Gilbert, ou l’étranger de l’intérieur à propos de « Gilbert sur scène »

Gilbert, ou l’étranger de l’intérieur à propos de « Gilbert sur scène »

Le 25 Jan 1987

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L'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives ThéâtralesL'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives Théâtrales
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C’est enten­du, Gilbert est belge, il est même brux­el­lois, mieux, il habite le quarti­er des Marolles, ce quarti­er pop­u­laire qui résiste encore à la tem­pête de la moder­nité, for­mi­da­ble niveleuse. Incon­testable­ment, l’ac­teur-con­teur Yves Hun­stad a ren­con­tré son per­son­nage dans ce lieu bien pré­cis, où il a pris le temps de l’ob­serv­er, de l’é­couter, de repér­er ses divers­es vari­antes afin d’en con­stituer le type. Comme tel, ce Gilbert soigneuse­ment doc­u­men­té s’en­racine dans un milieu, dans un dialecte, dans un habi­tus, qui en principe attes­tent, garan­tis­sent et procla­ment son iden­tité. C’est donc par excel­lence un fils de la tra­di­tion et un homme de l’in­térieur, le con­traire d’une per­son­ne déplaçable.
Et si en réal­ité cette per­son­ne était, sur place, déjà déplacée, tel un clown du quo­ti­di­en fon­cière­ment ‘inadap­té, dans son vête­ment par­fois trop étroit par­fois trop large, ou mieux encore — plus secrète­ment — tel un étranger de l’in­térieur, por­teur de l’é­trange, parce que dif­férent non seule­ment des autres mais de soi, et en cette dif­férence à soi, sem­blable aux autres ? Alors Gilbert sur scène, ce spec­ta­cle belge, brux­el­lois, venu des Marolles, trou­verait écho, tout aus­si bien, en France, à Paris, à la Bastille, chez ces étrangers de l’ex­térieur qui ne comptent pas moins, dans leurs rangs, de clowns du quo­ti­di­en, ou d’é­trangers de l’in­térieur : êtres hybrides, com­pos­ites, dis­parates, vis­ités par l’e­sprit de méta­mor­phose.
Aus­si dans quelle trou­blante con­fu­sion n’en­trons-nous pas, Gilbert et moi ( que ce moi spec­ta­teur soit français ou belge, peu importe désor­mais), dès lors que Gilbert n’est plus tout entier dans Gilbert, comme si, en un sens aus­si peu impér­i­al que pos­si­ble, Rome n’é­tait plus dans Rome — ni Paris dans Paris, ni Brux­elles dans Brux­elles. Gilbert n’a-t-il pas pour des­tin de s’éprou­ver autre que soi, ou même que l’autre, à son tour autre que soi ? Dans la présen­ta­tion mono­loguée de ses impres­sions, de ses per­cep­tions et de ses expéri­ences quo­ti­di­ennes, Gilbert emploie sou­vent la sec­onde per­son­ne : s’adresse-t-il à soi en s’adres­sant à l’autre, ou à l’autre en s’adres­sant à soi ?
Non moins sou­vent, certes, l’au­to-tutoiement se trou­ve relayé par un vigoureux « moi je ». Mais ce je affir­matif n’est pas for­cé­ment l’af­fir­ma­tion d’un je : fait de plein et de vide, il des­sine en creux un manque à combler. La fréquence de l’ad­jec­tif petit dans la bouche de Gilbert — pour car­ac­téris­er non sans gour­man­dise les objets qui lui appar­ti­en­nent, le monde dans lequel il reflète son moi — souligne à la fois la suff­i­sance et l’in­suff­i­sance de ce moi, dont l’ex­ten­sion équiv­aut à une rétrac­tion.
Un petit dîn­er chez toi, avec ton petit cou­vert, et ta petite bougie, un petit vol-au-vent et une petite salade, sans compter un gros poulet, voilà qui mar­que indis­cutable­ment une prise de pos­ses­sion. Mais à quoi se réduit-elle si le sujet, con­som­ma­teur soli­taire de son petit univers, ne se dis­tingue plus de ce gros poulet qu’il con­somme, à tel point que des plumes lui poussent ?
D’où alors des moments de rejet : « Gilbert, c’est pas moi ! », entend-on dire une fois au pas­sage, sans pou­voir bien not­er qui a par­lé : le per­son­nage en lui-même divisé, ou le comé­di­en ?
D’où encore, der­rière le rejet, l’ad­hé­sion à l’im­age d’un Gilbert dif­férent, qui serait la vérité du Gilbert appar­ent : « Etre soi-même, ça serait vrai­ment extra­or­di­naire. Mais il faut tou­jours faire comme les autres, tu vois. Je suis quelqu’un comme tout le monde, tu vois. Mais pas à l’in­térieur … »
Gilbert c’est un « type », n’en dou­tons pas, mais juste­ment un type déplacé, tou­jours en deçà ou au-delà des autres et de lui-même : le type de l’a-typ­ique mal­heureux, peut-être. Per­son­nage excen­trique mal­gré lui ; jusque dans les mou­ve­ments qu’il opère pour se recen­tr­er, il tourne autour d’un point qui tourne autour de lui, pour repren­dre la métaphore que son créa­teur lui prête.
Gageons que ce dou­ble déplace­ment — au cours duquel l’in­térieur et l’ex­térieur se retour­nent ici l’un sur l’autre sans coïn­cider — illus­tre aus­si la rela­tion qu’Yves Hun­stad entre­tient avec Gilbert, et plus pré­cisé­ment la démarche de tra­vail par laque­lle il le con­stru­it. L’ac­teur-con­teur explique volon­tiers qu’il a com­mencé par jeter sur le papi­er des bouts de phrase enten­dus (par exem­ple aux Marolles) et des bribes de pen­sée qui lui sont venues (ses han­tis­es peut-être?). Par­tant de là, il s’est lancé dans l’im­pro­vi­sa­tion scénique en se don­nant un « per­son­nage ».
A ce con­cept de per­son­nage, sérieuse­ment ébran­lé aujour­d’hui par la théorie théâ­trale, Yves Hun­stad sem­ble beau­coup tenir. Mais sa con­cep­tion, en la matière, réserve bien des sur­pris­es, et relève d’une dialec­tique assez com­plexe.
On sait que dans son pre­mier spec­ta­cle, Hel­lo Joseph, il recourait au masque de com­me­dia del­l’arte ou au nez grossi pour fig­ur­er, avec une dis­tance tout à fait com­plice, le soigneur de bêtes d’un cirque déchu et le vieux cou­ple hébergeant ce dernier dans un fond de grange. Avec Gilbert sur scène, l’ac­teur-con­teur se pro­duit main­tenant à vis­age décou­vert, prenant ain­si le risque d’ex­pos­er davan­tage (au dou­ble sens du terme) non seule­ment son art de comé­di­en, mais encore, dans une cer­taine mesure, sa per­son­ne.

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Écrit par Philippe Ivernel
Philippe Iver­nel (1933 – 2016) était un chercheur, tra­duc­teur et uni­ver­si­taire français, spé­cial­iste recon­nu du théâtre alle­mand con­tem­po­rain. Pro­fesseur hon­o­raire...Plus d'info
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