La mort du personnage

La mort du personnage

Le 25 Mar 1984
LSD (part one) : a work in progress, mise en scène : Elizabeth LeComte, The Wooster group, 1983, Photos Nancy Campbell
LSD (part one) : a work in progress, mise en scène : Elizabeth LeComte, The Wooster group, 1983, Photos Nancy Campbell

A

rticle réservé aux abonné·es
LSD (part one) : a work in progress, mise en scène : Elizabeth LeComte, The Wooster group, 1983, Photos Nancy Campbell
LSD (part one) : a work in progress, mise en scène : Elizabeth LeComte, The Wooster group, 1983, Photos Nancy Campbell
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

Post-mod­ernisme : ce mot, pris en lui-même, peut déjà sem­bler sus­pect de par le ren­voi qu’il implique à la notion de mod­ernisme, qui elle-même a con­nu par trop de déf­i­ni­tions con­tra­dic­toires pour qu’on puisse encore la pren­dre pour argent comp­tant. Ain­si lorsque j’ai écrit, l’an dernier, un arti­cle de fond pour le « Vil­lage voice » à pro­pos du Mariage de Figaro, que présen­tait le Guthrie The­ater (arti­cle où l’identifiais le style de mise en scène d’An­drei Ser­ban, ain­si que cer­taines tech­niques fréquem­ment util­isées dans le théâtre expéri­men­tal, avec le mou­ve­ment post-mod­erne en archi­tec­ture), la rédac­tion du « Vil­lage voice » elle-même, que je croy­ais tout à fait con­va­in­cue du sérieux de la chose, n’en a pas moins légendé une pho­to de David War­rilow à l’aide d’un com­men­taire sybillin -«Post mod­ernisez-moi ça»- qui don­nait à enten­dre que cette nou­velle théorie con­sti­tu­ait (ou, du moins, décrivait) une mode pas­sagère plutôt que le pas­sage à une ère cul­turelle nou­velle.
Pour­tant, le terme ren­voie bel et bien à un mou­ve­ment très réel ‑encore que non struc­turé- et s’emploie couram­ment dans les sci­ences sociales, les arts plas­tiques, la lit­téra­ture, archi­tec­ture, la danse et, tout récem­ment, le théâtre : même si le sens exact du mot varie d’une dis­ci­pline à autre, il est entré dans l’usage et il fau­dra bien qu’on s en accom­mode ! 

AT18 41 36 11zon

Tout nous donne à penser que le théâtre ‑et donc la société, que celui-ci reflète vient d’abor­der, ne fût-ce que par bribes et morceaux, un change­ment per­cep­tif et cul­turel irréversible, celui-là même que la notion de post-mod­ernisme veut décrire. Il ne s’ag­it pas que d’un style ou d’un mou­ve­ment mais, selon les ter­mes du cri­tique Robert Palmer, d’une « muta­tion his­torique touchant au fonde­ment de notre pen­sée ».

En ter­mes d’art dra­ma­tique, cette muta­tion promet d’être aus­si déci­sive que celle qui se situe à la charnière du clas­si­cisme et du roman­tisme. De nom­breuses analy­ses ont évo­qué divers aspects de cette pre­mière tran­si­tion, dont on peut con­clure sim­ple­ment que le théâtre y est passé du pri­mat de l’in­trigue (l’âme de la tragédie, selon Aris­tote) au pri­mat du per­son­nage, dont les cri­tiques roman­tiques (Hegel, Schlegel) fai­saient la pierre de touche du théâtre mod­erne — le mot mod­erne car­ac­térisant ici, en gros, le théâtre de la Renais­sance et des épo­ques ultérieures. Con­séquence par­ti­c­ulière­ment rad­i­cale de cette muta­tion : le principe act­if sous-jacent au fait théâ­tral n’é­tait plus à chercher désor­mais dans le monde physique extérieur (voire même sou­vent en dehors de la sphère humaine), mais bien dans l’u­nivers men­tal et spir­ituel de l’homme. La con­science évinçait l’ac­tion en tant que moteur de la fas­ci­na­tion théâ­trale, dont elle deve­nait à la fois le sujet et la base struc­turelle : d’Œdipe-roi on pas­sait à Ham­let, puis à A dream play, où décors, per­son­nages et événe­ments ne sont plus guère que les pro­jec­tions d’au­tant d’é­tats de con­science : le stade ultime étant atteint avec Enatten­dant Godot, où une con­science ter­ror­iste finit de dévaster l’u­nivers à mesure que s’en révèle absente une déité insai­siss­able qui n’est sans doute elle-même qu’une pro­jec­tion de plus ! Dans ce monde sans issue de Beck­ett, le spec­ta­teur est con­fron­té à la sim­pli­fi­ca­tion finale : ne demeure plus qu’un esprit soli­taire face au cos­mos vacant. « Ça ne manque pas de vide », iro­nise Gogo du fond de son dés­espoir. C’est « le drame de l’im­passe », pour repren­dre les ter­mes du cri­tique Car­ol Rosen ; une nou­velle nais­sance per­me­t­trait peut-être d’y échap­per, mais la mort sem­ble l’is­sue la plus prob­a­ble et le dernier dilemme se résume à savoir lequel, de la con­science ou du cos­mos, dis­paraî­tra le pre­mier… 

