« La théorie du mouchoir » : un grand carré de consolation

« La théorie du mouchoir » : un grand carré de consolation

Le 28 Déc 1987

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Annon­cé à la fin de la sai­son sans tam­bours ni trompettes mais plutôt dis­cret tam-tam, le dernier spec­ta­cle de Mar­tine Wijck­aert, LA THÉORIE DU MOUCHOIR, a rejoint cette couche sédi­men­taire qui est ce qu’il nous reste quand une sai­son théâ­trale a passé.
Avec ce bref, intense spec­ta­cle, où la parole est juste­ment épisodique et où les images défer­lent, sa réal­isatrice a fait (re)découvrir le sens du plaisir au théâtre. Car LA THÉORIE puise à des sources irra­tionnelles de fan­tasmes enfouis, libère rêves et rêver­ies, délivre une méta­physique finale­ment, de la manière la plus dérangeante au meilleur sens du non-con­formisme.
Der­rière la fable : Mon­sieur et Madame, sans doute un peu gris, ren­trent d’un bal cos­tumé moyenâgeux, cherchent, per­dent et ont des mots au sujet de clés … , le pro­pos est grave qui con­cerne l’aven­ture humaine et celle du cou­ple spé­ciale­ment.
Mais voilà : LA THÉORIE n’en émet aucune. Nul dis­cours sur l’in­com­mu­ni­ca­bil­ité, nulle analyse de type psy­chol­o­giste, nulle issue oblig­a­toire …
Pour­tant les affron­te­ments sou­vent vio­lents sont là ; l’éro­sion lente de la belle idylle par le morne quo­ti­di­en est présente. Pour­tant, la soli­tude, la vieil­lesse et la mort entre­vues, bref le cru­el sort humain est mon­tré là, en actions exac­er­bées par le texte rare et le rythme volon­tiers ciné­matographique.
Mais dans le même temps, l’amour, la vital­ité des amants et cet humour qui fait pren­dre de la dis­tance, tra­versent avec lyrisme cette THÉORIE DU MOUCHOIR baroque.
Voici donc l’Homme et la Femme depuis les temps immé­mo­ri­aux : d’abord « enar­murés », ils éclosent lente­ment et dif­fi­cile­ment de leur état égo­cen­trique. Pareils à de dérisoires coléop­tères — que sug­gèrent les armures et le bal­let ‑cha­cun tente d’ex­is­ter puis de ren­con­tr­er l’autre : le cou­ple est né. Et c’est l’ap­pel nerveux, le partage des ten­dress­es aus­si qui se font ode à la joie, danse des amants.
Mais imper­cep­ti­ble­ment la vie quo­ti­di­enne : les gestes per­dent de leur démesure, s’alour­dis­sent, se sus­pendent. On éprou­ve le besoin de meubler les silences, de s’ex­pli­quer. On s’en­nuie. Cha­cun fait son numéro de la séduc­tion, l’u­nion ne tient plus qu’à un fil ( ou à l’échelle de corde du spec­ta­cle. Et pata­tras ! ). Cha­cun vit (mal) ses vieux cauchemars qui ont rap­pliqué et imag­ine (mal) ceux de l’autre. Mais comme ce sont les mêmes, ils rap­prochent. Puis des retrou­vailles — lais­sées volon­taire­ment ambiguës — tant il est vrai que les vieux amants ont trop chem­iné dans la blessure et qu’en­fin la théorie n’est pas celle du « hap­py end ». Le spec­ta­teur demeure libre, du début jusqu’à la fin, libre d’in­ter­préter cette pièce-scé­nario à tous ses niveaux de pes­simisme et d’op­ti­misme. Pour ma part, je penche pour un pes­simisme tem­péré, celui qui n’empêche pas de retrouss­er les manch­es, d’empoigner la tronçon­neuse et de for­er un grand trou dans le par­quet luisant des bonnes manières ( ain­si Elle dans LA THÉORIE).
Le Théâtre de la Bal­samine dis­pense par­fois de ces moments de grâce où tout con­court, par signes et métaphores, à touch­er l’âme. La scéno­gra­phie de Valérie Jung (ain­si que les cos­tumes, du heaume au talon haut) invente un espace impré­cis à la fron­tière entre le banal appart’ et le refuge mythique où elle jux­ta­pose une machiner­ie colos­sale — deux énormes cloches finale­ment son­nantes, l’escalier métallique escamotable, lieu à jeux — et de dérisoires acces­soires de la vie quo­ti­di­enne, sou­vent dévoyés de leur fonc­tion pre­mière.
Dans cette boîte à sur­pris­es, les comé­di­ens se livrent à la ten­dre joute sou­vent fréné­tique où jamais la trou­vaille ne désarme. Ain­si cette fris­touille que Lui et Elle se pré­par­ent sur la grille du soupi­rail qui est pré­cisé­ment la même qui a englouti ces mau­dites clés !
Mais il y a plus à dire des comé­di­ens, Patrick Descamps et Yvette Poiri­er. En armure, en tenue de ville ou de nuit, Lui de stature forte et Elle de stature frêle, offrent à regarder surtout leur vul­néra­bil­ité dans des rôles qui les con­traig­nent à jouer con­tinû­ment l’être et le paraître des cou­ples mod­ernes. Patrick Descamps y apporte un mélange de naïveté, de rouerie et de fièvre intérieure cepen­dant qu’Yvette Poiri­er y répond avec une sen­su­al­ité fron­deuse et des mines drôla­tiques qui font rire entre un trait d’é­mo­tion et un trait acéré. Ensem­ble ils ont évité le piège de laiss­er sup­pos­er que l’un ou l’autre, de l’homme ou de la femme, était le vain­queur de cette his­toire qui est la nôtre. Chez eux, l’un et l’autre sont vain­queurs tour à tour et l’on oublie à qui revient le dernier mot.
Réserve : la musique. Le REQUIEM de Mozart ouvre et referme ce beau moment de théâtre, en pous­sant très fort ses sons. Ce choix dans un spec­ta­cle où tout est sug­géré, dévoyé appa­raît quelque peu comme une présence nar­ra­tive car le décor musi­cal ren­voie trop évidem­ment à la mort, au trou béant d’un hypothé­tique ciel où dis­paraît le cou­ple. Il est vrai que cet envol a lieu à la faveur de l’une des très belles sculp­tures de lumières dues à Luc Ben Hamou. Il inter­vient pour une part impor­tante dans la magie du spec­ta­cle de Mar­tine Wijck­aert, car­ré de con­so­la­tion du tout venant au théâtre.

