Dans la fange de la révolution à propos de « La mission » au Théâtre varia

Dans la fange de la révolution à propos de « La mission » au Théâtre varia

Le 20 Jan 1987

A

rticle réservé aux abonné·es
Article publié pour le numéro
L'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives ThéâtralesL'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives Théâtrales
27
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

La let­tre et le Prince

La mis­sion com­mence par une let­tre. Envoyée de la Jamaïque, il y a déjà trois ans, pour dire à Antoine, ancien mil­i­tant de la Révo­lu­tion française, que ses émis­saires dans l’île au bout du monde ont échoué. Il feint d’abord d’ig­nor­er leur iden­tité de même que leur tâche. Puis, mal­gré la panique que l’Em­pereur lui inspire, il reçoit le mes­sager et écoute son réc­it. « Quand les chances ont été gaspillées, écrit Müller, ce qui était épure d’un monde nou­veau reprend un départ dif­férent : sous forme de dia­logue avec les morts ». C’est ce à quoi con­vie Antoine le marin venu d’au-delà des mers. Et nous de même, car ce à quoi nous allons assis­ter c’est le réc­it d’une mis­sion nar­ré par des fan­tômes, comme dans un nô où le héros dis­paru depuis longtemps ressus­cite sur le plateau pour dire ses aven­tures. Oui, La mis­sion est le nô de la Révo­lu­tion. Ou plutôt de son avorte­ment.
Le spec­ta­cle de Brux­elles réal­isé par Michel Dezo­teux et Mar­cel Del­val reprend le dis­posi­tif, d’il y a plus de vingt ans, du Prince con­stant de Gro­tows­ki. Comme alors, le pub­lic entoure des qua­tre côtés le plateau qu’il regarde d’en haut, tels au zoo les ani­maux de la jun­gle : la vue plongeante ne sera jamais la même que la vue de plain pied inter­rompue par les bar­reaux de la cage. La fos­se donne un sim­u­lacre de lib­erté aux fauves et un autre, de dan­ger cette fois-ci, à ceux qui les regar­dent. De même que chez Gro­tows­ki, nous assis­tons ici aus­si à un sac­ri­fice.
Le scéno­graphe Jean-Claude De Bemels dis­pose à même la fos­se les loges des comé­di­ens, dont on aperçoit l’in­térieur par quelques portes entrou­vertes. Du rouge, des miroirs et des pho­tos, des télé­grammes et des fleurs : la loge est tou­jours pour l’ac­teur une esquisse d’au­to­por­trait. Mais ces loges-là par­lent aus­si de la dis­tance qui s’est creusée par rap­port à Gro­tows­ki et son acteur saint ; elles mar­quent le temps qui nous sépare de lui. Le même que celui qui sépare Antoine s’ac­com­modant de la réac­tion napoléoni­enne des sac­ri­fiés de la mis­sion dans la jun­gle de la Jamaïque.
Les loges désig­nent ici non pas une trahi­son for­cé­ment, mais un aban­don sans doute, un éloigne­ment que nous risquions d’ou­bli­er. Le dis­posi­tif, pour le spec­ta­teur qui con­nut les années 60, fait se rejoin­dre deux durées, exacte­ment comme la let­tre ini­tiale de La mis­sion : celle du présent, désignée par l’en­filade des loges, et celle de jadis, rap­pelée par la fos­se aux fauves. Tout en accep­tant le présent, la cita­tion scéno­graphique nous con­vie au sou­venir. Elle est l’équiv­a­lent de la mis­sive.
Les loges où l’on entre, où l’on se réfugie intro­duisent donc une idée de théâ­tral­ité opposée à celle dont Gro­tows­ki engagea la quête, théâ­tral­ité du don de soi, réfrac­taire à l’ex­hi­bi­tion et aux signes extérieurs du suc­cès. Aux applaud­isse­ments en par­ti­c­uli­er.
Ici, dans cet espace évo­quant Le Prince con­stant, on applau­dit une fois — au sein même de la fic­tion — pour saluer ironique­ment le mono­logue de la trahi­son. Ces applaud­isse­ments de Gal­loudec, juste sur le seuil de la loge, peu­vent être lus aus­si comme le signe dis­cret, clin d’œil fur­tif, d’une autre capit­u­la­tion, celle de l’u­topie incar­née par Le Prince con­stant. On entend dans cette Mis­sion l’aveu d’une généra­tion théâ­trale, aveu souter­rain que le spec­ta­cle a l’in­tel­li­gence de ne pas ériger en con­di­tion de lec­ture. Seuls l’en­ten­dent les gens des six­ties.

