Quatre lettres sur « Les pupilles du tigre »

Quatre lettres sur « Les pupilles du tigre »

Le 21 Jan 1987

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Brux­elles, le 28 sep­tem­bre

Cher Paul,

Depuis la pre­mière des Pupilles du tigre, il n’est pas de jour où je n’aie repen­sé à la pièce, pas de jour où je n’aie songé à t’écrire. Mais chaque fois que je’ voulais pren­dre la plume, la per­plex­ité me sai­sis­sait. Com­ment nom­mer mes impres­sions, ce curieux mélange, d’en­t­hou­si­asme et de gêne dont je ne parviens pas à me défaire ?

Que je repense l’un après l’autre aux dif­férents élé­ments du spec­ta­cle et cha­cun d’eux me frappe par sa beauté. Le texte, les comé­di­ens, le décor, les cos­tumes, les lumières, les silences et les bruits : il n’y a pas une par­tie faible, pas une don­née qui n’ap­proche de la per­fec­tion.

J’aime par-dessus tout ces moments où la fic­tion s’emballe et se défait, où la parole cède sous les actes : Béa­trice rel­e­vant sa robe (« Un regard de pein­tre, c’est tou­jours dif­férent »), la dis­pute autour de la table (« Les pruneaux ! Tous les pruneaux ! »), la toile qu’un coup de fou­et lacère ( « Sur ce tableau, il n’y a pas de tigre »), l’ef­fon­drement de Meis­ter­lich (« J’avais tant rêvé d’être domp­teur ! »), le sur­gisse­ment de l’il­lu­sion­niste ( « Je vous ai sur­pris ? » ). Et plus encore cette façon de met­tre en scène, jusqu’à l’im­pos­si­ble, le désir forcené du théâtre (« Tout est encore pos­si­ble. Un spec­ta­cle plus bref mais aus­si par­fait. On sup­prime le pein­tre. Je rem­plac­erai le maître domp­teur »).

D’où vient alors ma gêne ?

Peut-être de la grav­ité de l’ensem­ble et para­doxale­ment de sa tenue. Tout est impor­tant, tout est dense, tout sig­ni­fie. Dans le texte comme dans la mise en scène. Man­quent pour moi, peut-être, quelques moments plus légers, qui feraient repren­dre son souf­fle au spec­ta­teur et relanceraient le rythme. L’in­croy­able à cet égard est de voir à quel point la mise en scène va dans le sens du texte (ce pourquoi l’on peut vrai­ment par­ler d’une œuvre en col­lab­o­ra­tion): même puis­sance, même intran­sigeance, même volon­té de maîtrise. Mais ces qual­ités, si elles fasci­nent sou­vent, sont par­fois tout près de glac­er. Et les divers com­posants du spec­ta­cle, à force de minu­tie, sont quelque­fois sur le point de s’au­tonomiser : un rien de plus et, bibelots par­faits, ils se détacheraient du spec­ta­cle pour se faire admir­er l’un après l’autre.

Com­prends-moi bien : je n’éprou­ve mcun ent­hou­si­asme pour le débrail­lé ; et le théâtre pau­vre, lorsqu’il cesse d’être oblig­a­tion pour devenir idéolo­gie, m’a­gace assez prodigieuse­ment. Mais la force de la pièce n’au­rait-elle pas été accen­tuée, çà et là, par un sur­gisse­ment plus brut, une soudaine entorse à l’esthé­tique, un déra­page ?

Que tout ceci ne fasse pas oubli­er l’essen­tiel : que mon adhé­sion à ce spec­ta­cle est plus forte qu’à aucun autre depuis longtemps. Et que seule mon admi­ra­tion pour ton tra­vail, et celui de tous les arti­sans des Pupilles, m’a don­né envie de not­er ces quelques réflex­ions.

Bien à toi.

Benoît

Brux­elles, le 10 octo­bre

Cher Benoît,

C’est vrai, tout sig­ni­fie ou plutôt — et heureuse­ment — tout fait réseau. Car, de toute façon, tu sais mieux que moi que tout sig­ni­fie tou­jours, y com­pris dans ces sur­gisse­ments soi-dis­ant bruts que tu évo­ques, et qui neuf fois sur dix me sem­blent ramen­er au galop un réal­isme plat ou une pré­ten­due spon­tanéité enrobée dans les codes les plus naïfs.

On pour­rait dire égale­ment : tout est tenu. Ce qui veut dire aus­si, si je reviens à ce soudain naturel (aus­si naturel que ce soi-dis­ant « pain naturel » ven­du par ton boulanger), à ce sur­gisse­ment que tu aurais voulu voir : tout est retenu. Comme on retiendrait des chevaux trop fougueux. Un des prin­ci­paux enjeux du spec­ta­cle me sem­ble d’ailleurs être là.

De quoi par­le la pièce ? De la mort et donc, du men­songe de l’art face à la mort, du men­songe de l’art qui a tou­jours voulu apprivois­er la mort.

J’imag­ine qu’on peut mon­ter cela de deux façons très dif­férentes. On joue au pre­mier degré, dans l’hys­térie, dans l’ex­cès, la vio­lence des per­son­nages ; on met en relief, on accentue (facile!) leur côté très typé, presque car­i­cat­ur­al ; on nav­igue entre la farce, le bur­lesque et la comédie noire, et on fait un spec­ta­cle très appré­cié (après tout, les Belges n’adorent-ils pas la tripe?).

Ce que je ne sais pas très bien, c’est ce qu’il resterait là-dedans, en pro­fondeur, de l’ob­ses­sion mor­tifère. Elle aurait été vraisem­bla­bil­isée à souhait, éva­porée tout au long de l’é­tale­ment de la vio­lence et de la démesure. Jouée comme excen­trique, l’his­toire des Pupilles peut être aisé­ment reçue comme telle : amu­sante et hor­ri­ble, grotesque, mais ne nous con­cer­nant pas. Pas vrai­ment. Juste un peu, métaphorique­ment (après tout, les Belges n’adorent-ils pas la métaphore ? ) …

Ou bien on fait l’in­verse. On ren­tre tout, on présente cette his­toire effroy­able (pour moi, en tout cas, elle est effroy­able, issue d’un des cauchemars les plus épou­vanta­bles que j’aie jamais fait) comme une his­toire plutôt quel­conque, vécue comme si les per­son­nages n’avaient à sup­port­er qu’un quo­ti­di­en somme toute assez banal, le nôtre. On intéri­orise donc le mor­tifère et la vio­lence. Tel­man met en scène son spec­ta­cle dément mais tout se passe comme s’il ne met­tait en scène qu’un spec­ta­cle qua­si ordi­naire.

Et c’est dans la caisse de réso­nance que sus­cite pareille banal­i­sa­tion con­trôlée que l’on fait vibr­er alors ce qui se noue entre les per­son­nages et la mort, ce qui se noue, au bord de la mort, entre les per­son­nages. Finies, bien sûr, la séduc­tion immé­di­ate de mes petits mon­stres et celle que pour­rait fournir une mise en valeur trop évi­dente du clin­quant de l’écri­t­ure. Mais l’é­mo­tion est là, plus pure, comme décan­tée. Et ce qui est don­né à voir et à enten­dre de la sorte cogne plus secrète­ment, plus dans l’après-coup, mais je crois de façon bien plus tenace. Tel me sem­ble être, énon­cé très vite, un des par­tis pris de la mise en scène de Sireuil.

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et Paul Emond
Paul Emond est romanci­er et auteur dra­ma­tique. Derniers ouvrages parus : TETE À TETE (roman), édi­tions les Eper­on­niers ; INACCESSIBLES...Plus d'info
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