- J’ai d’abord rêvé d’une grande porte, sorte d’ouverture béante, déchirée sur l’extérieur et d’une foule, immobile, massée derrière cette porte. Première image. Plus tard, je leur ai dit : « Vous marchez depuis une infinité de jours, vous avez tout oublié sauf cette catastrophe, vous avez peur d’être là, peur d’être regardés, d’être personnages de théâtre sans l’avoir voulu … »
- Au début bien sûr, il fallait un espace petit, protégé, qui soit à l’image de l’unité et de l’indivisible. Le Roi, ses trois filles, son conseiller, collés les uns aux autres, image en deux dimensions, harmonieuse comme une peinture de la Renaissance ; la grande, l’irréparable déchirure se produisant lorsque ce tableau ( ou plan fixe) « sacré » est déserté par les personnages.
Extrait n° 1
Les portes du théâtre s’ouvrent
Rideau bleu, cadre de scène rouge et or, immobilité, silence, nuit …
Le monde et le temps, arrêtés, attendent calmement qu’un autre temps commence.
C’est une nuit profonde, lourde et trop calme et la voix qui s’élève jusqu’aux étoiles, belle, seule, pure à faire peur, chante l’amour.
Inoubliable. Jusqu’à la folie.
- Aussi vieille que le théâtre, la proposition de théâtre dans le théâtre. Ici, tentative de rendre compte de la double et vertigineuse proposition shakespeariennne : le monde est un théâtre et le théâtre peut contenir le monde. L’espace est donc gigogne, du plus petit au plus grand et à l’infini, le théâtre du Globe ( composé lui-même d’un plateau de théâtre entouré de la moitié de l’espace réservé aux spectateurs), cassé, désaxé est « contenu » dans une caserne du XXe siècle se voulant elle aussi à l’image du monde et ouverte sur un extérieur qui n’est d’ailleurs qu’une illusion d’extérieur, appelant lui-même à un autre extérieur, invisible cette fois et pourtant présent : les personnages en viennent, y retournent : guerre, tempête, catastrophe, assassinats suicides …
Ainsi le monde envahit l’espace de la représentation (la foule bien sûr, la lumière mais aussi la musique) en même temps que les limites du théâtre reculent à l’infini : le plateau s’agrandit jusqu’à « l’impossible ».
- Sur le plateau du théâtre élisabéthain, Edmond, metteur en scène de sa tragi-comédie. Il y construira toutes ses intrigues, jusqu’à la dernière, l’aveuglement du père, avant de se lancer dans l’espace vide, énorme, glacé, du monde qu’il croit pouvoir conquérir.
Le Fou, lui, s’accroche au théâtre. Il apparaît au cadre de scène, y grimpe lorsque Goneril chasse Lear et se réfugie dans une des logettes des spectateurs lorsque, poussé par une force inconnue, dans un grand mouvement incompréhensible et qui le dépasse, le Théâtre s’ouvre. (Je voulais aussi que la Tempête commence comme une sorte de besoin irrésistible, besoin que l’orage éclate, besoin que l’espace fermé se déchire sur un autre espace, sur un autre temps.)
Extrait n° 2
Le Roi s’acharne. Dans ce théâtre cassé, il s’obstine à croire à l’unité du monde ; pour oublier, il crie, il tempête, sans voir qu’il est déjà seul, déjà anachronique, sceptre de carton et couronne de papier. Alors, face à lui, l’autre Roi, celui du théâtre, sourit, salue et avec une légèreté d’équilibriste, met le monde à l’envers.
Pour qui joue le fou ?
Le Roi perd tout, la couronne tombe, les chevaliers s’évanouissent et l’amour des enfants s’envole en fumée.
«Qu’on fasse seller mes chevaux ! »
Tout : mensonge, illusion.
Comme le théâtre. Le monde à l’envers.
Maintenant : un orage qui gronde.
Nuit sauvage. Tempête.
Musique.
- C’est le messager qui fait le lien entre l’extérieur et l’intérieur, il permet les sautes cl’ espace mais aussi les glissements de temps. Dans la première partie, ( celle des temps les plus anciens, les plus reculés), il est en capote militaire de la guerre 14/18. Partout et nulle part, haletant, mort de fatigue il s’acharne (à l’image du messager de la nouvelle de Kafka Un message impérial dont il s’inspire) dans une course infinie à travers l’espace et le temps pour finalement s’écrouler, impuissant après une dernière tentative d’intervention.

