Dans les jardins du réel à propos de « La finta giardiniera »

Dans les jardins du réel à propos de « La finta giardiniera »

Le 24 Jan 1987

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L'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives ThéâtralesL'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives Théâtrales
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Munich, le 14 jan­vi­er 1775
«Je suis dans l’im­pos­si­bil­ité de décrire à Maman les applaud­isse­ments ( … ) Après chaque air, il y eut un vacarme effrayant d’ap­plaud­isse­ments et de cris de Viva Mae­stro ».

Wolj­gang Amadeus Mozart1.

Mozart a 19 ans. C’est l’an­née de la galanterie. Viva Mae­stro ! Il croule sous les applaud­isse­ments de la cour. Il s’adonne aux baise-mains des Princess­es et autres Mar­quis­es. Il goûte avec plaisir au tri­om­phe de son tal­ent. Il jouit totale­ment de son être. Son père, et le Prince évêque Col­lore­do assu­ment l’hom­mage, s’in­quié­tent des suites !
Mozart lui n’est pas dupe. Il sait que la ver­ro­terie se trans­formera un jour, en pur cristal. Il sait aus­si que tout le monde n’en sup­port­era pas la vue.
Mais pour l’heure il faut séduire (la Cour de Munich). Il faut jouer le jeu. Etre galant n’im­plique cepen­dant pas la friv­o­lité mondaine. Mais du tal­ent, de l’imag­i­na­tion, du savoir-faire et du savoir-mon­tr­er. En musique, en images, en magie.
On frôlera le trag­ique ( de la mort), le drame ( de la folie), la jalousie exac­er­bée, et tant pis pour la réal­ité si l’in­co­hérence psy­chologique des per­son­nages risque de boule­vers­er ce bel équili­bre qui a le frag­ile éclat des fleurs print­anières …
Songez (et je sim­pli­fie): le Comte Belfiore ( Belle Fleur) qui croy­ant avoir tué son amante la Mar­quise Violante, se fiance à Armin­da dont le Cheva­lier Ramiro est amoureux. Violante devient San­d­ri­na et se présente comme (fausse) jar­dinière, avec son servi­teur Rober­to, chez le Pode­stat ( oncle d’Ar­min­da) qui a des vues sur sa ser­vante Sepet­ta, elle-même con­voitée par Rober­to.
L’ar­rivée de Violante-San­d­ri­na boule­verse les jeux de cour. Le Pode­stat se croit amoureux de sa nou­velle (fausse) jar­dinière, laque­lle n’a d’yeux que pour son ex-amant-meur­tri­er-man­qué Belfiore. Voilà pour la sit­u­a­tion.
Par un glisse­ment opéré sur les dis­cours, les gestes, les voix et les rôles, Mozart et son libret­tiste, l’un par la musique, l’autre par la parole apporteront un adoucisse­ment à la con­ven­tion des sit­u­a­tions et des per­son­nages. Meurtre, folie, jalousie seront apprivoisés, éprou­vés aux lim­ites des déra­pages jouables. Mais on va jouer le jeu, puisqu’il le faut, avec des sem­blants de miroirs. Exquise sub­til­ité !
De quoi par­lent-ils — que nous chantent-ils ? les per­son­nages de la Fin­ta gia­r­diniera ?
D’une épreuve amoureuse démul­ti­pliée par sept (per­son­nages), c’est-à-dire en réal­ité d’une mise à l’épreuve du lan­gage. Que sig­ni­fient exacte­ment pour l’un et l’autre sexe, les déc­la­ra­tions, décla­ma­tions et décli­naisons dites amoureuses ? Nous n’en savons rien.
Mais rien n’est moins cer­tain que d’être enten­du là où l’on désire y être enten­du … Il y a un risque (dans tout dis­cours amoureux) et qui provient de l’in­cer­ti­tude de son objet. Les scènes qui s’y suiv­ent à un rythme fréné­tique sont, ô com­bi­en, révéla­tri­ces de l’abîme qui sépare les sex­es — et de l’in­com­mu­ni­ca­bil­ité de l’amour.
Les (faux) arbres plan­tés sur la scène, en frémis­saient d’ef­froi !
La nuit venue, sous les mêmes (faux) arbres, les symp­tômes de l’amour se muaient en symp­tômes de la peur ! A en per­dre la rai­son !
La musique de Mozart apportera con­so­la­tion, équili­bre, légèreté et dig­nité à cette « folie » d’une nuit de pseu­do-méta­mor­phoses. Les cœurs soupirent-ils trop d’amour ? La musique et la scène y pareront et redonneront au sexe ce qui revient au sexe … nous lais­sant dans l’or­eille et le regard l’énigme et l’am­biguïté de l’amour.
Jouis­sance et plaisir, sem­blent-ils nous dire. Mais ce n’est qu’un jeu et tout est déjà joué.
«L’in­fi­ni que révèle la musique mozar­ti­enne est celui pré­cisé­ment d’un jeu, d’un art, dépas­sion­né » nous rap­pelle Julia Kris­te­va (in His­toires d’amour).
En ce qui con­cerne notre jeu en ques­tion — La Fin­ta gia­r­diniera — pour cha­cun des per­son­nages, la jouis­sance c’est de pou­voir « tri­om­pher » en jouant.
Mais la musique éminem­ment sin­gulière de Mozart nous inter­pelle aux inter­stices de l’é­coute et de l’en­ten­de­ment. L’in­con­scient tra­vaille aus­si en musique ! A l’être écoutée — cette musique de charme, mélodique, légère, trans­par­ente de Mozart — ce qui s’y dépose dans l’or­eille et y tra­vaille en silence c’est « une cer­taine aspi­ra­tion qui n’est jamais sat­is­faite » selon les mots mêmes de Mozart.

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