Mais com­ment le théâtre lui-même ‑pour trans­pos­er à son endroit les con­di­tions de l’u­nivers beck­et­tien- est-il cen­sé sor­tir de l’im­passe ? Peut-il dépein­dre un cos­mos désert ? Ou une con­science privée de tout référent dans la réal­ité objec­tive ? Sur l’un et l’autre plan, c’est la fail­lite de la dual­ité homme univers, dont l’in­finie palette de rela­tions mutuelles était ‑Croyions-nous savoir- la final­ité du témoignage théâ­tral.
Le théâtre de l’après-Beck­ett a bien dû affron­ter ce prob­lème : des auteurs et met­teurs en scène act­ifs à la pointe du théâtre sem­blent se trou­ver dans un monde nou­veau, un monde où il n’y a plus rien « là-dehors » ni per­son­ne « ici-dedans » à imiter (selon le mot d’Aris­tote) ou à représen­ter ; impos­si­ble de re-présen­ter encore, sem­blent nous dire ces dra­maturges. Le résul­tat, tel qu’il nous est apparu au fil d’une décen­nie de pro­duc­tions expéri­men­tales col­lec­tives (tan­tôt à par­tir d’é­ton­nantes nou­velles pièces, tan­tôt, à par­tir d’œu­vres clas­siques en relec­ture}, sem­ble être un théâtre curieuse­ment refer­mé sur lui-même, bat­tant en brèche les anci­ennes dis­tinc­tions entre la per­son­ne et le monde extérieur, entre l’être et la chose — et ce non pas par la représen­ta­tion du monde extérieur mais par l’élab­o­ra­tion d’un acte théâ­tral sur l’acte théâ­tral lui-même.
C’est par là juste­ment, dans ce refus des dichotomies tra­di­tion­nelles et dans cette fas­ci­na­tion du théâtre pour ses pro­pres objets, tech­niques et styles, que cet art dra­ma­tique mérite d’être rap­porté au post-mod­ernisme, dont la prin­ci­pale car­ac­téris­tique est juste­ment la mise en liq­ui­da­tion de toutes les fron­tières : entre les cul­tures, les sex­es, les dis­ci­plines artis­tiques et les gen­res, entre la cri­tique et l’art, entre l’acte et le texte, entre le signe et le sig­nifié, et ain­si de suite. C’est par­rap­port à l’in­ver­sion ou à l’a­ban­don des valeurs cul­turelles du passé que s’est défi­ni ce sen­ti­ment de postéri­or­ité, qui investit depuis une ving­taine d’an­nées chaque secteur de activ­ité humaine dans les sociétés occi­den­tales : notre monde se définit comme post-indus­triel, post-cap­i­tal­iste, post-human­iste, post-apoc­a­lyp­tique, voire même post-cog­ni­tif. 

Dans les arts de même, nous sommes post-lit­téraires. Sous le scalpel des struc­tural­istes français, la lit­térar­ité du texte et mème la fière assur­ance de l’autorité de l’écrivain se sont trou­vées déman­telées dès lors qu’ap­pa­rais­saient les innom­brables con­ven­tions inhérentes à la langue, inter­dis­ant d’y voir encore un reflet direct de la réal­ité.

