Les hommes racontent des histoires Les acteurs sont des saints.

Les hommes racontent des histoires Les acteurs sont des saints.

Jacques Delcuvellerie (4/11/1986)

Le 27 Jan 1987

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L'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives ThéâtralesL'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives Théâtrales
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Dans un petit livre, devenu rare, con­sacré à Stanislavs­ki, Nina Gourfinkel rap­porte un sou­venir de Mme Lubov Gourévitch venue vis­iter le maître à Moscou en 1920 :
«Nous par­lâmes longue­ment de choses et d’autres. Mais lorsque je lui demandai sur quel rôle il se pro­po­sait de tra­vailler, son vis­age s’as­sombrit soudain : Je ne peux plus abor­der aucun nou­veau rôle … artic­u­la-t-il. Mais vous l’ig­norez encore … ” Et il se mit à racon­ter, par sac­cades, qu’en 1917, pen­dant la pré­pa­ra­tion du Vil­lage Stepantchiko­vo où il jouait l’on­cle Ros­taniev tout en tra­vail­lant à la mise en scène avec Némirovitch-Dantchenko, ce dernier lui fit une réflex­ion, pen­dant une répéti­tion, après quoi il lui fut impos­si­ble de con­tin­uer à pré­par­er son rôle, et il fut rem­placé par un autre acteur. “Vous com­prenez, je n’ai pas accouché du rôle. Depuis je ne peux plus jouer.” — Je l’en­tends encore pronon­cer ces mots extra­or­di­naires : “Pas accouché du rôle.” Sa voix était sourde, ses lèvres trem­blaient. Même alors il ne proféra aucun mot dur, aucune plainte à l’adresse de Vladimir Ivanovitch, mais il était impos­si­ble de ne pas éprou­ver son mal, de ne pas sen­tir que son âme avait reçu une blessure inguériss­able. Ni à ce moment ni plus tard je n’o­sai le ques­tion­ner…»

Némirovitch-Dantchenko et Stanislavs­ki avaient jeté ensem­ble les bases du Théâtre d’Art lors d’une nuit légendaire, le 22 juin 1897. Depuis vingt ans ils tra­vail­laient côte à côte.
C’é­tait Stanislavs­ki qui avait créé en 18 91 le Vil­lage Stepantchiko­vo dans sa pro­pre et excel­lente adap­ta­tion du roman de Dos­toïevs­ki. Le rôle du colonel Ros­taniev était, dis­ait-on, le rôle qu’il préférait de toute sa car­rière d’ac­teur, avec celui du Doc­teur Stock­mann, et il y avait rem­porté un suc­cès con­sid­érable …
Or, en 1917, Némirovitch voulut impos­er à Stanislavs­ki une con­cep­tion rad­i­cale­ment dif­férente du rôle. Au lieu d’un homme pur, noble et bon, il en fit un vieux butor de sol­dat en retraite. Stanislavs­ki en fut pro­fondé­ment blessé mais fit l’im­pos­si­ble, de tout son tal­ent, pour y par­venir. En vain. A la veille de la pre­mière, Némirovitch-Dantchenko le fit rem­plac­er.

L’ac­teur Ver­bit­s­ki racon­te :
«Lorsque, après la générale du Vil­lage Stepantchiko­vo, Nemirovitch-Dantchenko reprit à Stanislavs­ki le rôle du colonel Ros­taniev pour le con­fi­er à Mas­sal­iti­nov, les acteurs, hor­ri­fiés, ret­inrent leur souf­fle dans l’at­tente de ce qui allait se pass­er … Eh bien, il ne se pas­sa rien. Sans profér­er un mot, Stanislavs­ki se soumit à l’au­torité du met­teur en scène, bien qu’il con­sid­érât le per­son­nage du colonel comme son meilleur rôle … Nous n’en­tendîmes de lui ni mur­mure ni une protes­ta­tion. Puisque Vladimir Ivanovitch le jugeait mau­vais, il devait avoir rai­son … »