Le par­quet et la fange

De même qu’il y a deux durées, il y a aus­si deux espaces. Mais cette coex­is­tence ne se révèle que dans un sec­ond temps, car d’emblée tout com­mence sur une aire de jeu en bois où se dressent Antoine et l’emblème défraîchi de la Révo­lu­tion française fixé par Delacroix. Ce sol net, impec­ca­ble, on le décou­vri­ra, dis­simule quelque chose, de même que sous le pave­ment ordon­né de l’Em­pire napoléonien bout encore la Révo­lu­tion.
Et, réelle­ment, quand ce pre­mier planch­er se soulève jusqu’au pla­fond, nous apercevons Antoine dans un sub­lime paysage imag­i­naire où la fumée dense colle à la glaise qui recou­vre le sol. Le spec­ta­cle, d’en­trée de jeu, veut par­ler de ce qui se place au cœur même du texte de Müller, à savoir le dédou­ble­ment. Ici tout le monde, pour des raisons stratégiques, revêt une sec­onde iden­tité, d’emprunt, et les dia­logues se nouent entre des êtres fic­tifs et des êtres réels, entre des êtres qui se cachent et d’autres qui s’as­su­ment. Lorsqu’on par­le il y a sans cesse un autre, un dou­ble, qui guette. Par l’emboîtement des espaces le spec­ta­cle saisit cette per­ma­nente incer­ti­tude.
A la super­po­si­tion s’a­joute la divi­sion, car pour le deux­ième espace une bor­dure, en par­quet, délim­ite le rec­tan­gle de la boue. Là on s’en­fonce, on plonge, là, dans des cer­cueils en plas­tique, se cam­ou­flent les mis­sion­naires, là, on par­le de révo­lu­tion. Et là s’en­gage aus­si le com­bat simulé entre Dan­ton et Robe­spierre, tel un com­bat de catch où, comme Barthes l’a dit, seule compte l’énor­mité des signes et nulle­ment leur vérité. Si dans un spec­ta­cle célèbre d’Alexan­der Lang, La mort de Dan­ton de Büch­n­er, on util­i­sait les procédés du guig­nol pour par­ler de la Révo­lu­tion, cette fois-ci on trou­ve leur cor­re­spon­dant dans le spec­tac­u­laire des catcheurs.
Ils jouent le déchi­que­tage réciproque dans la boue qui est ici une matière tout autant qu’une métaphore. La fange de la révo­lu­tion.
Ici et la boue, et le cham­pagne dont les com­bat­tants de la révo­lu­tion s’asper­gent le vis­age, tout vise à s’in­scrire dans une théâ­tral­ité et nulle­ment à décrire une mis­ère ou une con­di­tion. La matière sert d’outil théâ­tral, out­il riche parce qu’on ne peut maîtris­er l’in­té­gral­ité des asso­ci­a­tions qu’elle engen­dre.
La dif­férence avec cer­tains spec­ta­cles de Karge et Lang­hoff ou de Zadek où la matière inter­vient pour désacralis­er l’œu­vre ou accuser le per­son­nage est fla­grante : la matière dans cette Mis­sion n’est ni com­plaisante, ni agres­sive. Elle est com­men­taire. Ni imma­nente, ni cynique, cette matière est sim­ple­ment intel­li­gente.
Sur le pour­tour de l’aire cen­trale, le par­quet sur­plombe légère­ment cette gadoue qui salit sans s’ac­crocher aux vête­ments ; elle laisse seule­ment des mar­ques. Là, sur cette bande de par­quet, on peut chercher repos par­fois, et là, aus­si, reste Debuis­son, celui qui trahit, celui qui refuse de s’im­pli­quer.
Mais si un être peut se met­tre à l’é­cart, l’e­space, lui, ne peut échap­per au désas­tre et les murs, bien nets au début, finis­sent éclaboussés, tachés, mac­ulés. Les fan­tômes du nô en se reti­rant lais­sent intact le plateau, tan­dis que les fan­tômes de la révo­lu­tion le mar­quent de la vio­lence de leur engage­ment.
Cette bor­dure est aus­si une fron­tière, une sorte de no man’s land entre le cratère boueux et les loges car c’est là qu’on finit par chercher refuge. Le théâtre, ici, cein­ture l’his­toire. Il est son garde-fou. Le temps d’une représen­ta­tion.

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
8
Partager
Portrait de George Banu
Écrit par Georges Banu
Écrivain, essay­iste et uni­ver­si­taire, Georges Banu a pub­lié de nom­breux ouvrages sur le théâtre, dont récemment La porte...Plus d'info
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
L'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives Théâtrales
#27
mai 2025

Belgique 1986 L’énergie aux limites du possible

21 Jan 1987 — Bruxelles, le 28 septembre Cher Paul, Depuis la première des Pupilles du tigre, il n'est pas de jour où je…

Brux­elles, le 28 sep­tem­bre Cher Paul, Depuis la pre­mière des Pupilles du tigre, il n’est pas de jour…

Par Benoît Peeter et Paul Emond
Précédent
19 Jan 1987 — A la Renaissance, l'Européen découvre les grandes lois qui régissent le réel et part à la conquête du monde. La…

A la Renais­sance, l’Eu­ropéen décou­vre les grandes lois qui régis­sent le réel et part à la con­quête du monde. La per­spec­tive linéaire, mise au point par Ucel­lo, Brunelleschi et d’autres, cod­i­fiée par Alber­ti et Piero…

Par Frédéric Flamand et Degan Catherine
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total