« Le roi Lear » Notes sur une mise en scène

« Le roi Lear » Notes sur une mise en scène

Le 23 Jan 1987

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L'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives ThéâtralesL'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives Théâtrales
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  1. J’ai d’abord rêvé d’une grande porte, sorte d’ou­ver­ture béante, déchirée sur l’ex­térieur et d’une foule, immo­bile, massée der­rière cette porte. Pre­mière image. Plus tard, je leur ai dit : « Vous marchez depuis une infinité de jours, vous avez tout oublié sauf cette cat­a­stro­phe, vous avez peur d’être là, peur d’être regardés, d’être per­son­nages de théâtre sans l’avoir voulu … »
  2. Au début bien sûr, il fal­lait un espace petit, pro­tégé, qui soit à l’im­age de l’u­nité et de l’in­di­vis­i­ble. Le Roi, ses trois filles, son con­seiller, col­lés les uns aux autres, image en deux dimen­sions, har­monieuse comme une pein­ture de la Renais­sance ; la grande, l’ir­ré­para­ble déchirure se pro­duisant lorsque ce tableau ( ou plan fixe) « sacré » est déserté par les per­son­nages.

Extrait n° 1
Les portes du théâtre s’ou­vrent
Rideau bleu, cadre de scène rouge et or, immo­bil­ité, silence, nuit …
Le monde et le temps, arrêtés, atten­dent calme­ment qu’un autre temps com­mence.
C’est une nuit pro­fonde, lourde et trop calme et la voix qui s’élève jusqu’aux étoiles, belle, seule, pure à faire peur, chante l’amour.
Inou­bli­able. Jusqu’à la folie.

  1. Aus­si vieille que le théâtre, la propo­si­tion de théâtre dans le théâtre. Ici, ten­ta­tive de ren­dre compte de la dou­ble et ver­tig­ineuse propo­si­tion shake­speari­ennne : le monde est un théâtre et le théâtre peut con­tenir le monde. L’e­space est donc gigogne, du plus petit au plus grand et à l’in­fi­ni, le théâtre du Globe ( com­posé lui-même d’un plateau de théâtre entouré de la moitié de l’e­space réservé aux spec­ta­teurs), cassé, désaxé est « con­tenu » dans une caserne du XXe siè­cle se voulant elle aus­si à l’im­age du monde et ouverte sur un extérieur qui n’est d’ailleurs qu’une illu­sion d’ex­térieur, appelant lui-même à un autre extérieur, invis­i­ble cette fois et pour­tant présent : les per­son­nages en vien­nent, y retour­nent : guerre, tem­pête, cat­a­stro­phe, assas­si­nats sui­cides …

Ain­si le monde envahit l’e­space de la représen­ta­tion (la foule bien sûr, la lumière mais aus­si la musique) en même temps que les lim­ites du théâtre recu­lent à l’in­fi­ni : le plateau s’a­grandit jusqu’à « l’im­pos­si­ble ».

  1. Sur le plateau du théâtre élis­abéthain, Edmond, met­teur en scène de sa tra­gi-comédie. Il y con­stru­ira toutes ses intrigues, jusqu’à la dernière, l’aveu­gle­ment du père, avant de se lancer dans l’e­space vide, énorme, glacé, du monde qu’il croit pou­voir con­quérir.

Le Fou, lui, s’ac­croche au théâtre. Il appa­raît au cadre de scène, y grimpe lorsque Goner­il chas­se Lear et se réfugie dans une des logettes des spec­ta­teurs lorsque, poussé par une force incon­nue, dans un grand mou­ve­ment incom­préhen­si­ble et qui le dépasse, le Théâtre s’ou­vre. (Je voulais aus­si que la Tem­pête com­mence comme une sorte de besoin irré­sistible, besoin que l’or­age éclate, besoin que l’e­space fer­mé se déchire sur un autre espace, sur un autre temps.)

Extrait n° 2
Le Roi s’acharne. Dans ce théâtre cassé, il s’ob­s­tine à croire à l’u­nité du monde ; pour oubli­er, il crie, il tem­pête, sans voir qu’il est déjà seul, déjà anachronique, scep­tre de car­ton et couronne de papi­er. Alors, face à lui, l’autre Roi, celui du théâtre, sourit, salue et avec une légèreté d’équilib­riste, met le monde à l’en­vers.
Pour qui joue le fou ?
Le Roi perd tout, la couronne tombe, les cheva­liers s’é­vanouis­sent et l’amour des enfants s’en­v­ole en fumée.
«Qu’on fasse sell­er mes chevaux ! »
Tout : men­songe, illu­sion.
Comme le théâtre. Le monde à l’en­vers.
Main­tenant : un orage qui gronde.
Nuit sauvage. Tem­pête.
Musique.

  1. C’est le mes­sager qui fait le lien entre l’ex­térieur et l’in­térieur, il per­met les sautes cl’ espace mais aus­si les glisse­ments de temps. Dans la pre­mière par­tie, ( celle des temps les plus anciens, les plus reculés), il est en capote mil­i­taire de la guerre 14/18. Partout et nulle part, hale­tant, mort de fatigue il s’acharne (à l’im­age du mes­sager de la nou­velle de Kaf­ka Un mes­sage impér­i­al dont il s’in­spire) dans une course infinie à tra­vers l’e­space et le temps pour finale­ment s’écrouler, impuis­sant après une dernière ten­ta­tive d’in­ter­ven­tion.

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