Nicole Cabès

Entre­tien avec Mar­tine Wijck­aert

Quelle est la genèse qui a préludé à LA THÉORIE DU MOUCHOIR ?

L’idée pre­mière se situe dans le pro­longe­ment du précé­dent spec­ta­cle que j’avais mon­té : ROMÉO ET JULIETTE. Dans ce spec­ta­cle, je m’é­tais penchée sur les pre­mières phas­es de l’amour, c’est-à-dire celles de la séduc­tion qui sont des phas­es com­plète­ment arti­fi­cielles, fic­tion­nelles, masquées. En revanche, avec LA THÉORIE DU MOUCHOIR, j’ai voulu traiter la phase de l’amour arrivé dans sa pleine matu­rité qui est, je crois, une phase beau­coup plus intéres­sante que celle du coup de foudre qui, lui, me sem­ble être un phénomène où l’on séduit l’autre en n’é­tant pas soi-même et où l’autre se laisse séduire par une image qui n’est pas votre vraie image. Au con­traire, dans l’amour arrivé à matu­rité, on s’ac­cepte tel qu’on est et on accepte l’autre tel qu’il est réelle­ment : on quitte le « nuage fic­tion­nel ».

L’amour à 35 ans ?

Il n’y a pas de règles d’âges. 35, 60 peu importe. C’est un moment de la vie où un con­sen­sus de vie com­mune s’est établi entre les êtres ; c’est un moment où le fil de la vie quo­ti­di­enne les lie. Je pense, moi, que c’est à ce moment-là que les amants font preuve des plus grandes folies, d’imag­i­na­tion et cela, mal­gré les banal­ités, les habi­tudes. C’est ce que j’ai voulu mon­tr­er au tra­vers du cou­ple de LA THÉORIE.
Il est pos­si­ble que j’aie en out­re été préoc­cupée par un phénomène d’or­dre biographiqut ; : le besoin de faire le point. Quoiqu’il en soit, j’ai voulu traiter de la ques­tion d’une manière non moral­isatrice, non didac­tique. Je n’ai surtout pas voulu cul­tiv­er l’échec, ce qui arrive sou­vent au théâtre : l’is­sue est pes­simiste, noire ; il y a l’hor­reur de la vie quo­ti­di­enne, l’in­com­mu­ni­ca­bil­ité, etc. Il me sem­ble qu’il s’ag­it là de « facil­ité ».

