Quelque chose de ce qu’ils voulaient encore dire.

Quelque chose de ce qu’ils voulaient encore dire.

Rencontre avec Isabelle Pousseur et Michel Boermans

Le 27 Mar 1984

A

rticle réservé aux abonné·es
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

Françoise Wallemacq : Pourquoi, après avoir aban­don­né l’idée de tra­vailler sur L’homme et l’en­fant d’Adamov, vous êtes-vous repliés sur un tra­vail théâ­tral élaboré essen­tielle­ment à par­tir de l’ex­péri­ence pro­pre des comé­di­ens ? 

Isabelle Pousseur : Avant d’abor­der le texte d’Adamov, qui nous fasci­nait mais nous était rel­a­tive­ment étranger, nous nous sommes famil­iarisés avec son univers. L’idée était d’es­say­er de trou­ver des moti­va­tions à par­tir du tra­vail d’im­pro­vi­sa­tion des comé­di­ens, qui tour­nent autour de choses qui han­taient Adamov, mais en essayant de leur don­ner un aspect per­son­nel. Cela tient à ma façon de tra­vailler, à laque­lle je tiens beau­coup, l’ob­jec­tif étant d’éviter de plac­er l’ac­teur dans la con­trainte d’être l’ob­jet des phan­tasmes d’autrui, que ce soit du met­teur en scène ou de l’au­teur. J’es­saie au con­traire de l’amen­er à se situer dans une posi­tion de con­fronta­tion, d’échange face à l’au­teur. 

Et puis, l’idée de tra­vailler sur L’homme et l’en­fant n’a jamais sig­nifié celle de met­tre en scène la vie d’Adamov lui-même. Il s’agis­sait plutôt, dès ce moment-là, de voir com­ment nous rece­vions Adamo, com­ment la généra­tion de gens qui ont entre vingt et trente ans pou­vait percevoir l’ex­is­tence d’un homme dont la prin­ci­pale obses­sion, présente dans son théâtre et con­crétisée dans sa vie, était de « trou­ver ce qui se situe aux con­fins de la vie dite indi­vidu­elle et de la vie dite col­lec­tive. » 

F. W.: Il vivait un con­flit per­ma­nent entre un sens du « devoir social » et sa vie per­son­nelle ? 

I.P.: Oui, mais cela allait plus loin qu’un sens du devoir, puisqu’il éprou­vait une sen­si­bil­ité et un intérêt réels pour le monde. Mais il s’est tou­jours trou­vé à des points de con­fronta­tion dif­fi­cile entre les deux. Cela cor­re­spondait à sa dif­fi­culté de vivre à la fois ses rap­ports douloureux aux autres et à lui-même, aux femmes, à la sex­u­al­ité, au monde des adultes et des respon­s­abil­ités, dus à une névrose cer­taine, et sa volon­té très forte d’ap­préhen­der le monde dans sa glob­al­ité, avec ses dimen­sions poli­tiques, artis­tiques, his­toriques. Les pièces à couleur poli­tique qu’il a écrites sont peu­plées de ces fan­tômes.

Ce prob­lème là nous touchait très fort, nous qui fai­sions par­tie d’une généra­tion qui n’a vécu que les restes de Mai ‘68, et que l’on peut appel­er dépoli­tisée. Cet ensem­ble de sen­ti­ments par rap­port à Adamo, et puis les droits d’au­teur qui n’ar­rivaient pas, tout cela me met­tait dans une sorte de malaise … 

F.W.: Celui de te servir d’Adamov comme pré­texte pour par­ler de vous-mêmes ? 

I.P.: C’est ça. J’avais un peu l’im­pres­sion de me men­tir à moi-même, en refu­sant de voir qu’un choix allait s impos­er : soit aban­don­ner le tra­vail qu’on était en train de faire sur nous-mêmes, soit renon­cer défini­tive­ment à Adamov. Et en un sens, le refus de la femme d’Adamov de nous accorder les droits nous a aidés à clar­i­fi­er la sit­u­a­tion. 

F.W.: La présence d’Adamov ne reste-t-elle pas inscrite quelque part dans le spec­ta­cle ? 

