S. M.-L. : Alternatives théâtrales vient de concevoir un numéro sur l’écriture et la création au féminin, dont le Centquatre est partenaire. J’ai échangé avec plusieurs femmes de ton équipe (Naïa Sore, directrice de communication, Julie Sanerot, directrice de production, Virginie Duval, attachée de presse…), qui ont toutes marqué un vif intérêt pour ce sujet. Qu’en est-il pour toi ?
J.-M. G. : Parler de la parité entre hommes et femmes, c’est parler de la composition de la société dans laquelle on vit aujourd’hui. Les inégalités entre les deux sexes, ça marche dans les deux sens. Pourquoi n’y‑a-t-il pas plus d’hommes de ménage ? On peut le regretter… En même temps, je suis mal à l’aise avec l’imposition des quotas, qui renvoie à la création de communautés, de fait. La question de la communauté, c’est-à-dire le fait de se retrouver ensemble à un moment donné autour d’une pratique partagée, m’intéresse profondément. Je pense précisément à la communauté des spectateurs, qui se retrouvent autour d’un même objectif sans se connaître préalablement, avec des consignes communes… Mais l’idée qu’une communauté (de femmes en l’occurrence) se retrouve et se définisse par opposition à une autre communauté, me pose toujours question.
Il s’agit de réticences d’ordre philosophique, avec lesquelles je suis bien obligé de me contredire… En effet, j’oppose souvent la question de l’identité et de la singularité. J’aime mieux travailler sur l’idée de la singularité que sur celle de l’identité, parce que la première suppose une définition par rapport à l’Autre, et la seconde par rapport au sol, à une détermination géographique – elle-même liée à la filiation… On voit bien ce que ça produit aujourd’hui… Pour résumer, si j’essaie d’être cohérent avec mes convictions profondes, l’idée de la singularité m’est chère, mais elle me gêne un peu si elle concerne une communauté.
Abstraction faite de cette contradiction, je suis attentif aux questions de parité au Centquatre. Nous n’avons pas décidé de quotas impératifs en faveur d’un équilibre homme-femme, mais il est bien évident que ce critère sociologique joue parmi d’autres, notamment quand on se demande ce que révèle la photographie de notre saison. Est-elle noire ou blanche, plus masculine que féminine… ?
La représentation des artistes-femmes intervient dans ce cadre de réflexion général. Il faut dire que j’ai une équipe de direction majoritairement féminine ! Si je n’avais pas cette vigilance, je crois que mes coéquipières me rappelleraient à l’ordre ! D’ailleurs Julie (Sanerot), directrice de la production, m’alerte des éventuels manques ou déséquilibres au fur et mesure de la composition de la programmation. Ce n’est pas un final cut qui arrive en mai. Chemin faisant, il y a toute une série de critères qui ont été intégrés par toute l’équipe. Et quand on est face à un objet artistique qui nous plaît – c’est le critère essentiel –, il est certain qu’à qualité égale, on choisira plus volontiers une artiste-femme.
S. M.-L. : Quel est le pourcentage de spectacles écrits ou mis en scène par des femmes, programmés au cours de la saison ?
J.-M. G. : Je n’ai pas en tête tous les données statistiques, mais il faut bien tenir compte du fait que le Centquatre n’est pas uniquement un lieu de programmation de spectacles finalisés. Il faudrait comptabiliser tous les artistes en résidence pour avoir une idée juste, et ce dans toutes les disciplines (tous arts de la scène bien sûr, mais également les arts plastiques, les arts culinaires…). Et je ne mets pas dans la boucle toutes les pratiques (circassiennes et éphémères d’une part, ou commerciales d’autre part) qui ont lieu ici. On ne peut pas dire que ce lieu est différent de par ses usages, et ne s’intéresser qu’aux critères appliqués dans les théâtres monothématiques ou moins pluridisciplinaires que nous. C’est vraiment important d’avoir ça en tête ! Par exemple, aujourd’hui, les artistes associés sont majoritairement des femmes. La plus célèbre étant actuellement Christiane Jatahy1.
S. M.-L. : Au-delà des données quantitatives, peux-tu nous parler de projets artistiques au féminin qui te tiennent particulièrement à cœur ?
