Post-modernisme : ce mot, pris en lui-même, peut déjà sembler suspect de par le renvoi qu’il implique à la notion de modernisme, qui elle-même a connu par trop de définitions contradictoires pour qu’on puisse encore la prendre pour argent comptant. Ainsi lorsque j’ai écrit, l’an dernier, un article de fond pour le « Village voice » à propos du Mariage de Figaro, que présentait le Guthrie Theater (article où l’identifiais le style de mise en scène d’Andrei Serban, ainsi que certaines techniques fréquemment utilisées dans le théâtre expérimental, avec le mouvement post-moderne en architecture), la rédaction du « Village voice » elle-même, que je croyais tout à fait convaincue du sérieux de la chose, n’en a pas moins légendé une photo de David Warrilow à l’aide d’un commentaire sybillin -«Post modernisez-moi ça»- qui donnait à entendre que cette nouvelle théorie constituait (ou, du moins, décrivait) une mode passagère plutôt que le passage à une ère culturelle nouvelle.
Pourtant, le terme renvoie bel et bien à un mouvement très réel ‑encore que non structuré- et s’emploie couramment dans les sciences sociales, les arts plastiques, la littérature, architecture, la danse et, tout récemment, le théâtre : même si le sens exact du mot varie d’une discipline à autre, il est entré dans l’usage et il faudra bien qu’on s en accommode !

Tout nous donne à penser que le théâtre ‑et donc la société, que celui-ci reflète vient d’aborder, ne fût-ce que par bribes et morceaux, un changement perceptif et culturel irréversible, celui-là même que la notion de post-modernisme veut décrire. Il ne s’agit pas que d’un style ou d’un mouvement mais, selon les termes du critique Robert Palmer, d’une « mutation historique touchant au fondement de notre pensée ».
En termes d’art dramatique, cette mutation promet d’être aussi décisive que celle qui se situe à la charnière du classicisme et du romantisme. De nombreuses analyses ont évoqué divers aspects de cette première transition, dont on peut conclure simplement que le théâtre y est passé du primat de l’intrigue (l’âme de la tragédie, selon Aristote) au primat du personnage, dont les critiques romantiques (Hegel, Schlegel) faisaient la pierre de touche du théâtre moderne — le mot moderne caractérisant ici, en gros, le théâtre de la Renaissance et des époques ultérieures. Conséquence particulièrement radicale de cette mutation : le principe actif sous-jacent au fait théâtral n’était plus à chercher désormais dans le monde physique extérieur (voire même souvent en dehors de la sphère humaine), mais bien dans l’univers mental et spirituel de l’homme. La conscience évinçait l’action en tant que moteur de la fascination théâtrale, dont elle devenait à la fois le sujet et la base structurelle : d’Œdipe-roi on passait à Hamlet, puis à A dream play, où décors, personnages et événements ne sont plus guère que les projections d’autant d’états de conscience : le stade ultime étant atteint avec Enattendant Godot, où une conscience terroriste finit de dévaster l’univers à mesure que s’en révèle absente une déité insaisissable qui n’est sans doute elle-même qu’une projection de plus ! Dans ce monde sans issue de Beckett, le spectateur est confronté à la simplification finale : ne demeure plus qu’un esprit solitaire face au cosmos vacant. « Ça ne manque pas de vide », ironise Gogo du fond de son désespoir. C’est « le drame de l’impasse », pour reprendre les termes du critique Carol Rosen ; une nouvelle naissance permettrait peut-être d’y échapper, mais la mort semble l’issue la plus probable et le dernier dilemme se résume à savoir lequel, de la conscience ou du cosmos, disparaîtra le premier…
Mais comment le théâtre lui-même ‑pour transposer à son endroit les conditions de l’univers beckettien- est-il censé sortir de l’impasse ? Peut-il dépeindre un cosmos désert ? Ou une conscience privée de tout référent dans la réalité objective ? Sur l’un et l’autre plan, c’est la faillite de la dualité homme univers, dont l’infinie palette de relations mutuelles était ‑Croyions-nous savoir- la finalité du témoignage théâtral.
Le théâtre de l’après-Beckett a bien dû affronter ce problème : des auteurs et metteurs en scène actifs à la pointe du théâtre semblent se trouver dans un monde nouveau, un monde où il n’y a plus rien « là-dehors » ni personne « ici-dedans » à imiter (selon le mot d’Aristote) ou à représenter ; impossible de re-présenter encore, semblent nous dire ces dramaturges. Le résultat, tel qu’il nous est apparu au fil d’une décennie de productions expérimentales collectives (tantôt à partir d’étonnantes nouvelles pièces, tantôt, à partir d’œuvres classiques en relecture}, semble être un théâtre curieusement refermé sur lui-même, battant en brèche les anciennes distinctions entre la personne et le monde extérieur, entre l’être et la chose — et ce non pas par la représentation du monde extérieur mais par l’élaboration d’un acte théâtral sur l’acte théâtral lui-même.