I.P.: Cer­taine­ment, mais il est dif­fi­cile, tant pour les spec­ta­teurs que pour moi-même de dis­tinguer ce qui a « transper­cé » les strates d’élab­o­ra­tion du spec­ta­cle, et qui apparte­nait au domaine d’Adamov. En ce qui me con­cerne, j’ai tou­jours pen­sé que le per­son­nage de « l’homme au ban­deau », incar­né par Chris­t­ian Cra­hay, était une fig­ure adamovi­enne, celui qui Se sou­vient de son passé, qui désire le don­ner. Or c’é­tait lui au départ qui devait jouer le rôle d’Adamov, j’ai d’ailleurs tou­jours trou­vé qu’il avait son regard ! || en reste quelque chose dans le spec­ta­cle final : cette course ralen­tie, répéti­tive, le regard tourné vers un pour­suiv­ant fic­tif, c’est très claire­ment pour nous un homme qui essaie d’aller de plus en plus loin dans la pré­ci­sion du sou­venir, une sorte de fonc­tion­nement de la mémoire. || tourne la tête, il voit quelque chose, on ne sait pas quoi…

Un jour, en répé­tant ensem­ble, il nous a fait cette impro­vi­sa­tion, et je me suis dit qu’il y avait là quelque chose qui par­lait du fonc­tion­nement de la mémoire de la part d’un homme à la recherche de l’en­fant qu’il avait été. Il y avait là une façon de porter le spec­ta­cle, d’en être le lien au niveau formel et au niveau de la nar­ra­tion. Peut-être était-il seul dans ce couloir, peut-être tout se pas­sait-il dans sa tête ? Je ne dis pas que c’est ça, c’est juste une image, une pos­si­bil­ité de sens. Un autre indice de la présence d’Adamov, qu’on a con­servé au fil de répéti­tions, c’est l’im­age de la petite fille qui arrive à l’is­sue de la scène des enfants, avec son unique patin à roulettes, et sa balle. Elle arrive, toute seule, et elle tou­sse. Adamov racon­te dans L’homme et enfant un rêve qu’il avait fait : il était seul, dans la rue et voy­ait pass­er des gens très beaux, habil­lés de blanc. Et puis pro­gres­sive­ment, les gens s’en­laidis­saient, rapetis­saient, deve­naient des nains de plus en plus affreux… et le rêve se ter­mi­nait par une petite fille, très laide, qui jouait avec une balle et qui tou­s­sait. Adamov se réveil­lait en sueur, en se dis­ant : « Je crois que le sens de mon-rêve, ce à quoi je viens d’as­sis­ter, c’est à la dégra­da­tion du monde. »
J’ai voulu garder cette image parce que je voulais ter­min­er cette scène par une image plus onirique et plus angois­sante de l’en­fance. 

F.W.: Com­ment se sont déroulés con­crète­ment le tra­vail avec les comé­di­ens, et l’écri­t­ure finale du spec­ta­cle ?

I.P.: J’ai tra­vail­lé en don­nant d’énormes respon­s­abil­ités aux comé­di­ens, en leur faisant totale­ment con­fi­ance. Pen­dant des mois, je leur ai pro­posé chaque semaine des thèmes d’im­pro­vi­sa­tion qui par­taient d’Adamov ou de ce que j’imag­i­nais, et ils pré­paraient seuls ce qu’ils voulaient présen­ter, avec même, g’ils le désir­aient, propo­si­tion de cos­tumes et de mise en place. J’ai essayé de trou­ver les sujets les plus stim­u­lants pour eux, je leur ai demandé de racon­ter une peur d’en­fant, un cauchemar d’ac­teur, d’écrire une let­tre d’amour, de pré­par­er une danse à deux… Cha­cun inscrivait dans son inter­ven­tion sa pro­pre vision du monde, au mème titre que les autres. Aucun sou­venir n’é­tait « priv­ilégié » parce que plus trag­ique, chaque comé­di­en se frayait un chemin qui était le sien à tra­vers la struc­ture du spec­ta­cle. Un tel fonc­tion­nement n’au­rait jamais été pos­si­ble sans une com­plic­ité et un respect mutuel. Pen­dant un assez long temps de tra­vail, j’ai essayé de ne pas me pos­er la ques­tion de savoir ce que tout cela deviendrait. Je notais énor­mé­ment. Après, cela a été un véri­ta­ble tra­vail de créa­tion, à par­tir d’un matéri­au brut.