Tous les types de com­porte­ment organ­isé ‑mais le lan­gage surtout- se sont avérés repos­er sur des sys­tèmes de signes agences en codes et cette prise de con­science que, là où nous pen­sions dis­pos­er d’une fenêtre limpi­de par où percevoir le monde objec­tif, nous n’aperce­vions en fait que la vit­re elle-même, cette prise de con­science a entraîné la fail­lite des approches lit­téraires tra­di­tion­nelles, faisant de la cri­tique (l’écri­t­ure sur écri­t­ure) un genre de créa­tion lit­téraire à part entière. 

AT18 45 39 11zon

La danse post-mod­erne s’est car­ac­térisée par une même ten­dance à l’introspection, non pas au sens psy­chologique (la psy­cholo­gie ayant con­sti­tué, en fait, l’a­panage de la danse mod­erne comme du théâtre mod­erne) mais, dans la mesure où la danse deve­nait le sujet de la danse : tout au long des années sep­tante, les choré­graphes post­mod­ernes se sont con­sacrés au développe­ment d’une danse sur la danse où, plus fon­da­men­tale­ment, d’un art du mou­ve­ment sur le mou­ve­ment, d’où la créa­tion de pièces entières à pro­pos de la feinte, de la marche, du fait de tourn­er sur soi-même, etc. Les danseurs post­mod­ernes se sont mis à analyser des sys­tèmes de mou­ve­ments jusque là sans rap­port aucun avec la danse : les gestes du sport, du jeu, du tra­vail physique, entre autres. D’autres se sont ingéniés à citer les styles de danse les plus divers au sein de leurs pro­pres travaux, ain­si Twyla Tharp recourant avec ironie au vocab­u­lairedes dans­es mod­ernes, du bal­let et des dans­es de salon. L’ar­chi­tec­ture post-mod­erne, s’in­spi­rant des théories lin­guis­tiques, a traité toute l’his­toire de l’architecture comme un sim­ple cat­a­logue de signes, pro­pres à être com­binés et recom­binés à volon­té sans aucun égard pour leur cul­ture respec­tive, leur tra­di­tion ou leur orig­ine. Un même bâti­ment peut aujour­d’hui jux­ta­pos­er des socles grecs, des arcs romains, des élé­ments Art déco et des hublots, sans que l’ar­chi­tecte porte pour autant aucun juge­ment sur la Grèce, Rome, les années trente ou la marine (pas même un juge­ment cri­tique ou ironique) : son bâti­ment ne con­stitue, dans son esprit, qu’un agré­gat de signes purs, ou de signes de signes. Ce phénomène est par­ti­c­ulière­ment évasif dansla mesure où il sem­ble — comme c’est d’ailleurs le cas dans d’autres domaines com­porter deux facettes presque con­tra­dic­toires : d’une part, l’ar­chi­tec­ture post-mod­erne est volon­tiers rad­i­cale et agres­sive dans son éclec­tisme, évac­uant les asso­ci­a­tions cul­turelles tra­di­tion­nelles comme autant de gri­bouil­lages sans fonde­ment ; mais en même temps, elle aban­donne la stricte ortho­dox­ie du mod­ernisme pour en revenir aux jeux plus sou­ples et plus acces­si­bles de l’ef­fet déco­ratif et de la nos­tal­gie. 