C’est par là justement, dans ce refus des dichotomies traditionnelles et dans cette fascination du théâtre pour ses propres objets, techniques et styles, que cet art dramatique mérite d’être rapporté au post-modernisme, dont la principale caractéristique est justement la mise en liquidation de toutes les frontières : entre les cultures, les sexes, les disciplines artistiques et les genres, entre la critique et l’art, entre l’acte et le texte, entre le signe et le signifié, et ainsi de suite. C’est parrapport à l’inversion ou à l’abandon des valeurs culturelles du passé que s’est défini ce sentiment de postériorité, qui investit depuis une vingtaine d’années chaque secteur de activité humaine dans les sociétés occidentales : notre monde se définit comme post-industriel, post-capitaliste, post-humaniste, post-apocalyptique, voire même post-cognitif.
Dans les arts de même, nous sommes post-littéraires. Sous le scalpel des structuralistes français, la littérarité du texte et mème la fière assurance de l’autorité de l’écrivain se sont trouvées démantelées dès lors qu’apparaissaient les innombrables conventions inhérentes à la langue, interdisant d’y voir encore un reflet direct de la réalité.
Tous les types de comportement organisé ‑mais le langage surtout- se sont avérés reposer sur des systèmes de signes agences en codes et cette prise de conscience que, là où nous pensions disposer d’une fenêtre limpide par où percevoir le monde objectif, nous n’apercevions en fait que la vitre elle-même, cette prise de conscience a entraîné la faillite des approches littéraires traditionnelles, faisant de la critique (l’écriture sur écriture) un genre de création littéraire à part entière.

La danse post-moderne s’est caractérisée par une même tendance à l’introspection, non pas au sens psychologique (la psychologie ayant constitué, en fait, l’apanage de la danse moderne comme du théâtre moderne) mais, dans la mesure où la danse devenait le sujet de la danse : tout au long des années septante, les chorégraphes postmodernes se sont consacrés au développement d’une danse sur la danse où, plus fondamentalement, d’un art du mouvement sur le mouvement, d’où la création de pièces entières à propos de la feinte, de la marche, du fait de tourner sur soi-même, etc. Les danseurs postmodernes se sont mis à analyser des systèmes de mouvements jusque là sans rapport aucun avec la danse : les gestes du sport, du jeu, du travail physique, entre autres. D’autres se sont ingéniés à citer les styles de danse les plus divers au sein de leurs propres travaux, ainsi Twyla Tharp recourant avec ironie au vocabulairedes danses modernes, du ballet et des danses de salon. L’architecture post-moderne, s’inspirant des théories linguistiques, a traité toute l’histoire de l’architecture comme un simple catalogue de signes, propres à être combinés et recombinés à volonté sans aucun égard pour leur culture respective, leur tradition ou leur origine. Un même bâtiment peut aujourd’hui juxtaposer des socles grecs, des arcs romains, des éléments Art déco et des hublots, sans que l’architecte porte pour autant aucun jugement sur la Grèce, Rome, les années trente ou la marine (pas même un jugement critique ou ironique) : son bâtiment ne constitue, dans son esprit, qu’un agrégat de signes purs, ou de signes de signes. Ce phénomène est particulièrement évasif dansla mesure où il semble — comme c’est d’ailleurs le cas dans d’autres domaines comporter deux facettes presque contradictoires : d’une part, l’architecture post-moderne est volontiers radicale et agressive dans son éclectisme, évacuant les associations culturelles traditionnelles comme autant de gribouillages sans fondement ; mais en même temps, elle abandonne la stricte orthodoxie du modernisme pour en revenir aux jeux plus souples et plus accessibles de l’effet décoratif et de la nostalgie.
Pour le meilleur et pour le Dire, voici donc le postmodernisme dans 5es œuvres, et d’en avoir saisi les méthodes de base va nous permettre aussitôt de considérer en perspective ce que nous appéelions hier lé « théâtre d’avant-garde » — et que Richard Schechner déclarait être, il y a deux ans déjà dans le « Performing arts journal », à Farticle de la mort. On voit dès lors apparaître, en filigrane des approches expérimentales de Richard Foreman, de Lee Breuer chez Mabou Mines, d’Elizabeth LeCompte avec le Wooster Group et de quelques productions isolées que je considérerai dans cet article, un fil conducteur particulièrement présent, à savoir que l’individu y a perdu sa situation centrale ; en termes de critique dramatique, nous dirons que, tout comme le personnage a jadis supplanté l’intrigue, il se trouve à présent éclipsé à son tour.
