« Dom Juan » de Besson ou la désaffection des paysannes

« Dom Juan » de Besson ou la désaffection des paysannes

Le 24 Déc 1987

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Avec sa mise en scène de DOM JUAN, la Comédie de Genève a présen­té un Molière sin­gulière­ment brechtien, farouche­ment pro­fana­toire.

La mise en scène de Besson opère en effet un tra­vail de démys­ti­fi­ca­tion à dif­férents niveaux à com­mencer par celui du mythe de Dom Juan. Que celui-ci con­stitue l’un des fonde­ments de la psy­cholo­gie amoureuse de l’homme européen, des travaux comme ceux de Denis de Rouge­mont suff­isent à nous en per­suad­er. Mais s’é­tait-on par ailleurs avisé de l’ex­is­tence d’un mythe de la mise en scène de DOM JUAN ? Car c’est bien ce mythe-là que dévoile la Comédie de Genève. Par le retrait qu’elle opère vis-à-vis des mis­es en scène tra­di­tion­nelles, elle décou­vre les formes figées autour desquelles s’é­tait (presque) défini­tive­ment cristallisée la représen­ta­tion qui s’est imposée de Dom Juan comme un gen­til­homme cynique drapé dans sa superbe. Loin de sup­planter les mis­es en scène antérieures, celle de Besson les con­voque, au con­traire, orches­trant une lec­ture mul­ti­ple, louche, dialec­tique, de DOM JUAN : devant ce décon­cer­tant séduc­teur que campe Philippe Avron, on ne peut s’empêcher de penser par con­traste au Pic­coli de la mise en scène de Bluw­al. On évolue alors sur le mode de la cita­tion et l’é­cart qui se creuse ici cor­re­spond pro­pre­ment à l’e­space de la moder­nité laque­lle sub­stitue à l’homme rationnel engoncé dans les cer­ti­tudes du pos­i­tivisme et de la société bour­geoise, l’homme divisé, envahi par le doute, être de désir, à l’en­vi désir­ant le désir d’autrui. Cette dis­tance, qui, dans le même élan, ébran­le nos représen­ta­tions antérieures tout en sus­ci­tant une jubi­la­tion scan­dal­isée, est toute proche du Ver­frem­dungsef­fekt brechtien en ceci qu’elle rav­it au mythe de la mise en scène de DOM JUAN le crédit de l’év­i­dence (le mythe, comme le lieu-com­mun, s’im­pose par l’év­i­dence). On s’é­tonne de la dés­in­vol­ture trans­gres­sive de la mise en scène de Ben­no Besson, mais en même temps, on est délivré de l’il­lu­sion sacrée par laque­lle la représen­ta­tion de DOM JUAN s’im­po­sait à nous dans son évi­dence sécu­laire.

Cette mise en scène sem­ble issue par maïeu­tique d’un retour à la let­tre. Retour qui passe en pre­mier lieu par le principe de « comédie » qui définit DOM JUAN ou LE FESTIN DE PIERRE et con­stitue l’a­choppe­ment tra­di­tion­nel de la mise en scène et de l’exégèse de DOM JUAN1. Cette pièce n’est, en effet, générale­ment pas inter­prétée comme une comédie, du moins pas en ce qui con­cerne le pro­tag­o­niste prin­ci­pal. L’ oigi­nal­ité de la démarche con­siste donc à retourn­er au texte pour en extraire un sens autre que celui auquel on a été accou­tumé. L’ef­fet est immé­di­at et déter­mi­nant puisque le clown baroque qui s’of­fre à nos yeux en guise de Dom Juan répond en tous points à la descrip­tion qu’en donne le paysan Pier­rot au deux­ième acte :

« Quien, Char­lotte, ils avont des cheveux qui ne ten­ant point à leu teste, et ils boutant ça après tout comme un gros bon­net de filace. Ils ant des chemis­es qui ant des manch­es où j’en­tre­ri­ons tout bran­dis toy et moy. En glieu d’haut de chausse, ils por­tant une garder­obe aus­si large que d’i­cy à Pasque, en glieu de pour­point, de petites brassieres, qui ne leu venant pas usqu’au brichet, et en glieu de rabas un grand mou­choir de cou à rezi­au aveuc qua­tre gross­es houp­pes de linge qui leu pen­dant sur l’estom­aque. Ils avont itou d’autres petits rabats au bout des bras et de grands enton­nais de passe­ment aux jambes, et parmy tout ça tant de rubans, tant de rubans, que c’est une vraye piquié. lgnia pas jusqu’aux souli­er~ qui n’en soiont far­cis tout de pis un bout jusqu’à l’autre ( … ) » ( Acte II, se. 1. Ed. Folio)

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