Les dif­férents élé­ments du spec­ta­cle sont arrivés à un rythme iné­gal : la scène des enfants qui se pour­suiv­ent dans le couloir, est née du lieu théâ­tral lui-même. On était à un mois à peine de la pre­mière quand Michel Boer­mans nous a emmenés dans ce couloir de pen­sion­nat aban­don­né. Le pre­mier soir, j’ai demandé aux acteurs de me pro­pos­er des frag­ments de sit­u­a­tion, sans me racon­ter d’his­toire, juste des images furtives de l’en­fance. Ils ont impro­visé pen­dant trois heures, il y a eu une cen­taine de propo­si­tions, les gens étaient fous, le lieu fonc­tion­nait à mer­veille. Et moi, pen­dant deux jours, j’ai écrit en essayant de don­ner une struc­ture, une évo­lu­tion. J’ai rajouté des choses aux­quelles je tenais beau­coup depuis le début du tra­vail … L’ange de la pre­mière scène par exem­ple. C’est peut-être ma pre­mière image du spec­ta­cle. 

F.W.: C’est l’ange qui intro­duit la dimen­sion du chant dans le spec­ta­cle…

I.P.: Je voulais que le rôle de la voix chan­tée dans le spec­ta­cle soit cette espèce de recherche très pro­fonde de l’en­fance, quelque chose qui vienne de très loin, et qui fascine les autres à cause de ça. Un dra­maturge d’opéra dis­ait quel’effort du chanteur est un effort de mémoire, et que toute son énergie sem­blait être dirigée vers la quête du par­adis per­du. Je crois que ce qui trou­ble le plus dans la voix d’un chanteur, c’est la sen­sa­tion d’é­trangeté qui émane de cette voix, la sen­sa­tion d’un ailleurs, et que cet ailleurs est divin. La fas­ci­na­tion pour la divinité dans le chant, c’est quelque chose qui reste, même si on ne croit pas en Dieu. Dans le texte, cela cor­re­spondait à cette recherche d’un bon­heur absolu, un passé per­du qui était l’en­fance, sans doute, mais peut-être aus­si plus que cela, quelque chose de plus con­ceptuel.
J’ai un cer­tain passé religieux, enfant, j’ai été à la messe, et j’ai fait ange dans les pro­ces­sions.… Il y avait là quelque chose de trou­ble qui restait. L’ange, c’é­tait mon pre­mier vrai sou­venir de théâtre, quand j’avais cinq ans, et que je défi­lais dans les rues, habil­lée en blanc et me croy­ant investie d’un pou­voir divin!…

F.W.: L’im­age de l’ange, c’é­tait alors ta façon d’évo­quer l’en­fant qui était en toi, tout comme les comé­di­ens ? 

L.P.: Oui, Sans doute. Je trou­ve mer­veilleux la manière dont les acteurs ont pu à la fois com­pren­dre le texte d’Adamov, et restituer quelque chose qui était d’eux. La scène où Mar­i­anne et Alain courent en s’embrassant dans la nuque est par­tie d’une impro­vi­sa­tion sur un texte d’Adamov : il racon­te que lorsqu’il était enfant, il dor­mait avec sa sœur, et qu’il voulait absol­u­ment, pour pou­voir bien dormir, être le dernier à lui dire « bonne nuit ». C’é­tait un rite super­sti­tieux tout à fait impor­tant pour lui. Immuable­ment, sa sœur lui répondait, et il lui répondait, et ain­si pen­dant des heures. A par­tir de cette anec­dote, Mar­i­anne et Alain ont fait une impro­vi­sa­tion, dont le principe de répéti­tion était devenu le bais­er dans la nuque. J’ai trou­vé ça très beau, la façon dont ils s’é­taient appro­priés cette image. 

F.W.: Com­ment, à par­tir de l’en­fance, en êtes-vous arrivés à par­ler de l’ado­les­cence ? 

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
5
Partager
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
28 Mar 1984 — Premier schéma de comportement-Groupov: décevoir La pratique du Groupov Benoit Vreux : Le Groupov fait du théâtre avec le sentiment…

Pre­mier sché­ma de com­porte­ment-Groupov : décevoir La pra­tique du Groupov Benoit Vreux : Le Groupov fait du théâtre avec…

Par Eric Duyckaerts, Francine Landrain et Jacques Delcuvellerie
Précédent
26 Mar 1984 — Les lignes qui suivent se veulent avant tout un témoignage : non pas une dissertation savante, mais simplement la confrontation…

Les lignes qui suiv­ent se veu­lent avant tout un témoignage : non pas une dis­ser­ta­tion savante, mais sim­ple­ment la con­fronta­tion d’une spec­ta­trice avec une œuvre et son temps. Ce temps est le présent : cette œuvre,…

Par Marianne Van Kerkhoven
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?