Le personnage, en fait, est mourant depuis un siècle. Strindberg, dans sa préface à Mademoiselle Julie (un texte incroyablement post-modernistée avant la lettre), écrit déjà que les « âmes » qui interviennent dans sa pièce sont « dépersonnalisèes » : elles sont autant de « collages d’étapes culturelles passées et présentes, à base de fragments de vies humaines et des vieux chiffons que sont aujourd’hui les robes de bal de jadis (….)». Brecht prolonge et radicalise ce vœu de Strindberg quand il dissocie l’acteur du personnage qui l’étouffait jusque là et lui confère une existence propre grâce au Verfremdungeffekt, l’aliénation brechtienne. Un pas plus loin encore, et c’est l’acteur lui-même qu’on va fragmenter, renonçant à la notion de personne en tant que facteur unifiant de l’œuvre dramatique. Au fil de plus de dix années existence, le Théâtre ontologico-hystérique de Richard Foreman s’est attaché à montrer comment ce que nous avions cru être l’identité de la personne se désintègre, en fait, à l’examen, en un conglomérat de phrases et de gestes anodins, lesquels peuvent être considérés comme autant d’objets. On pourrait presque voir dans ce théâtre de Foreman l’univers de l’après-Beckett, où un cosmos vacant engloutit la conscience vacillante : ne reste plus désormais qu’un « théâtre de choses » — y compris la chose-idée, la chose-émotion, etc.
Le titre mème de Particle theory (La théorie des particules — 1972), un des « feuilletons phénoménologiques » consacrés par Foreman au couplé dé personnages Rhoda ét Max, est significatif de cette réification du monde du dramaturge : Rhoda, l’objet central de ce théâtre (le terme de personnage étant impropre en l’occurence), n’y apparaît que sous une forme fragmeéntée dans l’incarnation qu’en donne l’actrice-fétiche de Foreman, Kate Manheim : le visage tourné en sens inverse par rapport aux épaules, les veux et la bouche comme découpés à part et d’autres parties du corps (les seins, les fesses, etc.) apparaissant également comme des éléments isolés, à mesure que Rhoda se déshabillait puis se rhabillait avec une répétitivité toute mécanique, dénuée de toute connotation sexuelle ou émotionnelle. L’esprit lui-même semblait ici exister séparément, tout absorbé dans sa titubante exploration d’un étrange état intermédiaire entre être conscient et la chose. Un autre titre de Foreman, Rhoda in potatoland (Rhoda au pays des patates) résumait cette condition particulière du personnage, devenu un ensemble d’objets (parties du corps, stéréotypes gestuels, phrases toutes faites et idées reçues) à la traine d’une conscience exploratoire. Dix ans après La théorie des particules, Foreman signait la mise en scène d’un Don Juan fort discuté au Guthrie Theater, repris par la suite par Joseph Papp à Central Park dans le cadre du Festival Shakespeare de New York. Mais le public de la métropole a dû se passer de la note insérée par Foreman dans le programme de Minneapolis, où il avouait 5a dette vis-à-vis des théoriciens français — Foucault, Derrida, Kristeva, entre autres- « qui ont à mon avis repensé fondamentalement la nature de ce qui constitue l’être humains. Plus loin, Foreman précise qu’une pièce de théâtre constitue moins un lieu habité par une galerie de personnages qu’un système langagier traduit par des “ personnages analogues à un ensemble de miroirs qui se réfléchissent et se fondent les uns dans les autres » sous emprise d’un flot verbal assimilé à Son tour à un système de miroirs où 5e reflètent « les codes, les formules et les choix sociaux admis |.) dans l8 contexte d’une société donnée ». Toute la mise en scène poussait le spectateur à se concentrer sur l’intrigue plutôt que sur les personnages : tous les rôles masculins, vêtus de façon identique, talent et recoiffalient ensemble les perruques blanches qui couvraient leurs cranes rasés, créant l’impression d’un chœur fantomatique d’aristocrates au teint livide, se déplaçant et s’exprimant à la manière d’un être unique jusqu’à ce que l’ensemble des personnages n’apparaisse plus, en un sens, que comme un éventail de variantes sur le thème de l’hypocrisie, sans qu’il fût encore possible d’aimer ou de haïr tel ou tel individu.
