L’école des femmes mise en scène par Hervé Loichemol a connu un remarquable succès en Suisse. La présence dans le rôle principal d’un grand metteur en scène, André Steiger, celle aussi d’Anne Durand (l’une des révélations du festival d’Avignon 83) dans le rôle d’Agnès, ne sont pas étrangères à cette réussite.
Né en Algérie, français de nationalité, Hervé Loichemol a réalisé une quinzaine de spectacles depuis dix ans. Il a monté Buchner, Théodore de Bèze (à la Comédie de Genève, direction Benno Besson), Calderon, Tchékhov, Pirandello, et de nombreux auteurs contemporains comme Heiner Muller, Jean Jourdheuil et Bernard Chartreux (au Théâtre de Carouge — Atelier de Genève, direction François Rochaix). Il assurait l’an dernier, dans le cadre du festival, la mise en scène de trois pièces de Heiner Müller, pour l’Ecole du TNS.
Il s’est longuement entretenu avec Yves Laplace, romancier (Un homme exemplaire, Seuil, 1984) et critique, dont il vient, justement, de créer Sarcasme au Petit-Odéon, avec la Comédie française. Le texte que nous publions est une synthèse, établie par l’écrivain de cette conversation.
- « Le vivant et l’artificiel », une distinction
On me rappelle que le festival d’Avignon est placé cette année sous le signe du vivant et de l’artificiel. On me demande si cette distinction a la valeur, selon moi, d’une étiquette, d’une estampille, ou d’un concept. J’observe que si la fonction de l’étiquette est précisément d’indiquer la valeur marchande d’un objet, le report sur l’étiquette elle-même de cette notion de valeur ferait apparaître que l’objet étiqueté ou estampillé, le théâtre en l’occurence, n’a pas de prix.
Autrement dit : cette distinction a pour moi la valeur d’un problème. Je ne suis pas convaincu que le vivant et l’artificiel forment un couple, ni même que ces deux termes s’opposent. Le vivant ne s’oppose, véritablement, qu’à ce qui est mort. Mais l’artificiel reste sans lien avec la mort, en dépit de ce que la distinction semble présumer. L’artificiel est quelque chose qui contient l’artifice ; le théâtre est en rapport avec l’artificiel, puisque le théâtre est un art.
Que présume, au juste, cette distinction ? Elle péjore, sans doute, la notion d’artificiel. Elle majore, sans doute encore, la notion de vivant. Elle tend finalement, cette fois, à mettre le théâtre du côté de la vie, et à lui opposer, non sans raison, ce que l’époque produit de plus mort : les vidéoclips et le reste (ce qui est mort ne pense pas). Mais le vivant, est-ce le théâtre, et l’artificiel, l’ensemble des productions mécaniques ? Le dire reviendrait à parler de spectacle mort, ou vivant. On voit bien que l’artifice, sans quoi le spectacle n’est rien, ici et là tombe à la trappe. Veut-on plus subtilement opposer un support vivant (le corps du comédien, ou de la danseuse) à un support artificiel (l’écran, etc.)? C’est oublier le spectateur. Dans les deux cas, le spectateur regarde, il réfléchit, il imagine ; il juge aussi, c’est à lui seul qu’il revient d’évaluer la part dite du vivant et de l’artificiel.
Je me demande, d’ailleurs, si la mise en place de ce couple tout à fait théorique ne témoigne pas d’une étrange nostalgie ? Comme s’il s’agissait d’opposer une logique du vivant, c’est-à-dire, implicitement, du naturel ou de l’originaire, à toute forme d’élaboration secondaire, tertiaire ou infinie, et donc à terme artificielle. Au théâtre, le comédien est bien vivant. Il se présente avec son rythme cardiaque et biologique. Ce rythme s’inscrit dans le temps du spectacle et des répétitions. N’empêche que le théâtre se définit comme un artefact : une sorte d’élaboration, de construction, et pourquoi pas d’édification, « secondaire ».
- L’argumentation théâtrale
Que fait-on au théâtre ? On tient un discours sur le monde. Ce discours, cette construction méthodique (théâtre et rhétorique ont partie liée) passe, comme l’on dit, par une production d’images, de jeu, etc. Je pense que ces images et ce jeu contribuent à fonder l’argumentation théâtrale.