J.-M. G. : Volontiers puisqu’encore fois, c’est le critère artistique qui prévaut. Je ne choisis jamais de programmer une femme sous prétexte qu’il n’y en a pas assez, je ne vais pas découvrir un spectacle parce qu’il est signé par une femme. Je me réjouis simplement de découvrir que c’est un projet de femme quand il est réussi. Parce que je sais qu’au final, l’offre est moins nombreuse. Quand j’ai un coup de cœur, comme c’est le cas avec le travail de Chloé Dabert, artiste associée au Centquatre2 et actuellement programmée avec deux spectacles, je n’hésite pas. Idem avec Christiane Jatahy avec qui j’ai fait une magnifique rencontre ! Nous échangeons essentiellement sur l’artistique mais aussi sur les thématiques féminines qui lui importent.
S. M.-L. : En effet, d’ailleurs nous avons publié un article signé par Marjorie Bertin à ce sujet. Il est bien évident que Christiane Jatahy s’intéresse aux destinées de femmes, et apporte sa lecture au féminin d’œuvres écrites par des hommes, en l’occurrence avec ses adaptations très libres de Mademoiselle Julie de Strindberg et des Trois sœurs de Tchekhov. Comme beaucoup d’artistes femmes, qui tiennent des discours me semblant relever des « nouveaux territoires féministes » (pour emprunter l’expression à la Revue Jeu, publiée au Québec), elle refuse cependant d’être enfermée dans la catégorie des « féministes ».
J.-M. G. : Oui, Christiane Jatahy est très attentive aux personnages de femme et à leurs destinées. Elle parle souvent des conflits, et donne aux femmes des rôles principaux qui leur permettent de couvrir un large spectre de jeu : femme salvatrice ou cruelle…
S. M.-L. : On en aura un nouvel aperçu avec son traitement de la figure de Lady Macbeth, dont il sera question dans sa prochaine création La Forêt qui marche, librement inspirée de Shakespeare. Cela nous permet d’aborder un point qui nous importe ici. Car au-delà de l’aspect politique et militant du sujet, certes essentiel, nous avons souhaité nous interroger dans ce numéro sur les impacts de l’inégalité hommes-femmes sur le geste artistique. Comment les femmes écrivaines auxquelles tu t’intéresses se saisissent-elles de cette question ? Je pense par exemple à Olivia Rosenthal (cf Antoine et Sophie font leur cinéma, Toutes les femmes sont des Aliens)…
J.-M. G. : Oui bien sûr, on peut penser à Olivia mais également à Chloé Moglia avec qui elle a collaboré pour Le Vertige (2012). Tout en s’intéressant à la place spécifique occupée par les femmes dans le domaine de la création, elles n’ont pas la même manière d’aborder la question du féminin. Il me semble que Chloé M. assume une image de la femme différente de celle qu’Olivia défend. J’en ai eu des échos très concrets au moment de la création. Olivia considérait que l’utilisation des talons aiguilles comme une concession au féminisme, tandis que pour Chloé, il s’agissait simplement d’un symbole de féminité (sensualité, séduction) qu’elle aimait explorer – tout en se sentant personnellement assez masculine… La discussion sur l’utilisation des hauts talons dans Le Vertige a vraiment fait débat !
Je pense au travail de deux autres artistes que j’aime beaucoup, deux burlesques et alter égo d’Antoine Defoort et Julien Fournet de l’Amicale de production, à savoir Alice Lescanne et Sonia Derzypolski. Elles viennent des arts plastiques et font des performances et des spectacles de théâtre assez incroyables, proches de l’univers et des préoccupations d’Antoine à ses débuts : grands thèmes sociétaux, postures réflexives dans le champ des sciences. Elles dépatouillent tout ça en montrant la faiblesse et l’emphase de la réflexion, mais aussi le poids de la communication qui écrase la réalité de la pensée. Par exemple, elles se sont intéressés aux « Que saisje ? »3, comme un des éléments constitutifs de notre histoire, en expliquant l’origine et l’importance de la collection, mais aussi son côté normatif (nombre de pages, modes d’analyse voire commentaires identiques et récurrents d’un numéro à un autre…). On les avait découvertes au moment de l’exposition avec les Félicités des Beaux-Arts. Et leur formidable originalité, leur manière très particulière d’être à proximité/avec les visiteurs, comme au théâtre, nous avait touchés. Ces jeunes femmes que nous accompagnons depuis trois ans maintenant, se sont créé leur propre univers « néo-burlesque », tout en abordant, à leur manière, la plupart des sujets avec leurs « lorgnettes » de femme…
S. M.-L. : Penses-tu qu’il existe une manière de créer au féminin ?
J.-M. G. : Ça fait partie des éléments de contexte. Après, est-ce que tu en fais un sujet de création ? Les femmes artistes que je connais sont plus ou moins sous influence lucide de ce qui, dans leur manière de regarder et de donner forme à un sujet, est lié au fait d’être femme ou pas.
