dire : à l’affiche à Madrid), nous ne trouvons que peu de références à ce que l’on appelle communément « la nouvelle dramaturgie » même si l’expression est prise dans son sens le plus large.
Exception faite de Valle-Inclán et de Garcia Lorca, racines vivantes de presque tout Le théâtre espagnol actuel, les spectateurs de notre pays montrent une nette préférence pour un répertoire des plus conventionnels : Jacinto Benavente, Carlos Arniches, Jardiel Poncela, Miguel Mihura. Chacun de ces auteurs est vraiment important dans son genre : la grande comédie, la sainete1, le théâtre comique. Il ne s’agit pas de leur ôter du mérite mais de constater que la prépondérance de ce type de théâtre a de quoi préoccuper.
Le phénomène n’est pas exclusivement espagnol : les pièces à l’affiche à Paris, à Rome, à Londres ou à New York montrent clairement que ces dernières années a ressurgi la préférence pour le théâtre littéraire et les auteurs classiques : Shakespeare, Pirandello, Brecht, Tchekhov.….. Probablement la recherche est-elle plus visible dans la mise en scène que dans la sélection des œuvres.
L’Espagne est aujourd’hui un pays pleinement intégré à la tradition culturelle européenne, occidentale, et il est normal qu’elle participe à ces tendances ; mais elle a aussi ses particularités.
Sans remonter trop loin dans l’histoire, il faut se rappeler qu’avant 1936 le théâtre avait vraiment son importance dans la société espagnole. La richesse et la variété de ses manifestations en sont la preuve : la comédie, le drame, la saineté, l’opéra, la zarzuela, le ballet, le cabaret et le music-hall, les expériences d’avant-garde. Il faut reconnaître que ces dernières eurent peu d’audience auprès du public et que les intellectuels furent généralement plus attentifs au nouvel art cinématographique qu’au renouveau de la scène.
Le déclenchement de la guerre civile provoqua une coupure brutale dans notre culture (théâtrale et autre) qui se prolongea dans l’après-guerre du régime franquiste. La censure empêcha la libre communication entre le public et de nombreux auteurs dramatiques qui prétendaient suivre la ligne du réalisme critique. Au cours des dernières années de la dictature, des groupes de théâtre indépendant surgirent. Ils voulaient en même temps lutter contre le régime et renouveler l’esthétique théâtrale : créations collectives, prédominance de l’expression corporelle.
La démocratie a entraîné la normalisation de la culture dans tous les secteurs mais n’a pas encore pu porter remède aux carences accumulées depuis tant d’années. Actuellement, en Espagne, on produit quelques grands spectacles comparables à ceux que l’on voit ailleurs en Europe, mais le théâtre reste sans grande importance pour une société tournée vers d’autres horizons.
Il ne sert à rien de s’en plaindre : le nouveau public auquel nous rêvions à l’époque du franquisme fréquente timidement nos théâtres. Les jeunes Espagnols vivent dans une culture de loisir et de consommation, faite de télévision, de vidéo, de sport, de discothèques, de « virées » nocturnes, mais dont le théâtre est absent.
Par ailleurs, notre héritage de culture théâtrale n’est pas des plus abondants et cela se manifeste dans l’attitude de beaucoup d’intellectuels et d’universitaires espagnols face au phénomène de la scène.
En règle générale, dans les facultés de lettres espagnoles on étudie notre théâtre classique d’un point de vue presqu’exclusivement littéraire ; le théâtre contemporain est à peine abordé et les problèmes scénographiques sont totalement ignorés. Quelques cours de théâtre sont inscrits au programme mais il n’y a pas de départements universitaires de théâtre ni de communication entre les facultés de philologie et les écoles d’art dramatique.
Sur Le plan institutionnel, le Ministère de la culture a créé, à côté du Centro Dramätico Nacional [Centre dramatique national} et de la Compañfa Nacional de Teatro Clésico [Compagnie nationale de théâtre classique}, le Centro de Nuevas Tendencias Escénicas [Centre de nouvelles tendances scéniques]. Son siège est à Madrid, à la salle Olimpia, et son directeur, Guillermo Heras, issu du théâtre indépendant, essaie de combattre l’indifférence du public pour ce genre de spectacles.
Nous sommes amplement renseignés sur ce qui se passe dans le monde grâce aux festivals internationaux de théâtre ; l’un de ceux-ci, celui de Grenade, se spécialise dans les tendances les plus actuelles.
Si l’on veut parler d’auteurs en particulier, il faut mentionner ValleInclän et Federico Garcia Lorca qui continuent d’être les maîtres du théâtre espagnol le plus rénovateur. Quelques mises en scène des pièces de Valle-Inclén (LUMIÈRES DE BOHÈÊME, de Lluis Pasqual ; COMÉDIES BARBARES, de José Carlos Plaza) et de Lorca (YERMA, de Victor Garcia ; LE PUBLIC et PIÈCE SANS TITRE, de Lluis Pasqual) ont donné lieu à des aventures fascinantes et dont la polémique n’était pas absente, comparables aux expériences les plus intéressantes et novatrices qui peuvent se faire actuellement dans n’importe quel théâtre européen.
