Annoncé à la fin de la saison sans tambours ni trompettes mais plutôt discret tam-tam, le dernier spectacle de Martine Wijckaert, LA THÉORIE DU MOUCHOIR, a rejoint cette couche sédimentaire qui est ce qu’il nous reste quand une saison théâtrale a passé.
Avec ce bref, intense spectacle, où la parole est justement épisodique et où les images déferlent, sa réalisatrice a fait (re)découvrir le sens du plaisir au théâtre. Car LA THÉORIE puise à des sources irrationnelles de fantasmes enfouis, libère rêves et rêveries, délivre une métaphysique finalement, de la manière la plus dérangeante au meilleur sens du non-conformisme.
Derrière la fable : Monsieur et Madame, sans doute un peu gris, rentrent d’un bal costumé moyenâgeux, cherchent, perdent et ont des mots au sujet de clés … , le propos est grave qui concerne l’aventure humaine et celle du couple spécialement.
Mais voilà : LA THÉORIE n’en émet aucune. Nul discours sur l’incommunicabilité, nulle analyse de type psychologiste, nulle issue obligatoire …
Pourtant les affrontements souvent violents sont là ; l’érosion lente de la belle idylle par le morne quotidien est présente. Pourtant, la solitude, la vieillesse et la mort entrevues, bref le cruel sort humain est montré là, en actions exacerbées par le texte rare et le rythme volontiers cinématographique.
Mais dans le même temps, l’amour, la vitalité des amants et cet humour qui fait prendre de la distance, traversent avec lyrisme cette THÉORIE DU MOUCHOIR baroque.
Voici donc l’Homme et la Femme depuis les temps immémoriaux : d’abord « enarmurés », ils éclosent lentement et difficilement de leur état égocentrique. Pareils à de dérisoires coléoptères — que suggèrent les armures et le ballet ‑chacun tente d’exister puis de rencontrer l’autre : le couple est né. Et c’est l’appel nerveux, le partage des tendresses aussi qui se font ode à la joie, danse des amants.
Mais imperceptiblement la vie quotidienne : les gestes perdent de leur démesure, s’alourdissent, se suspendent. On éprouve le besoin de meubler les silences, de s’expliquer. On s’ennuie. Chacun fait son numéro de la séduction, l’union ne tient plus qu’à un fil ( ou à l’échelle de corde du spectacle. Et patatras ! ). Chacun vit (mal) ses vieux cauchemars qui ont rappliqué et imagine (mal) ceux de l’autre. Mais comme ce sont les mêmes, ils rapprochent. Puis des retrouvailles — laissées volontairement ambiguës — tant il est vrai que les vieux amants ont trop cheminé dans la blessure et qu’enfin la théorie n’est pas celle du « happy end ». Le spectateur demeure libre, du début jusqu’à la fin, libre d’interpréter cette pièce-scénario à tous ses niveaux de pessimisme et d’optimisme. Pour ma part, je penche pour un pessimisme tempéré, celui qui n’empêche pas de retrousser les manches, d’empoigner la tronçonneuse et de forer un grand trou dans le parquet luisant des bonnes manières ( ainsi Elle dans LA THÉORIE).
Le Théâtre de la Balsamine dispense parfois de ces moments de grâce où tout concourt, par signes et métaphores, à toucher l’âme. La scénographie de Valérie Jung (ainsi que les costumes, du heaume au talon haut) invente un espace imprécis à la frontière entre le banal appart’ et le refuge mythique où elle juxtapose une machinerie colossale — deux énormes cloches finalement sonnantes, l’escalier métallique escamotable, lieu à jeux — et de dérisoires accessoires de la vie quotidienne, souvent dévoyés de leur fonction première.
Dans cette boîte à surprises, les comédiens se livrent à la tendre joute souvent frénétique où jamais la trouvaille ne désarme. Ainsi cette fristouille que Lui et Elle se préparent sur la grille du soupirail qui est précisément la même qui a englouti ces maudites clés !
Mais il y a plus à dire des comédiens, Patrick Descamps et Yvette Poirier. En armure, en tenue de ville ou de nuit, Lui de stature forte et Elle de stature frêle, offrent à regarder surtout leur vulnérabilité dans des rôles qui les contraignent à jouer continûment l’être et le paraître des couples modernes. Patrick Descamps y apporte un mélange de naïveté, de rouerie et de fièvre intérieure cependant qu’Yvette Poirier y répond avec une sensualité frondeuse et des mines drôlatiques qui font rire entre un trait d’émotion et un trait acéré. Ensemble ils ont évité le piège de laisser supposer que l’un ou l’autre, de l’homme ou de la femme, était le vainqueur de cette histoire qui est la nôtre. Chez eux, l’un et l’autre sont vainqueurs tour à tour et l’on oublie à qui revient le dernier mot.
Réserve : la musique. Le REQUIEM de Mozart ouvre et referme ce beau moment de théâtre, en poussant très fort ses sons. Ce choix dans un spectacle où tout est suggéré, dévoyé apparaît quelque peu comme une présence narrative car le décor musical renvoie trop évidemment à la mort, au trou béant d’un hypothétique ciel où disparaît le couple. Il est vrai que cet envol a lieu à la faveur de l’une des très belles sculptures de lumières dues à Luc Ben Hamou. Il intervient pour une part importante dans la magie du spectacle de Martine Wijckaert, carré de consolation du tout venant au théâtre.
