Munich, le 14 janvier 1775
Woljgang Amadeus Mozart1.
«Je suis dans l’impossibilité de décrire à Maman les applaudissements ( … ) Après chaque air, il y eut un vacarme effrayant d’applaudissements et de cris de Viva Maestro ».
Mozart a 19 ans. C’est l’année de la galanterie. Viva Maestro ! Il croule sous les applaudissements de la cour. Il s’adonne aux baise-mains des Princesses et autres Marquises. Il goûte avec plaisir au triomphe de son talent. Il jouit totalement de son être. Son père, et le Prince évêque Colloredo assument l’hommage, s’inquiétent des suites !
Mozart lui n’est pas dupe. Il sait que la verroterie se transformera un jour, en pur cristal. Il sait aussi que tout le monde n’en supportera pas la vue.
Mais pour l’heure il faut séduire (la Cour de Munich). Il faut jouer le jeu. Etre galant n’implique cependant pas la frivolité mondaine. Mais du talent, de l’imagination, du savoir-faire et du savoir-montrer. En musique, en images, en magie.
On frôlera le tragique ( de la mort), le drame ( de la folie), la jalousie exacerbée, et tant pis pour la réalité si l’incohérence psychologique des personnages risque de bouleverser ce bel équilibre qui a le fragile éclat des fleurs printanières …
Songez (et je simplifie): le Comte Belfiore ( Belle Fleur) qui croyant avoir tué son amante la Marquise Violante, se fiance à Arminda dont le Chevalier Ramiro est amoureux. Violante devient Sandrina et se présente comme (fausse) jardinière, avec son serviteur Roberto, chez le Podestat ( oncle d’Arminda) qui a des vues sur sa servante Sepetta, elle-même convoitée par Roberto.
L’arrivée de Violante-Sandrina bouleverse les jeux de cour. Le Podestat se croit amoureux de sa nouvelle (fausse) jardinière, laquelle n’a d’yeux que pour son ex-amant-meurtrier-manqué Belfiore. Voilà pour la situation.
Par un glissement opéré sur les discours, les gestes, les voix et les rôles, Mozart et son librettiste, l’un par la musique, l’autre par la parole apporteront un adoucissement à la convention des situations et des personnages. Meurtre, folie, jalousie seront apprivoisés, éprouvés aux limites des dérapages jouables. Mais on va jouer le jeu, puisqu’il le faut, avec des semblants de miroirs. Exquise subtilité !
De quoi parlent-ils — que nous chantent-ils ? les personnages de la Finta giardiniera ?
D’une épreuve amoureuse démultipliée par sept (personnages), c’est-à-dire en réalité d’une mise à l’épreuve du langage. Que signifient exactement pour l’un et l’autre sexe, les déclarations, déclamations et déclinaisons dites amoureuses ? Nous n’en savons rien.
Mais rien n’est moins certain que d’être entendu là où l’on désire y être entendu … Il y a un risque (dans tout discours amoureux) et qui provient de l’incertitude de son objet. Les scènes qui s’y suivent à un rythme frénétique sont, ô combien, révélatrices de l’abîme qui sépare les sexes — et de l’incommunicabilité de l’amour.
Les (faux) arbres plantés sur la scène, en frémissaient d’effroi !
La nuit venue, sous les mêmes (faux) arbres, les symptômes de l’amour se muaient en symptômes de la peur ! A en perdre la raison !
La musique de Mozart apportera consolation, équilibre, légèreté et dignité à cette « folie » d’une nuit de pseudo-métamorphoses. Les cœurs soupirent-ils trop d’amour ? La musique et la scène y pareront et redonneront au sexe ce qui revient au sexe … nous laissant dans l’oreille et le regard l’énigme et l’ambiguïté de l’amour.
Jouissance et plaisir, semblent-ils nous dire. Mais ce n’est qu’un jeu et tout est déjà joué.
«L’infini que révèle la musique mozartienne est celui précisément d’un jeu, d’un art, dépassionné » nous rappelle Julia Kristeva (in Histoires d’amour).
En ce qui concerne notre jeu en question — La Finta giardiniera — pour chacun des personnages, la jouissance c’est de pouvoir « triompher » en jouant.
Mais la musique éminemment singulière de Mozart nous interpelle aux interstices de l’écoute et de l’entendement. L’inconscient travaille aussi en musique ! A l’être écoutée — cette musique de charme, mélodique, légère, transparente de Mozart — ce qui s’y dépose dans l’oreille et y travaille en silence c’est « une certaine aspiration qui n’est jamais satisfaite » selon les mots mêmes de Mozart.