Et une autre actrice, Mme Bir­man, com­plète ain­si l’his­toire :
«Un sou­venir encore, le prin­ci­pal : Con­stan­tin Ser­guéïévitch, com­plète­ment maquil­lé, répé­tait le rôle du colonel Ros­taniev. Quelque chose pesait lour­de­ment sur son tra­vail. Au cours des générales, il fai­sait retarder le lever du rideau : il pleu­rait. Impos­si­ble d’ou­bli­er ces larmes. Bien qu’il eût paru dans plusieurs générales, ce n’est pas lui qui joua ce rôle. »

Les con­tem­po­rains attes­tent qu’ex­térieure­ment les rap­ports des deux hommes restèrent inchangés, et aucun des deux ne souf­fla mot de cet « inci­dent » dans leurs sou­venirs respec­tifs. Pour­tant, trois ans après, Stanislavs­ki refu­sait tou­jours de créer de nou­veaux rôles et racon­tait le fait à sa vis­i­teuse, la voix hachée et trem­blante.

Je n’ai jamais pu lire cet épisode sans que les larmes ne me vien­nent, de manière incon­trôlable. Non pas, on s’en doute, dans un api­toiement quel­conque sur les mal­heurs de la créa­tion stanislavski­enne, mais dans le trem­ble­ment qui vous saisit à l’ap­proche de quelque chose de véri­ta­ble­ment grand. Comme si, dans cette his­toire, l’essen­tiel indi­ci­ble se dis­ait sur l’art de l’ac­teur que rien ni per­son­ne ne pour­rait for­muler mieux qu’à rap­porter cette fable, d’un échec.

Il en va de même pour moi d’un autre texte, célèbre celui-là, de B. Brecht : La chute de la Weigel dans la gloire. Prof­its et pertes. A vouloir tra­vailler à la cause « du plus grand nom­bre » com­ment l’ac­trice se vit retranchée du plus grand nom­bre, exilée même de sa langue ( et quel exil pour celle-là!), et ce qui fut gag­né pour l’art à cette épreuve.

Encore des images. Dans la tra­di­tion, Le Roi Lear occupe une place à part dans la vie du grand acteur. Il pense que ce doit être son dernier grand rôle avant de mourir. Il ne peut pas le jouer trop tôt, per­son­ne ne peut jouer Lear trop tôt. Trop tard, il n’en aura plus les moyens physiques, le rôle est écras­ant. Il arrive qu’il accepte trop tôt, ou trop tard, il arrive aus­si qu’on ne le lui pro­pose pas quand vient le moment par­fait … C’est là sa con­di­tion : acteur. Qu’on le lui pro­pose ou non dépend aus­si, mais par­tielle­ment, de lui-même, de la manière dont il a géré toute sa vie, sa car­rière … Et : le moment de jouer Lear est le moment où la ques­tion réelle de sa mort d’être humain se pose. Et aus­si : la pièce se fonde sur le mau­vais partage de l’héritage du roi, Lear se trompe sur ses héri­tiers ; le grand acteur regarde ses parte­naires : nom­breux sont ceux qu’il a for­més autour de lui … et ain­si de suite. Même s’il n’analyse pas, le spec­ta­teur perçoit quelque chose de l’en­jeu par­ti­c­uli­er qui lie ce moment d’une vie d’ac­teur à la tragédie du Roi Lear. Et après Lear ?

Dans la mise en scène de Grüber, Minet­ti est man­i­feste­ment trop vieux pour toutes les ressources du rôle. Mais une émo­tion éton­nante se com­mu­nique de ce qu’on peut devin­er, grâce à l’art suprême de Minet­ti, d’un Lear qu’il aurait joué plus tôt. On voit les deux super­posés, avec un léger décalage : la réal­ité. A la fin, Lear meurt. Mais la pièce con­tin­ue encore. Alors Minet­ti s’ap­puie à la colonne d’a­vant-scène, parce que c’est un vieil homme très fatigué, et — les yeux ouverts — l’ac­teur attend la fin du spec­ta­cle, sans bouger.

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Écrit par Jacques Decuvellerie
Fon­da­teur en 1980 du Groupov, col­lec­tif d’artistes qui alterne expéri­men­ta­tion pure et spec­ta­cle pub­lic, Jacques Del­cu­vel­lerie partage son...Plus d'info
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