Nicole Cabès
Entretien avec Martine Wijckaert
Quelle est la genèse qui a préludé à LA THÉORIE DU MOUCHOIR ?
L’idée première se situe dans le prolongement du précédent spectacle que j’avais monté : ROMÉO ET JULIETTE. Dans ce spectacle, je m’étais penchée sur les premières phases de l’amour, c’est-à-dire celles de la séduction qui sont des phases complètement artificielles, fictionnelles, masquées. En revanche, avec LA THÉORIE DU MOUCHOIR, j’ai voulu traiter la phase de l’amour arrivé dans sa pleine maturité qui est, je crois, une phase beaucoup plus intéressante que celle du coup de foudre qui, lui, me semble être un phénomène où l’on séduit l’autre en n’étant pas soi-même et où l’autre se laisse séduire par une image qui n’est pas votre vraie image. Au contraire, dans l’amour arrivé à maturité, on s’accepte tel qu’on est et on accepte l’autre tel qu’il est réellement : on quitte le « nuage fictionnel ».
L’amour à 35 ans ?
Il n’y a pas de règles d’âges. 35, 60 peu importe. C’est un moment de la vie où un consensus de vie commune s’est établi entre les êtres ; c’est un moment où le fil de la vie quotidienne les lie. Je pense, moi, que c’est à ce moment-là que les amants font preuve des plus grandes folies, d’imagination et cela, malgré les banalités, les habitudes. C’est ce que j’ai voulu montrer au travers du couple de LA THÉORIE.
Il est possible que j’aie en outre été préoccupée par un phénomène d’ordre biographiqut ; : le besoin de faire le point. Quoiqu’il en soit, j’ai voulu traiter de la question d’une manière non moralisatrice, non didactique. Je n’ai surtout pas voulu cultiver l’échec, ce qui arrive souvent au théâtre : l’issue est pessimiste, noire ; il y a l’horreur de la vie quotidienne, l’incommunicabilité, etc. Il me semble qu’il s’agit là de « facilité ».
Malgré le tocsin et malgré le REQUIEM dans le spectacle ?
Oui, malgré cela, malgré les blessures de la vie, le couple de LA THÉORIE n’est pas un couple d’échec. J’y vois plutôt le triomphe de l’amour. Je suis sans doute une nature fondamentalement optimiste, branchée sur la vie. Pour moi, les êtres — et le couple que j’ai montré — sont sauvages, imaginatifs. Ils ont une force animale, ils peuvent s’en sortir. J’ajoute que les comédiens ont pleinement partagé ces vues avec moi.
Où se situe dès lors la bifurcation entre la création individuelle de Martine Wijckaert et celle, collective, des acteurs et des autres artisans du spectacle, et comment a fonctionné l’équipe ?
Depuis plusieurs années je travaille des spectacles dits « de création », c’est-à-dire qu’ils ne prennent pas racine dans un argument littéraire ni une pièce complètement écrite. J’y ai acquis une pratique et je sais par ailleurs qu’il est inutile de vouloir travailler avec les comédiens au départ d’une sorte de table rase en voyant ce qu’il pourra en sortir. J’ai donc suivi ma ligne de conduite et j’ai procédé en plusieurs étapes génériques. La première, très importante, a consisté à fournir une « pièce à conviction » aux comédiens et vis-à-vis de laquelle ils pouvaient se positionner et avoir du répondant, de manière à installer le jeu du pingpong, le jeu de la « bagarre » et de la concurrence entre comédiens et metteur en scène et metteur en scène et comédiens.
Donc, au départ il y a un canevas de Martine Wijckaert seule.
Oui mais il a été élaboré d’une manière très particulière : pendant un mois j’ai dû fournir des « devoirs » — terme que nous avons employé entre nous -, devoirs qui consistaient en ceci : tous les quatre jours, je fournissais à Virginie Jortay ( qui allait devenir mon assistante) des éléments écrits. Au fur et à mesure je recevais d’elle en retour, la critique de ma fourniture et nous réorientions le propos, le débat. De cette discipline très stricte est alors issu un premier script de continuité dirais-je, comprenant la description de tous les actes puis le développement du spectacle dans sa totalité. Le plus curieux c’était d’être arrivé à ce résultat au départ de quelques images, quelques idées impondérables que j’avais au début : le monde primitif, la notion du sacré et le Moyen Âge qui m’était cher depuis toujours. Tout cela a été gardé mais s’est trouvé organisé, ordonné, avec l’aide de Valérie Jung, la scénographe, et des comédiens. Nous avons passé dix jours autour de la table à lire le script, à apporter des changements. À ce stade de la lecture, les comédiens ont relevé les lourdeurs, les répétitions, !’«injouable » et ils sont intervenus avec leur propre irrationnel. Après avoir dépouillé, épouillé, nous avons éliminé des orientations dont nous ne voulions pas, par exemple, le théâtre dans le théâtre …
Après cette étape, on a commencé à passer sur le plateau, à « traverser » le canevas ; on a aussi filmé le travail de manière à ce que les comédiens, Patrick Descamps et Yvette Poirier, puissent se voir et apporter un complément critique aux critiques que je formulais. Ensuite nous avons une nouvelle fois élagué et nous nous sommes mis définitivement d’accord sur le propos que nous voulions défendre. Enfin, phase classique : précise, besogneuse où tous les actes sont répétés de manière à ne rien laisser au hasard tout en donnant l’impression que tout a été fait dans l’instant, dans l’imagination du moment …