Pour le meilleur et pour le Dire, voici donc le post­mod­ernisme dans 5es œuvres, et d’en avoir saisi les méth­odes de base va nous per­me­t­tre aus­sitôt de con­sid­ér­er en per­spec­tive ce que nous appée­lions hier lé « théâtre d’a­vant-garde » — et que Richard Schech­n­er déclarait être, il y a deux ans déjà dans le « Per­form­ing arts jour­nal », à Far­ti­cle de la mort. On voit dès lors appa­raître, en fil­igrane des approches expéri­men­tales de Richard Fore­man, de Lee Breuer chez Mabou Mines, d’Eliz­a­beth LeCompte avec le Woost­er Group et de quelques pro­duc­tions isolées que je con­sid­ér­erai dans cet arti­cle, un fil con­duc­teur par­ti­c­ulière­ment présent, à savoir que l’in­di­vidu y a per­du sa sit­u­a­tion cen­trale ; en ter­mes de cri­tique dra­ma­tique, nous dirons que, tout comme le per­son­nage a jadis sup­plan­té l’in­trigue, il se trou­ve à présent éclip­sé à son tour.
Le per­son­nage, en fait, est mourant depuis un siè­cle. Strind­berg, dans sa pré­face à Made­moi­selle Julie (un texte incroy­able­ment post-mod­ernistée avant la let­tre), écrit déjà que les « âmes » qui inter­vi­en­nent dans sa pièce sont « déper­son­nal­isèes » : elles sont autant de « col­lages d’é­tapes cul­turelles passées et présentes, à base de frag­ments de vies humaines et des vieux chif­fons que sont aujour­d’hui les robes de bal de jadis (….)». Brecht pro­longe et rad­i­calise ce vœu de Strind­berg quand il dis­so­cie l’ac­teur du per­son­nage qui l’é­touf­fait jusque là et lui con­fère une exis­tence pro­pre grâce au Ver­frem­dung­ef­fekt, l’al­ié­na­tion brechti­enne. Un pas plus loin encore, et c’est l’ac­teur lui-même qu’on va frag­menter, renonçant à la notion de per­son­ne en tant que fac­teur unifi­ant de l’œu­vre dra­ma­tique. Au fil de plus de dix années exis­tence, le Théâtre onto­logi­co-hys­térique de Richard Fore­man s’est attaché à mon­tr­er com­ment ce que nous avions cru être l’i­den­tité de la per­son­ne se dés­in­tè­gre, en fait, à l’ex­a­m­en, en un con­glomérat de phras­es et de gestes anodins, lesquels peu­vent être con­sid­érés comme autant d’objets. On pour­rait presque voir dans ce théâtre de Fore­man l’u­nivers de l’après-Beck­ett, où un cos­mos vacant engloutit la con­science vac­il­lante : ne reste plus désor­mais qu’un « théâtre de choses » — y com­pris la chose-idée, la chose-émo­tion, etc. 