À l’époque du franquisme, quelques dramaturges, coupant leurs liens d’appartenance à la tradition du théâtre espagnol, ont remporté du succès en France (Fernando Arrabal) et aux États-Unis (José Ruibal). Malheureusement, le public espagnol n’a pas accueilli leurs œuvres avec le même intérêt.
Un auteur comme Francisco Nieva vit dans sa propre chair les MEDITERRANIA par Els Comediants. Photo Gol. problèmes du renouveau théâtral. Voilà un homme de théâtre complet, reconnu, académicien de la Langue. et qui ne parvient pas à faire jouer la plupart de ses pièces parce qu’elles sont trop « modernes ». Miguel Romero Esteo se trouve dans la même situation, et pire encore, lui qui conçoit des fêtes populaires d’un baroque quasi rabelaisien. Après plusieurs années de lutte acharnée pour imposer les nouveaux courants dans sa salle Beckett à Barcelone, José Sanchis Sinisterra voit le succès lui sourire grâce à Carlos Saura qui a porté sa pièce AY, CARMELA ! à l’écran. Quant au dramaturge le plus important de cette époque, José Luis Alonso de Santos, il a le souci d’une rénovation formelle proprement hispanique dont la tragicomédie BAJARSE AL MORO est un exemple.
Il peut paraître étrange que le débat sur la nouvelle dramaturgie ait été engagé avec une certaine virulence lorsque la Compañfa Nacional de Teatro Clésico a voulu porter à la scène les classiques espagnols du Siècle d’or. Son directeur, Adolfo Marsillach, acteur et metteur en scène réputé, également directeur général de cette discipline sous le gouvernement socialiste, a beaucoup fait pour que les mises en scène soient innovatrices, spectaculaires et qu’elles amusent les étudiants. La critique et les professeurs ont discuté le bienfondé de certaines de ces « inventions ».
Celui qui veut connaître les nouvelles formes théâtrales ayant fait leur apparition en Espagne au cours des dernières années, doit surtout porter son attention sur le travail des troupes catalanes, héritières d’une importante tradition théâtrale méditerranéenne, de fêtes populaires et de groupes d’amateurs. Paradoxalement, au moment où le répertoire de ces groupes est applaudi pour son haut niveau de qualité, Le théâtre littéraire, « traditionnel », décline à Barcelone.
En tête de liste, il faut mentionner le Teatre Lliure, vrai théâtre national catalan, qui ose affronter en langue catalane les classiques universels et réussit à leur donner une qualité esthétique remarquable. Ses principaux créateurs ont été Fabià Puigserver, décédé récemment, et Lluis Pasqual. La compagnie du grand acteur Josep Maria Flotats, qui est passé par La Comédie Française, prétend rivaliser sur le même terrain.
Le groupe Els Joglars a récolté de francs succès mais aussi des attaques de la part de secteurs réactionnaires. Son directeur, Albert Boadella, se plaît à se présenter sous les traits d’un bouffon irrévérencieux mais, en fait, c’est un homme de théâtre qui réalise des essais intéressants avec l’espace scénique, l’éclairage et le mouvement corporel.
Dans la veine du théâtre de rue, Els Comediants peuvent se comparer aux meilleures troupes du monde : ils mettent sur pied de poétiques fêtes populaires, fort sympathiques, proches de la tradition méditerranéenne, avec des géants et des grosses têtes, des feux d’artifice et des pétards. Nous trouvons quelque chose de semblable, mais avec une plus grande dose d’humour, dans les performances2 du groupe La Cubana. Dagoll-Dagom s’est attaqué avec succès au difficile genre du musichall. La Fura dels Baus impressionne et scandalise tout le monde sur son passage, en portant à la scène la violence du rock dur avec une technique impeccable. Peut-être en ce moment, ce groupe catalan rejoint-il un public d’adolescents grâce à l’esthétique choquante et critique du comic underground.
L’acteur espagnol était traditionnellement un autodidacte. Pour cette raison, plusieurs étaient médiocres, mais il y eut aussi des génies : Nuria Espert ou Fernando Fernân Gémez, entre autres. Ces dernières années, un type d’acteur plus accompli a surgi (par exemple, José Luis Gémez, formé en Allemagne) et les écoles et les ateliers se multiplient. Dans certaines de ces écoles, la méthode de Stanislavsky est considérée comme une bible intouchable.
On a dit souvent que le peuple espagnol — et l’italien — est naturellement théâtral. Le lieu commun a sans doute sa part de vérité et nous pourrions le vérifier aujourd’hui encore, en dehors des théâtres « conventionnels ».