S. M.-L. : Certaines en font un combat. Écrire ou s’approprier des textes écrits par des hommes peut en faire partie. En revanche pour d’autres, comme Chloé Dabert, l’approche genrée ne joue qu’inconsciemment.
J.-M. G. : En ce qui la concerne, c’est peut-être lié à une forme de délicatesse…
S. M.-L. : C’est aussi lié à un certain ras-le-bol, à la crainte d’avoir été sélectionnée pour satisfaire des quotas.
J.-M. G. : Chloé Dabert présente ici deux pièces qui ont un joli succès auprès du public et des critiques. Il y a une intelligence du plateau dans les deux mises en scène de Nadia C. et d’Orphelins. La scénographie d’Orphelins est formidable et gonflée. Le quadri-frontal pour les acteurs, il n’y a rien de plus difficile. Le texte de Denis Kelly est d’une grande efficacité et résonne fortement aujourd’hui. Pour Nadia C., ce qui est particulièrement intéressant, c’est l’avènement de ce corps politique et de ce corps sportif, et qui passe par ce corps de femme – qui en même temps traverse la condition de femme, et la condition d’être un transmetteur politique.
S. M.-L. : Comme on le disait tout à l’heure, la vigilance règne ici (de manière consciente), d’autant plus que tu es entouré de femmes.
J.-M. G. : Absolument, d’ailleurs l’équipe est majoritairement féminine, et ce, à tous les échelons.
Les femmes artistes au CENTQUATRE
> forte présence de metteuses en scène et d’auteures pendant le Festival Impatience 2016 :
- À tire d’aile : Iliade
texte : Pauline Bayle d’après Homère / mise en scène : Pauline Bayle
- Compagnie Lyncéus-Théâtre : Et, dans le regard ? La tristesse d’un paysage de nuit. texte : Marguerite Duras / mise en scène : Lena Paugam
- Collectif Mariedl : Homme sans but
texte : Arne Lygre / mise en scène : Coline Struyf
- Collectif Le Grand Cerf Bleu : Non c’est pas ça ! (Treplev variation)
texte : Anton Tchekhov et écriture collective / mise en scène : Laureline Le Bris-Cep, Gabriel Tur, Jean-Baptiste Tur
Des femmes à retrouver dans la programmation de la saison prochaine (2016/2017) :
- La forêt qui avance de Christiane Jatahy du mardi 4 au dimanche 22 octobre 2016 en partenariat avec le théâtre national de l’Odéon
- Qui veut voyager loin choisit sa monture un spectacle jeune public (10 ‑13 ans) d’Alice Lescane et Sonia Derzypowki
- Para que o céu não caia (Pour que le ciel ne tombe pas) de Lia Rodrigues du vendredi 4 au samedi 12 novembre, relâche le lundi Avec le Festival d’Automne
- Grande de Vimala Pons du 7 au 26 janvier 2017. Avec le Théâtre de la ville
- Antoine et Sophie font leur cinéma « Quel film a changé votre vie ? » — du 24 janvier au 5 février 2017, texte Olivia Rosenthal
- La Religieuse à la fraise de Kaori Ito et Olivier Martin-Salvan 15 et 16 mars 2017
- Love Supreme reprise d’Anne Teresa De Keersmaeker – du 5 au 9 avril — Avec le Théâtre de la ville
- Installation solitaire Bord d’œuvres de Agathe Joubert & Pauline Vialatte de Pémille
Période : Printemps/été 2017 dans la cadre de la programmation estivale cinéma du 104
Et parmi les artistes en résidence
Agapanthe – Alice Mulliez (arts visuels)
aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii (théâtre/arts visuels)
Barbara Carlotti (musique)
Chloé Dabert (théâtre)
Christiane Jatahy (théâtre/cinéma)
Emily Loizeau (musique/ théâtre)
Jeanne Added (musique)
Julie Ramage (arts visuels)
Justine Pluvinage (arts visuels/cinéma)
Léonore Mercier (arts visuels)
Louise Lecavalier (danse)
Pauline Vialatte de Pémille et Agathe Joubert (arts visuels)
Olivia Rosenthal (littérature)
Liste non exhaustive…
- Voir What if they went to Moscou ? Entre réalité et fantasme, le désir de changement des Trois Sœurs de Christiane Jatahy », Marjorie Bertin, in Alternatives théâtrales, N° 129. ↩︎
- Voir « Chloé Dabert et Nadia Comaneci, les frontières en question », Emmanuelle Favier, in Alternatives théâtrales, N° 129. ↩︎
- Le titre du spectacle est aléatoire : Aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii ↩︎