Le titre mème de Par­ti­cle the­o­ry (La théorie des par­tic­ules — 1972), un des « feuil­letons phénoménologiques » con­sacrés par Fore­man au cou­plé dé per­son­nages Rho­da ét Max, est sig­ni­fi­catif de cette réi­fi­ca­tion du monde du dra­maturge : Rho­da, l’ob­jet cen­tral de ce théâtre (le terme de per­son­nage étant impro­pre en l’oc­curence), n’y appa­raît que sous une forme frag­meén­tée dans l’in­car­na­tion qu’en donne l’ac­trice-fétiche de Fore­man, Kate Man­heim : le vis­age tourné en sens inverse par rap­port aux épaules, les veux et la bouche comme découpés à part et d’autres par­ties du corps (les seins, les fess­es, etc.) appa­rais­sant égale­ment comme des élé­ments isolés, à mesure que Rho­da se désha­bil­lait puis se rha­bil­lait avec une répéti­tiv­ité toute mécanique, dénuée de toute con­no­ta­tion sex­uelle ou émo­tion­nelle. L’e­sprit lui-même sem­blait ici exis­ter séparé­ment, tout absorbé dans sa titubante explo­ration d’un étrange état inter­mé­di­aire entre être con­scient et la chose. Un autre titre de Fore­man, Rho­da in pota­toland (Rho­da au pays des patates) résumait cette con­di­tion par­ti­c­ulière du per­son­nage, devenu un ensem­ble d’ob­jets (par­ties du corps, stéréo­types gestuels, phras­es toutes faites et idées reçues) à la traine d’une con­science exploratoire. Dix ans après La théorie des par­tic­ules, Fore­man sig­nait la mise en scène d’un Don Juan fort dis­cuté au Guthrie The­ater, repris par la suite par Joseph Papp à Cen­tral Park dans le cadre du Fes­ti­val Shake­speare de New York. Mais le pub­lic de la métro­pole a dû se pass­er de la note insérée par Fore­man dans le pro­gramme de Min­neapo­lis, où il avouait 5a dette vis-à-vis des théoriciens français — Fou­cault, Der­ri­da, Kris­te­va, entre autres- « qui ont à mon avis repen­sé fon­da­men­tale­ment la nature de ce qui con­stitue l’être humains. Plus loin, Fore­man pré­cise qu’une pièce de théâtre con­stitue moins un lieu habité par une galerie de per­son­nages qu’un sys­tème lan­gagi­er traduit par des “ per­son­nages ana­logues à un ensem­ble de miroirs qui se réfléchissent et se fondent les uns dans les autres » sous emprise d’un flot ver­bal assim­ilé à Son tour à un sys­tème de miroirs où 5e reflè­tent « les codes, les for­mules et les choix soci­aux admis |.) dans l8 con­texte d’une société don­née ». Toute la mise en scène pous­sait le spec­ta­teur à se con­cen­tr­er sur l’in­trigue plutôt que sur les per­son­nages : tous les rôles mas­culins, vêtus de façon iden­tique, tal­ent et recoif­falient ensem­ble les per­ruques blanch­es qui cou­vraient leurs cranes rasés, créant l’im­pres­sion d’un chœur fan­toma­tique d’aris­to­crates au teint livide, se déplaçant et s’ex­p­ri­mant à la manière d’un être unique jusqu’à ce que l’ensem­ble des per­son­nages n’ap­pa­raisse plus, en un sens, que comme un éven­tail de vari­antes sur le thème de l’hypocrisie, sans qu’il fût encore pos­si­ble d’aimer ou de haïr tel ou tel indi­vidu.
Fore­man trans­for­mait ain­si Don Juan en une per­for­mance truf­fée d’ef­fets d’al­ié­na­tion : le chœur impo­sait à l’ac­tion une mise en abime, des rideaux suc­ces­sifs se lev­aient ou se bais­saient sur des tableaux tou­jours dif­férents et des emprunts musi­caux ou visuels à une curieuse panoplie de styles venaient con­stam­ment rap­pel­er qu’il s’agis­sait non pas de la réal­ité mais d’un spec­ta­cle : ici l’opéra côtoy­ait Bach ou un air de fla­men­co, là des masques dans le style bali­nais Con­trastaient avec le code gestuel assigné à Don Juan, forte­ment réminis­cent de l’opéra baroque (encore que cette dernière coïn­ci­dence fût peut-être involon­taire); tan­tôt des miroirs ren­voy­aient à la salle sa pro­pre image, tan­tôt des lam­pes au quartz venaient péri­odique­ment aveu­gler lé spec­ta­teur — autant d’ef­fets des­tinés, comme ces cordes, désor­mais prover­biales, que Fore­man tendait en tra­vers du plateau, à déséquili­br­er notre regard trop naïf et à con­tre-car­rer nos mou­ve­ments de sym­pa­thie pour le per­son­nage ou d’i­den­ti­fi­ca­tion avec lui. Ce n’est sans doute pas par hasard, soit dit en pas­sant, qu’un des rares spec­ta­cles de fac­ture plus tra­di­tion­nelle de Fore­man ‑le seul, avec L’opéra de 4 sous- se soit con­stru­it à par­tir de textes évo­quant des per­son­nages qui traitaient leurs sem­blables comme des objets.