Pensons à de vénérables reliques telles que le Mystère d’Elche : tous les étés, le 15 août, les habitants de ce village d’Alicante commémorent l’assomption de la Vierge en représentant, dans la basilique de Santa Maria, un texte théâtral — paroles et musique — qui remonte au Moyen Âge et qui se transmet de génération en génération. Pour l’historien du théâtre, c’est une occasion en or d’assister à une représentation « médiévale », avec sa mise en scène à la fois naïve et baroque. Mais il n’est pas nécessaire d’être un érudit : n’importe quel spectateur un peu sensible reste émerveillé devant ce spectacle vraiment unique.
Peut-on l’appeler spectacle ? Sûrement pas, dans le sens habituel du terme. Les acteurs ne sont pas des professionnels ; tout le village connaît le texte par cœur ; la représentation, gratuite, se donne toujours au même endroit et à la même date rituelle. En d’autres mots, l’on y retrouve les mêmes traits que les savants découvrent avec fascination dans certaines cultures primitives où les rites de communion ne se sont pas encore convertis en spectacle.
D’autres célébrations liturgiques et des fêtes populaires, propres à la zone méditerranéenne comme la Catalogne et la région de Valence, sont également du domaine du théâtre, si on prend ce mot dans son sens le plus large. Pensons à ce que suppose l’explosion baroque, délirante, des Fallas de Valence, qui atteint son point culminant dans la cremá. Toute une année d’efforts, de dépenses, d’ingéniosité et de tradition artisanale qui s’achève et se consume dans les flammes au cours de la nuit de la Saint-Joseph, le 19 mars, prélude joyeux à l’arrivée du printemps. À Alcoy et dans d’autres villages du Levant, les fêtes des maures et des chrétiens ont également une valeur rituelle : les défilés où l’on exhibe des vêtements somptueux, les marches « maures », dramatisation naïve des batailles. C’est la célébration joyeuse d’un peuple qui aime le soleil et les pétards, un peuple surgi d’un creuset de cultures.
Toujours au nombre des fêtes populaires, il faut mentionner aussi les processions de la Semaine sainte. Sans vouloir ignorer leur origine religieuse, ce sont des manifestations théâtrales de la sensibilité particulière avec laquelle chaque peuple célèbre ses Mystères traditionnels. Personne ne doit s’autoriser à émettre un jugement réprobateur ou « folklorique » sans auparavant s’être imprégné de la culture dont sont issues ces commémorations.
Il y a peu de choses en commun, par exemple, entre les fêtes de la Semaine sainte de Cuenca ou de Zamora, empreintes de la sévérité castillane, et celles de nombreuses villes d’Andalousie. À Séville, en particulier, la Semaine sainte est un spectacle « théâtral » unique en son genre. Un public fervent, des décors multiples, un rituel implacable et la sensualité baroque de l’ensemble : des images superbes, le chant des saetas3, la lumière des cierges, le parfum des fleurs d’oranger. Il ne faut pas s’étonner si des metteurs en scène contemporains ont voulu transposer cette ambiance unique dans leurs propres spectacles, en marge des clichés pittoresques à l’usage des touristes.
Dans le quartier du Paralelo de Barcelone, un théâtre de revues musicales à fleuri pendant longtemps. Il en reste des reliques charmantes comme le Molino, avec son érotisme ingénu d’avant-guerre. À Zaragoza, nous pouvons assister à quelque chose de semblable, à l’Oasis, ou admirer — puissions-nous le faire encore longtemps ! — un vestige unique des vieux cafés-concerts, le Plata, qui devait certainement fasciner Luis Buñuel…
La sensibilité théâtrale espagnole s’est manifestée aussi dans la zarzuela, proche de l’opéra comique français ou de l’opera buffa italienne, avec des scènes récitées qui alternent avec des scènes chantées.
Dans cette même veine, les œuvres les plus populaires et d’une esthétique mieux enracinée, sont celles qui sont les plus courtes et Les plus proches du peuple : le genre mineur. Nous voyons de plus en plus clairement sa parenté avec l’esperpento4, l’une des plus importantes contributions espagnoles à l’esthétique contemporaine.
Quant à la tauromachie, « la fête la plus culturelle qui existe aujourd’hui dans le monde », selon Garcia Lorca, sa proximité avec le monde du théâtre ne fait pas de doute. Lorsqu’une actrice célèbre en fit la remarque à un toréador, celui-ci répliqua : « Oui, mais ici on meurt vraiment, non pas comme sur les planches ».
La possibilité de la mort confère au spectacle un horizon tragique, par delà le jeu ailé, qui le fait ressembler à un ballet. Le spectateur, en tous les cas, assiste à quelque chose d’unique, qui ne peut se répéter, différent chaque après-midi même si le spectacle semble toujours être le même, très codifié, un spectacle qui naît et qui meurt devant lui, pareil à la beauté fugace, vive, du théâtre.
Traduit de l’espagnol par Nadine Bucio.
- Pièce de théâtre en un acte, comique et de caractère populaire (note du traducteur). ↩︎
- En français dans le texte. ↩︎
- Chants religieux, d’inspiration populaire, lancés au passage des processions de la Semaine sainte en Andalousie (note du traducteur). ↩︎
- Déformation systématique, jusqu’au ridicule, des choses et des personnages (note du traducteur). ↩︎