Mal­gré le toc­sin et mal­gré le REQUIEM dans le spec­ta­cle ?

Oui, mal­gré cela, mal­gré les blessures de la vie, le cou­ple de LA THÉORIE n’est pas un cou­ple d’échec. J’y vois plutôt le tri­om­phe de l’amour. Je suis sans doute une nature fon­da­men­tale­ment opti­miste, branchée sur la vie. Pour moi, les êtres — et le cou­ple que j’ai mon­tré — sont sauvages, imag­i­nat­ifs. Ils ont une force ani­male, ils peu­vent s’en sor­tir. J’a­joute que les comé­di­ens ont pleine­ment partagé ces vues avec moi.

Où se situe dès lors la bifur­ca­tion entre la créa­tion indi­vidu­elle de Mar­tine Wijck­aert et celle, col­lec­tive, des acteurs et des autres arti­sans du spec­ta­cle, et com­ment a fonc­tion­né l’équipe ?

Depuis plusieurs années je tra­vaille des spec­ta­cles dits « de créa­tion », c’est-à-dire qu’ils ne pren­nent pas racine dans un argu­ment lit­téraire ni une pièce com­plète­ment écrite. J’y ai acquis une pra­tique et je sais par ailleurs qu’il est inutile de vouloir tra­vailler avec les comé­di­ens au départ d’une sorte de table rase en voy­ant ce qu’il pour­ra en sor­tir. J’ai donc suivi ma ligne de con­duite et j’ai procédé en plusieurs étapes génériques. La pre­mière, très impor­tante, a con­sisté à fournir une « pièce à con­vic­tion » aux comé­di­ens et vis-à-vis de laque­lle ils pou­vaient se posi­tion­ner et avoir du répon­dant, de manière à installer le jeu du ping­pong, le jeu de la « bagarre » et de la con­cur­rence entre comé­di­ens et met­teur en scène et met­teur en scène et comé­di­ens.

Donc, au départ il y a un canevas de Mar­tine Wijck­aert seule.

Oui mais il a été élaboré d’une manière très par­ti­c­ulière : pen­dant un mois j’ai dû fournir des « devoirs » — terme que nous avons employé entre nous -, devoirs qui con­sis­taient en ceci : tous les qua­tre jours, je four­nis­sais à Vir­ginie Jor­tay ( qui allait devenir mon assis­tante) des élé­ments écrits. Au fur et à mesure je rece­vais d’elle en retour, la cri­tique de ma four­ni­ture et nous réori­en­tions le pro­pos, le débat. De cette dis­ci­pline très stricte est alors issu un pre­mier script de con­ti­nu­ité dirais-je, com­prenant la descrip­tion de tous les actes puis le développe­ment du spec­ta­cle dans sa total­ité. Le plus curieux c’é­tait d’être arrivé à ce résul­tat au départ de quelques images, quelques idées impondérables que j’avais au début : le monde prim­i­tif, la notion du sacré et le Moyen Âge qui m’é­tait cher depuis tou­jours. Tout cela a été gardé mais s’est trou­vé organ­isé, ordon­né, avec l’aide de Valérie Jung, la scéno­graphe, et des comé­di­ens. Nous avons passé dix jours autour de la table à lire le script, à apporter des change­ments. À ce stade de la lec­ture, les comé­di­ens ont relevé les lour­deurs, les répéti­tions, !’«injouable » et ils sont inter­venus avec leur pro­pre irra­tionnel. Après avoir dépouil­lé, épouil­lé, nous avons élim­iné des ori­en­ta­tions dont nous ne voulions pas, par exem­ple, le théâtre dans le théâtre …
Après cette étape, on a com­mencé à pass­er sur le plateau, à « tra­vers­er » le canevas ; on a aus­si filmé le tra­vail de manière à ce que les comé­di­ens, Patrick Descamps et Yvette Poiri­er, puis­sent se voir et apporter un com­plé­ment cri­tique aux cri­tiques que je for­mu­lais. Ensuite nous avons une nou­velle fois élagué et nous nous sommes mis défini­tive­ment d’ac­cord sur le pro­pos que nous voulions défendre. Enfin, phase clas­sique : pré­cise, besogneuse où tous les actes sont répétés de manière à ne rien laiss­er au hasard tout en don­nant l’im­pres­sion que tout a été fait dans l’in­stant, dans l’imag­i­na­tion du moment …

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