Com­paré à la chosi­fi­ca­tion glacée qu’opère Fore­man, le « je » flu­ide qui tra­verse les trois Ani­ma­tions de Lee Breuer peut bien évo­quer un univers infin­i­ment ras­sur­ant dans son human­ité — mais à y regarder de plus près, cette branche plus con­fort­able du théâtre expéri­men­tal investit en fait l’autre terme du dilemme post-beck­et­tien. C’est le revers de la même médail­lé, sauvant la con­science aux dépens du monde objec­tif : car sile « je » est ici partout, il s’en­suit donc qu’il n’est plus nulle part ! Lee Breuer et Mabou Mines ont débuté au théâtre avec des pièces brèves de Beck­ett, traitées selon une approche post-mod­erniste orig­i­nale qui voy­ait dans les « le » de Beck­ett non plus des indi­vidus con­crets, mais bien l’é­cho de la grande “Corne­muse uni­verselle » dont le bour­don résonne en cha­cun. Rétro­spec­tive­ment, les pièces de Beck­ett revues dans cette optique appa­rais­sent comme des exer­ci­ces pré­para­toires aux trois mag­nifiques Ani­ma­tions de Breuer, dont l&s per­son­nages cen­traux ne sont plus des êtres humains, mais sont devenus des ani­maux ou, plus exacte­ment. des métaphores ani­mal­ières. On joue ici d’a­mal­games lan­gagiers recourant, pour citer Bon­nie Mar­ran­ca, « au procédé rhé­torique, au vers de mac­aron, au néol­o­gisme, au son ryth­mé, à l’as­so­ci­a­tion ver­bale » et au calem­bour alam­biqué, amal­games qui sont à leur tour servis dans un style aus­si com­pos­ite que les trois fig­ures qui ser­vent dé pré­texte aux pièces ‑le Cheval, le Cas­tor et le Chien‑, style qui emprunte au dessin ani­mé, au feuil­leton radio­phonique ou télévisé etautres stéréo­types presque assim­i­l­ables à des arché­types. C’est la mème méth­ode de spec­ta­cle à pro­pos du spec­ta­cle que Breuer appli­quait à ses deux pièces inspirées de Lulu de Wedekind, Earth spir­it et Pandora’s box (L’e­sprit de la terre et La boîte de Pan­dore), mon­tées à l’Amer­i­can Reper­to­ry The­atre de Cam­bridge : cette Lulu était une satire d’elle-même, les acteurs munis de micros citant ou dis­ant le texte sur des modes divers plutôt que de chercher à créer Fil­lu­sion qu’ils étaient les per­son­nages incar­nés, et cette satire de cabaret se trans­for­mait à Son tour en une suite de numéros de music-hall, du con­cert de rock au film et de la lec­ture spec­ta­cle à la scène de piscine hol­ly­woo­d­i­enne. De nom­breux spec­ta­teurs abon­nés furent scan­dal­isés ou per­plex­es face à ce spec­ta­cle, mais Wedekind, lui-mème un fou du cirque et du cabaret, l’au­rait prob­a­ble­ment approu­vé. Or ce « je » syn­cré­tique des textes de Breuer, non pas affec­té à un corps ou à une per­son­nal­ité unique mais répar­ti au con­traire, entre acteurs et mar­i­on­nettes ou entre diseurs en coulisse et mimes sur le plateau, ce « je » n’est pas fon­da­men­tale­ment dif­férent de la per­son­nal­ité frag­men­tée que Fore­man met en scène : de part et d’autre, le spec­ta­teur assiste moins à l’étab­lisse­ment de rela­tions entre des per­son­nages qu’à l’in­ter­férence de niveaux et de canaux dis­tincts, qu’ils soient d’or­dre ver­bal, visuel, musi­cal ou tout autre encore. Ça et là, des bribes de per­son­nage peu­vent venir se mêler à ce leu, mais le per­son­nage n’en a pas moins per­du sa posi­tion dom­i­nante en mème temps que sa cohérence : il s’est dis­sous dans la masse des élé­ments du spec­ta­cle.

Dans l6 tra­vail d’Eliz­a­beth LeCompte et du Woost­er Group, on retrou­ve cette frag­men­ta­tion de la per­son­ne et cette fusion des niveaux de réal­ité dans le théâtre post-mod­erne, mais appliquées cette fois au théâtre lui-même : plutôt que de démem­br­er des per­son­nages indi­vidu­els, LeCompte s’est attaquée de la même façon aux pièces de théâtre tra­di­tion­nelles, bâties autour de cette notion du per­son­nage. À trois repris­es­déjà le Woost­er Group s’est livré à ce tra­vail de décon­struc­tion, suc­ces­sive­ment à par­tir de The cock­tail par­ty, Long day’s jour­ney into night et Our town, tan­dis qu’en jan­vi­er dernier se sont don­nées les générales publiques d’un qua­trième tra­vail de ce type, LS.D. incor­po­rant de longs pas­sages de The cru­cible d’Arthur Miller. 

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
6
Partager
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
26 Mar 1984 — Les lignes qui suivent se veulent avant tout un témoignage : non pas une dissertation savante, mais simplement la confrontation…

Les lignes qui suiv­ent se veu­lent avant tout un témoignage : non pas une dis­ser­ta­tion savante, mais sim­ple­ment…

Par Marianne Van Kerkhoven
Précédent
23 Mar 1984 — Philippe Sireuil: André Delvaux, vous êtes metteur en scène de cinéma. Comment avez-vous ressenti le passage de la direction des…

Philippe Sireuil : André Del­vaux, vous êtes met­teur en scène de ciné­ma. Com­ment avez-vous ressen­ti le pas­sage de la direc­tion des acteurs au ciné­ma à la direc­tion des chanteurs à l’opéra ?  André Del­vaux : Je l’ai vécu…

Par Philippe Sireuil et Bernard Debroux
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?