« Juste ciel »

« Juste ciel »

Le 30 Jan 1987

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L'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives ThéâtralesL'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives Théâtrales
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De la reli­gion, à laque­lle se réfère explicite­ment le spec­ta­cle de Nicole Mossoux, le sacré s’est éva­poré, et avec lui l’art de la céré­monie qui à sa manière célèbre le corps. Rien ici de la grandeur baroque assumée par exem­ple par le tra­vail d’une Orlan qui, dans un tor­rent de draperies, dévoilait un sein mi-Marie mi-Eve. Rien non plus de la tran­quille san­té qui, dans le film de Alain Cav­a­lier, illu­mine le vis­age et le corps de la jeune Thérèse de Lisieux, pour­tant rongée de tuber­cu­lose.
De la reli­gion, reste la gangue des gestes rétré­cis, la mécanique répéti­tive et réduc­trice en prise directe avec le con­fes­sion­nal, l’empêchement à être pour une chair dont on a presque oublié la couleur, mais dont le vis­age écla­tant rap­pelle l’ex­i­gence.
C’est de cette gangue que le jeu cor­porel de Nicole Mossoux se désha­bille dés­espéré­ment, avec cette tunique de Nes­sus que sa « danse » se débat. Refaire des gestes sans bon­heur pour les expulser, comme on expulserait le dia­ble, — et le dia­ble n’est pas l’autre, mais soi -. D’où ce corps divisé de lui-même, tétanisé, entré en trans­es. On ne peut s’empêcher de penser aux fig­ures des hys­tériques de Char­cot. Et c’est bien de cela qu’il s’ag­it en effet, de cette con­tra­dic­tion interne du corps, con­tra­dic­tion portée essen­tielle­ment par les femmes dans un monde dont elles ne sont pas sujets mais auquel elles sont assu­jet­ties et que tout à la fois elles accueil­lent et rejet­tent, où tout à la fois elles s’ex­hibent et se retirent.
Ici la machine gestuelle se déglingue en réc­i­tant son chapelet rit­uel. Rien ne va plus. Mais c’est avec le rien ne va plus qu’on fait aller, non sans quelques sur­sauts d’hu­mour ou de ten­dresse. La cloche des mâtines peut par­fois son­ner la récréa­tion …
C’est dire que Nicole Mossoux a entre­pris, avec ce spec­ta­cle, de suiv­re ou même d’ou­vrir une voie dif­fi­cile, sans com­plai­sance, qui donne la dis­ci­pline au spec­ta­teur là où il attendait son plaisir. (Il faut donc réap­pren­dre le plaisir de la dis­ci­pline).
Les années 60 avaient ouvert le champ au mou­ve­ment, libéré la danse, sacral­isé le corps, d’abord dans de grands élans informels, ensuite dans une for­mal­i­sa­tion jubi­la­toire ( on pense à Anne Tere­sa De Keers­maek­er, à la règle con­di­tion­nant la sen­su­al­ité de Rosas danst rosas). Les années 80 viendraient-elles rap­pel­er dans la tor­sion et le déchire­ment que le corps est bien l’ob­jet impos­si­ble et que la danse a à dire cet impos­si­ble, non à le sur­mon­ter ? Les années du look ne sont pas des années esthéti­santes, peu s’en faut, et le « post-mod­erne » s’y traduit par l’assem­blage, non par la réc­on­cil­i­a­tion.
Mais ce qui lie Nicole Mossoux à d’autres recherch­es, et à d’autres recherch­es belges en par­ti­c­uli­er, c’est la mise en scène d’une énergie énorme, — per­cep­ti­ble aus­si chez Jan Fab­re ou chez Anne Tere­sa De Keers­maek­er — qui car­ac­térise peut-être cette jeune danse ou cette danse jeune, danse ayant trait au corps jeune, traduisant le corps jeune, dont la vital­ité n’ex­clut pas ici la détresse. Energie con­tenue, brisée, brimée, forces pour rien ; canal­isée dans le dérisoire des gestes rétré­cis où elle explose. Energie refoulée que la scène hys­térique révèle mais ne résout pas.
Dans cette voie qui n’ac­corde rien à la com­plai­sance, qui s’in­ter­dit les effets, qui ne flat­te jamais le spec­ta­teur, Nicole Mossoux pour­rait bien aller plus loin encore, s’in­ven­tant une esthé­tique anti-esthéti­sante que seule l’ex­trême rigueur de sa démarche pour­rait soutenir et impos­er. Ici, ses musi­ciens sont un peu encom­brants — du moins lors de la soirée à laque­lle j’ai assisté — recou­vrant d’ef­fets sonores volon­taire­ment dis­parates mais peut-être trop typés un tra­vail qui, pour ne pas s’élever dans les airs, n’en est pas moins un tra­vail de haute voltige, tenu à un fil qui ne peut se per­me­t­tre la moin­dre relâche. Les sonorités recou­vrent par­fois le mou­ve­ment, comme si elles devaient par­er à ses défail­lances, don­nant à soupçon­ner des défail­lances.
Colette Huchard, scéno­graphe, a par con­tre su résoudre le prob­lème du cos­tume, habil­lant ce corps qui ne peut émerg­er dans sa nudité et qui cepen­dant appa­raît mais comme corps entravé.
Sur une grande scène vide, sous l’austérité volon­taire des éclairages de Patrick Bon­té, Nicole Mossoux mène une rude par­tie, prend des risques que peu osent pren­dre, dit ce qu’elle a à dire sans com­plai­sance et sans clin d’œil au pub­lic. Elle veut être aimée pour elle-même et dans ce qu’elle est, dans ses vio­lences et ses ten­dress­es, dans ses éclats et dans ses erreurs.
Elle parie sur ce qui n’est pas encore et qu’elle veut. Puisse-t-elle ne plus faire marche arrière, mais avancer, têtue et obstinée, pré­cisant et affi­nant con­stam­ment ce qu’elle sait qu’elle veut, ce vers quoi elle va, ce qui est là.

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