Foreman transformait ainsi Don Juan en une performance truffée d’effets d’aliénation : le chœur imposait à l’action une mise en abime, des rideaux successifs se levaient ou se baissaient sur des tableaux toujours différents et des emprunts musicaux ou visuels à une curieuse panoplie de styles venaient constamment rappeler qu’il s’agissait non pas de la réalité mais d’un spectacle : ici l’opéra côtoyait Bach ou un air de flamenco, là des masques dans le style balinais Contrastaient avec le code gestuel assigné à Don Juan, fortement réminiscent de l’opéra baroque (encore que cette dernière coïncidence fût peut-être involontaire); tantôt des miroirs renvoyaient à la salle sa propre image, tantôt des lampes au quartz venaient périodiquement aveugler lé spectateur — autant d’effets destinés, comme ces cordes, désormais proverbiales, que Foreman tendait en travers du plateau, à déséquilibrer notre regard trop naïf et à contre-carrer nos mouvements de sympathie pour le personnage ou d’identification avec lui. Ce n’est sans doute pas par hasard, soit dit en passant, qu’un des rares spectacles de facture plus traditionnelle de Foreman ‑le seul, avec L’opéra de 4 sous- se soit construit à partir de textes évoquant des personnages qui traitaient leurs semblables comme des objets.
Comparé à la chosification glacée qu’opère Foreman, le « je » fluide qui traverse les trois Animations de Lee Breuer peut bien évoquer un univers infiniment rassurant dans son humanité — mais à y regarder de plus près, cette branche plus confortable du théâtre expérimental investit en fait l’autre terme du dilemme post-beckettien. C’est le revers de la même médaillé, sauvant la conscience aux dépens du monde objectif : car sile « je » est ici partout, il s’ensuit donc qu’il n’est plus nulle part ! Lee Breuer et Mabou Mines ont débuté au théâtre avec des pièces brèves de Beckett, traitées selon une approche post-moderniste originale qui voyait dans les « le » de Beckett non plus des individus concrets, mais bien l’écho de la grande “Cornemuse universelle » dont le bourdon résonne en chacun. Rétrospectivement, les pièces de Beckett revues dans cette optique apparaissent comme des exercices préparatoires aux trois magnifiques Animations de Breuer, dont l&s personnages centraux ne sont plus des êtres humains, mais sont devenus des animaux ou, plus exactement. des métaphores animalières. On joue ici d’amalgames langagiers recourant, pour citer Bonnie Marranca, « au procédé rhétorique, au vers de macaron, au néologisme, au son rythmé, à l’association verbale » et au calembour alambiqué, amalgames qui sont à leur tour servis dans un style aussi composite que les trois figures qui servent dé prétexte aux pièces ‑le Cheval, le Castor et le Chien‑, style qui emprunte au dessin animé, au feuilleton radiophonique ou télévisé etautres stéréotypes presque assimilables à des archétypes. C’est la mème méthode de spectacle à propos du spectacle que Breuer appliquait à ses deux pièces inspirées de Lulu de Wedekind, Earth spirit et Pandora’s box (L’esprit de la terre et La boîte de Pandore), montées à l’American Repertory Theatre de Cambridge : cette Lulu était une satire d’elle-même, les acteurs munis de micros citant ou disant le texte sur des modes divers plutôt que de chercher à créer Fillusion qu’ils étaient les personnages incarnés, et cette satire de cabaret se transformait à Son tour en une suite de numéros de music-hall, du concert de rock au film et de la lecture spectacle à la scène de piscine hollywoodienne. De nombreux spectateurs abonnés furent scandalisés ou perplexes face à ce spectacle, mais Wedekind, lui-mème un fou du cirque et du cabaret, l’aurait probablement approuvé. Or ce « je » syncrétique des textes de Breuer, non pas affecté à un corps ou à une personnalité unique mais réparti au contraire, entre acteurs et marionnettes ou entre diseurs en coulisse et mimes sur le plateau, ce « je » n’est pas fondamentalement différent de la personnalité fragmentée que Foreman met en scène : de part et d’autre, le spectateur assiste moins à l’établissement de relations entre des personnages qu’à l’interférence de niveaux et de canaux distincts, qu’ils soient d’ordre verbal, visuel, musical ou tout autre encore. Ça et là, des bribes de personnage peuvent venir se mêler à ce leu, mais le personnage n’en a pas moins perdu sa position dominante en mème temps que sa cohérence : il s’est dissous dans la masse des éléments du spectacle.
Dans l6 travail d’Elizabeth LeCompte et du Wooster Group, on retrouve cette fragmentation de la personne et cette fusion des niveaux de réalité dans le théâtre post-moderne, mais appliquées cette fois au théâtre lui-même : plutôt que de démembrer des personnages individuels, LeCompte s’est attaquée de la même façon aux pièces de théâtre traditionnelles, bâties autour de cette notion du personnage. À trois reprisesdéjà le Wooster Group s’est livré à ce travail de déconstruction, successivement à partir de The cocktail party, Long day’s journey into night et Our town, tandis qu’en janvier dernier se sont données les générales publiques d’un quatrième travail de ce type, LS.D. incorporant de longs passages de The crucible d’Arthur Miller.

