C’est entendu, Gilbert est belge, il est même bruxellois, mieux, il habite le quartier des Marolles, ce quartier populaire qui résiste encore à la tempête de la modernité, formidable niveleuse. Incontestablement, l’acteur-conteur Yves Hunstad a rencontré son personnage dans ce lieu bien précis, où il a pris le temps de l’observer, de l’écouter, de repérer ses diverses variantes afin d’en constituer le type. Comme tel, ce Gilbert soigneusement documenté s’enracine dans un milieu, dans un dialecte, dans un habitus, qui en principe attestent, garantissent et proclament son identité. C’est donc par excellence un fils de la tradition et un homme de l’intérieur, le contraire d’une personne déplaçable.
Et si en réalité cette personne était, sur place, déjà déplacée, tel un clown du quotidien foncièrement ‘inadapté, dans son vêtement parfois trop étroit parfois trop large, ou mieux encore — plus secrètement — tel un étranger de l’intérieur, porteur de l’étrange, parce que différent non seulement des autres mais de soi, et en cette différence à soi, semblable aux autres ? Alors Gilbert sur scène, ce spectacle belge, bruxellois, venu des Marolles, trouverait écho, tout aussi bien, en France, à Paris, à la Bastille, chez ces étrangers de l’extérieur qui ne comptent pas moins, dans leurs rangs, de clowns du quotidien, ou d’étrangers de l’intérieur : êtres hybrides, composites, disparates, visités par l’esprit de métamorphose.
Aussi dans quelle troublante confusion n’entrons-nous pas, Gilbert et moi ( que ce moi spectateur soit français ou belge, peu importe désormais), dès lors que Gilbert n’est plus tout entier dans Gilbert, comme si, en un sens aussi peu impérial que possible, Rome n’était plus dans Rome — ni Paris dans Paris, ni Bruxelles dans Bruxelles. Gilbert n’a-t-il pas pour destin de s’éprouver autre que soi, ou même que l’autre, à son tour autre que soi ? Dans la présentation monologuée de ses impressions, de ses perceptions et de ses expériences quotidiennes, Gilbert emploie souvent la seconde personne : s’adresse-t-il à soi en s’adressant à l’autre, ou à l’autre en s’adressant à soi ?
Non moins souvent, certes, l’auto-tutoiement se trouve relayé par un vigoureux « moi je ». Mais ce je affirmatif n’est pas forcément l’affirmation d’un je : fait de plein et de vide, il dessine en creux un manque à combler. La fréquence de l’adjectif petit dans la bouche de Gilbert — pour caractériser non sans gourmandise les objets qui lui appartiennent, le monde dans lequel il reflète son moi — souligne à la fois la suffisance et l’insuffisance de ce moi, dont l’extension équivaut à une rétraction.
Un petit dîner chez toi, avec ton petit couvert, et ta petite bougie, un petit vol-au-vent et une petite salade, sans compter un gros poulet, voilà qui marque indiscutablement une prise de possession. Mais à quoi se réduit-elle si le sujet, consommateur solitaire de son petit univers, ne se distingue plus de ce gros poulet qu’il consomme, à tel point que des plumes lui poussent ?
D’où alors des moments de rejet : « Gilbert, c’est pas moi ! », entend-on dire une fois au passage, sans pouvoir bien noter qui a parlé : le personnage en lui-même divisé, ou le comédien ?
D’où encore, derrière le rejet, l’adhésion à l’image d’un Gilbert différent, qui serait la vérité du Gilbert apparent : « Etre soi-même, ça serait vraiment extraordinaire. Mais il faut toujours faire comme les autres, tu vois. Je suis quelqu’un comme tout le monde, tu vois. Mais pas à l’intérieur … »
Gilbert c’est un « type », n’en doutons pas, mais justement un type déplacé, toujours en deçà ou au-delà des autres et de lui-même : le type de l’a-typique malheureux, peut-être. Personnage excentrique malgré lui ; jusque dans les mouvements qu’il opère pour se recentrer, il tourne autour d’un point qui tourne autour de lui, pour reprendre la métaphore que son créateur lui prête.
Gageons que ce double déplacement — au cours duquel l’intérieur et l’extérieur se retournent ici l’un sur l’autre sans coïncider — illustre aussi la relation qu’Yves Hunstad entretient avec Gilbert, et plus précisément la démarche de travail par laquelle il le construit. L’acteur-conteur explique volontiers qu’il a commencé par jeter sur le papier des bouts de phrase entendus (par exemple aux Marolles) et des bribes de pensée qui lui sont venues (ses hantises peut-être?). Partant de là, il s’est lancé dans l’improvisation scénique en se donnant un « personnage ».
A ce concept de personnage, sérieusement ébranlé aujourd’hui par la théorie théâtrale, Yves Hunstad semble beaucoup tenir. Mais sa conception, en la matière, réserve bien des surprises, et relève d’une dialectique assez complexe.
On sait que dans son premier spectacle, Hello Joseph, il recourait au masque de commedia dell’arte ou au nez grossi pour figurer, avec une distance tout à fait complice, le soigneur de bêtes d’un cirque déchu et le vieux couple hébergeant ce dernier dans un fond de grange. Avec Gilbert sur scène, l’acteur-conteur se produit maintenant à visage découvert, prenant ainsi le risque d’exposer davantage (au double sens du terme) non seulement son art de comédien, mais encore, dans une certaine mesure, sa personne.
La scène est noire, sauf un étal, dans le fond.Sur cette table illuminée, deux poules. Une blanche, une noire. Elles…

