Une image mentale, tenace et collante, a souvent régi, et peut être encore aujourd’hui, la manière de penser la relation de la pratique théâtrale au public. Selon cette image, l’œuvre représentée rayonne comme un centre dont l’intensité est susceptible d’être également perçue par tous. Chaque individu existant, quels que soient son appartenance socio-culturelle, son degré de scolarité, sa proximité à la culture, son niveau d’insertion sociale, est pensé comme un destinataire potentiel. L’universalité d’un classique ne peut pas être propriété d’une élite mais constitue une valeur qu’aurait dû, que pourrait, que devrait partager l’ouvrier de l’usine ou le paysan à sa terre. Bien entendu, qui tient ce raisonnement sait que tous ne profitent pas également du théâtre. Mais cette limitation est perçue comme une « bavure » du fonctionnement institutionnel, un accroc à la loi selon laquelle l’œuvre jouée peut légitimement prétendre à la compréhension de tous.
Contre cette illusion de l’immédiate et universelle transparence, qui fait de la relation au public un face à face entre ce qui est représenté et un destinataire (réel ou potentiel), il faut rappeler que tout acte de lecture suppose des médiations et que les différents groupes sociaux qui constituent une société sont inégalement placés par rapport à ces médiations. Une pratique ne parle jamais d’elle-même et à tous, elle s’adresse seulement à qui peut l’entendre.
Aujourd’hui, j’ai dix spectateurs dans ma salle, demain, j’en aurai cent ; après-demain, mille et dans quelques jours peut-être la terre entière se précipitera vers mon bureau de location. Pour être dynamique et généreuse, l’idée n’en est pas moins fausse. Elle suppose que la constitution d’un public s’opère par vagues successives qui vont en s’élargissant. Elle a pour croyance de base que le nombre de spectateurs disponibles pour un spectacle est potentiellement illimité et qu’il faut en conséquence agir pour drainer le plus grand nombre possible.
A l’idée de la progression « théoriquement » infinie qui a souvent fait courir maints animateurs après leurs illusions perdues, il faut substituer celle de seuil. Au-delà d’un certain seuil sociologique, il n’y a plus de spectateurs disponibles, quels que soient l’intérêt de la pièce, la portée de son propos, l’avancée de sa forme, la qualité de sa présentation et l’effort d’animation-promotion qui l’entoure.
Il y a des images euphorisantes de la relation du théâtre au public. Il y en a d’autres plus brutales, plus sèches, plus réalistes dont beaucoup souhaiteraient s’épargner la vision. En voici une dans tout son tranchant : « Le théâtre est, de tous les spectacles vivants celui qui a l’audience la plus large. Malgré tout, sa présentation ne constitue une pratique répandue dans aucun groupe de la population ni dans aucune région : 80% des Français environ n’y vont jamais ou moins d’une fois par an, et la plupart des spectateurs ne se déplacent que rarement : en 1964, seulement 2% des Français âgés de 15 ans et plus prétendaient voir au moins 6 spectacles dramatiques dans l’année ; fin 1980 1,7% déclarent se rendre souvent dans une salle de théâtre ». A cet endroit de la citation, une note apporte la précision supplémentaire : « ces chiffres sont vraisemblablement surestimés et ce pour deux raisons principales : tout d’abord les refus de réponse émanent surtout de personnes ne sortant jamais ; ensuite, il s’agit de pratiques déclarées et non de pratiques effectives concernant une activité socialement valorisée »1.
Les vérités objectives dont relève le théâtre sont d’application dans d’autres champs : les littératures, les peintures, certaines musiques, l’opéra, le cinéma même (de 1945 à aujourd’hui le cinéma est certainement un des spectacles collectifs qui a enregistré la plus forte chute d’audience), la philosophie, les sciences humaines sont autant de pratiques minoritaires si on mesure leur effet en termes d’audience. A l’aune des chiffres, la plus grande partie de la production intellectuelle est une activité parasitaire. Mais à concevoir le degré de légitimité d’une pratique à partir du seul recensement de ses usagers, on opte pour un utilitarisme à courte vue qui omet la question de la valeur stratégique des pratiques dans une société donnée.
Dans la société telle qu’elle est instituée, le théâtre est une pratique distinctive pour un groupe social extrêmement important (en nombre et en positionnement) fait d’étudiants, de techniciens, de cadres, de membres de l’aristocratie ouvrière et des appareils syndicaux, de fonctionnaires, de professeurs, d’instituteurs, de professionnels des médias, de la publicité, de la presse, de l’informatique, etc… Le théâtre aujourd’hui est très loin d’avoir atteint tous ces spectateurs potentiels-là et si conquête du public il doit y avoir, elle s’inscrira à l’intérieur de cette catégorie sociale et très exceptionnellement hors de celle-ci. On notera pourtant que le groupe sociologique de référence n’est pas politiquement homogène. S’il s’unifie à travers un certain type d’indicateurs (par exemple, le niveau de scolarité) il se divise profondément dans son rapport aux options politiques. C’est dans le cadre de cette unité sociologique et des contradictions politiques que le théâtre joue sa fonction, inscrit son action sociale.