Metteur en scène, comédien, éclairagiste, technicien ou spectateur, nous devons nous situer, très concrètement, dans l’espace d’un décor, et plus généralement dans un espacetemps historique qui est toujours, bien sûr, l’espace d’un discours. Chaque pièce requiert une place différente pour le metteur en scène, parce que chaque texte est différent. Lorsque je considère la quinzaine de spectacles que j’ai montés, je ne saurais les rapporter à une image qui ne leur appartiendrait pas en propre, ou qui leur appartiendrait en commun, c’est-à-dire à une esthétique qui serait « la mienne ».
La qualité rhétorique de chaque texte détermine l’esthétique du spectacle. Il se pourrait qu’une esthétique ne se construise pas à partir d’une image, mais à partir d’un discours. Les spectacles, s’ils existent, qui substituent l’image, comme telle, à l’argument (décliné, réfléchi dans le jeu), encouragent le spectateur à adopter une position contemplative. Je préfère une position plus active, plus réflexive. Le « théâtre » pour moi s’épuise en quelques secondes. A priori je n’ai pas besoin de décor. Je n’ai pas d’autre but que de raconter des histoires : comment ces histoires sont-elles prises en charge par le corps et par la voix des comédiens, voilà l’essentiel. Il est vrai que le travail de la mémoire est plutôt de conserver des images. Disons alors que je ne cherche pas à laisser des traces (dans la mémoire des spectateurs).
- Rien de rien
Sous prétexte que le temps des grandes leçons est passé, on prétend trop souvent n’avoir plus rien à dire. On se raccroche à ce rien. On prend deux heures, trois heures pour exposer ce rien. Souvent je constate que le rien n’engendre rien ; comme dit le roi Lear à Cordélia, je crois : de rien il peut sortir rien.
Je préfère, à tout prendre, faire machine arrière, et revenir sur la question du didactisme et de la leçon. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai par exemple monté Abraham sacrifiant de Théodore de Bèze, une pièce didactique et édificatrice du XVIe siècle, destinée à former les jeunes calvinistes de l’époque à la rigueur militante. Quant à un auteur contemporain comme Heiner Muller, si j’y trouve mon compte, c’est qu’il est l’héritier de ce didactisme et qu’il en traite, qu’il traite de la possibilité ou non de faire (une) leçon. Je ne me pose évidemment pas en donneur de leçons. Je me demande simplement quelle relation je peux entretenir avec une leçon, ou avec un maître. Je ne suis pas de ceux qui pensent que les maîtres sont devenus inutiles. Le procès qu’on intente à la maîtrise me paraît non seulement très exagéré, mais toujours dénégatif.
Faut-il qu’un spectacle, sitôt qu’il prétend apporter une lumière ‑je choisis le terme à dessein- sur quelque sujet, soit considéré comme un véritable dispositif d’intimidation ou de coercition, tyrannique ou terroriste, sous prétexte qu’il « produit du discours » (j’ai lu ça dans les journaux)?
- Une bonne leçon
Comme son titre l’indique, L’école des femmes pose en premier lieu cette question de la leçon. Mais quelle est au juste la leçon de L’école ? C’est d’abord une magnifique leçon d’écriture théâtrale et de rhétorique. Voilà un texte-charnière, proche encore de la farce, et qui annonce la deuxième manière de Molière. C’est ensuite, sur les femmes, une leçon ambiguë. Arnolphe essaie de donner une leçon, mais il se trompe ; la pièce pourrait être le procès à vif de ce donneur de leçons.
L’école des femmes est une comédie didactique. Je crois que la leçon est forcément drôle — sinon ce n’est pas une bonne leçon. C’est la raison pour laquelle un maître, s’il n’a pas d’humour, est ridicule ; s’il a de l’humour et qu’il pense correctement, il est génial. L’humour supposant une espèce de recul par rapport à son propre discours… Alors que le malheureux Arnolphe, comme il est bien incapable de distance, sombre dans le pathétique ; cette chute d’Arnolphe entraîne évidemment le rire du spectateur et parachève la leçon.
(Je pense que les tragédies, surtout celles de Sophocle, sont également des œuvres comiques. Je ne peux pas ne pas rire en lisant Œdipe roi ou Philoctète. Une forme, éminemment comique, d’incompréhension portée sur le monde, ne se trouve-t-elle pas au départ de la tragédie?)
- Le choix d’Agnès

