Il serait absurde de vouloir attribuer à ces onze spectacles créés ou représentés en 1986 un puissant fond commun qui les rassemblerait sous la bannière d’une « identité belge ».
Bornons-nous simplement à constater qu’ils ont été réalisés ici et pas ailleurs et qu’au travers de leurs différences se glissent çà et là des connivences qui, sans pouvoir constituer le label Belgique, portent la marque d’une histoire commune vécue dans un univers culturel chaotique et tiraillé.
Georges Banu et Pierre Sterckx ne se connaissent pas. L’un habite Paris, l’autre Bruxelles. Ils ont aperçu tous deux Bacon, le premier dans « La mission » au théâtre Varia, l’autre au Théâtre 140 dans « Couteau-oiseau » des Epigonen. Des spectateurs français ont repéré cet été à Avignon des associations entre le climat d’Epigonen et celui qui se dégage du « Juste ciel » de Nicole Mossoux.
Sans doute le rapport difficile que nous entretenons à la langue fait-il surgir une dimension théâtrale qui puise sa source dans un univers de peinture et d’images et qui engage le jeu des acteurs et des danseurs dans une dynamique particulière qui oscille entre la conscience d’une difficulté à vivre son corps et la tentative désespérée d’en chercher la maîtrise. Cette dualité se manifeste dans « Bartok/ Aantekeningen » de Anne Teresa De Keersmaeker (où ce rapport frise la perfection) mais aussi dans « Gilbert sur scène » d’Yves Hunstad, « The show must go on » du Groupov, « Juste ciel » de Nicole Mossoux et « If pyramids were square » du Plan K.
«Pas un jour où je ne pense à la mort,» écrivait Mozart comme nous le rappelle Marc Rombaut. Elle se cache derrière les jeux de séduction avec lesquels le compositeur s’amuse, à 19 ans, dans les jardins de la « Finta giardiniera» ; elle se cache sous l’oreiller de Gilbert qui attend de la convier à son xème rendez-vous pour pouvoir imaginer de l’affronter sans cette angoisse qui lui noue la gorge au moment de rire ; elle surgit enfin derrière les « Pupilles du tigre », permettant à Paul Emond d’affirmer « le mensonge de l’art qui a toujours voulu apprivoiser la mort ».
Lorsque le Groupov, pour définir son travail, utilise l’expression de « nouvelle naïveté », il n’est peut-être pas aussi naïf qu’on le pense. Pour retrouver l’énergie nécessaire au développement du travail artistique, il faut être animé d’un esprit de découverte et d’un goût du risque qui peuvent procurer des plaisirs nouveaux.
Ce risque, Philippe Sireuil l’a pris en passant commande d’une pièce à Paul Emond qui n’avait jamais écrit pour le théâtre ; et Isabelle Pousseur en s’attaquant au « Roi Lear » avec la jeune équipe des comédiens du Ciel noir qui avaient réalisé « Je voulais encore dire quelque chose. Mais quoi ?».
Cette énergie traverse les quatre heures de représentation de Jean-Claude Drouot dans « Kean », dans cette lutte souvent pathétique qu’il mène entre lui-même et son personnage.
L’énergie anime les chanteurs de la « Finta giardiniera » car, à l’opéra comme aime à le souligner Gerard Mortier, les acteurs ont des choses tellement fortes à dire qu’ils sont obligés de les chanter.
C’est parce qu’elles brûlent leur énergie que les danseuses de Rosas et Nicole Mossoux quittent la scène dans un véritable état d’épuisement.
C’est au plus profond de lui-même que l’acteur doit puiser son énergie. « Dans la mémoire de ses muscles et de ses nerfs se trouve une part unique et singulière de l’âme historique » souligne Jacques Delcuvellerie.
Cette empreinte historique greffée sur son expérience personnelle et sans doute son inconscient, il doit la faire surgir avec la plus grande honnêteté. C’est à ce prix qu’il pourra nous émouvoir et qu’il sera comme le dit Georges Banu, un « homo ethicus », ou pour reprendre la belle métaphore empruntée à Philippe Ivernel, semblable au dieu Dionysos, qui, « de son pas d’ébranleur, ferait frémir le marbre même ».
À Paris, dans un quartier «qui monte», au milieu de la rue de la Roquette et à côté de la…


