Le théâtre est un lieu étrange, louche, mal famé, une sorte de maison close. Le texte en est sa putain, favorite ou délaissée, disponible à tous les caprices.
Vous passez dans la rue, attiré et sur vos gardes. Avec tous les dangers délicieux de ses artifices, ses décors et lumières en toc, les jeux des corps et des voix, le théâtre offre au langage, à la réalité, un moment d’adultère pour quelques francs. Vous en avez envie et peur à la fois, ce jeu de la tentation doit aboutir. Si entre le texte, le spectacle et le public, le plaisir ne passe pas, il n’y a pas de théâtre, pas de rêve, mais un malaise lourd, un genre de honte partagée, de rage contenue.
Et le texte arpente, seul, un trottoir vide aux loupiottes lugubres, déplacé, indécent, floué, il n’a plus qu’à retourner se coucher, plat, triste et silencieux sur des pages blanches. Le théâtre dit à ses auteurs, à ses metteurs en scène, à ses acteurs, à son public, à tous ceux qui s’inscrivent dans cette folie du spectacle : « Tu viens chéri ? ».
Vous êtes là pour cela, vous y allez. Cela peut être si bon ! Vous jouez le jeu, le don, l’abandon, le moment magique, le moment volé. Vous savez quand cela va s’arrêter, quand il faudra se quitter. Vous savez qu’on ne vous répètera pas la scène, qu’on ne se reverra pas. Que les lumières s’éteindront. Votre seule ressource, c’est de revenir une autre fois si vous le désirez.
«Tu viens, chéri ? » Mais l’échange est clair, il reste le même. Rupture sans retour ou retour sans promesse.
Vous emportez une histoire, des sons, l’image de corps tout proches et intouchables et un texte pris dans le filet de la séduction qu’ensuite vous balladez, démaillé au hasard du quotidien, au petit bonheur la chance.
Content d’avoir été ému, d’avoir ri ou souri, d’avoir un peu mieux compris le monde et les êtres, d’avoir été absent de tout le reste et un peu plus présent à vous-même. Vous êtes prêt pour d’autres rencontres. Vous aimez les joies et les risques de la fiction, vous aimez le théâtre. Vous serez de plus en plus exigeant.
«Tu viens, chéri ? » « Non, t’es pas mon genre, ma poule. » L’amour clandestin mérite des égards. Il est et doit être beau. S’il est sans fards, sans dangers, il n’est pas.
La vraie vie, — mais est-ce là la vie ? — le spectacle, — mais n’est-ce que du spectacle ? — peut se reproduire, pas se compromettre. Le théâtre est beau, il est vrai, et vous ne demandez qu’à être sous l’influence de sa persuasion. À lui de vous plaire.
Le théâtre a horreur du vide, des sièges inoccupés et des textes creux, des spectateurs endormis et des mises en scène fantômes. C’est « Tu montes ou tu montes pas ? »
Aux teints cireux et aux fesses plates des spectacles glacés, n’hésitez pas, dites non.
Venez au théâtre comme dans une chambre d’hôtel confortable, pour une intimité, une connivence, une passion éphémère, qui permettent seules la parfaite confidence. Vous profiterez de l’obscurité. Le texte dira ce que l’on ne dit pas, parce que les drames que l’on vit, que l’on a vécus, que l’on voudrait vivre, sont représentés. Le texte dit en grand ce que l’on est en petit.
Il répartit le drame, les émotions, l’esthétique sur la scène et c’est une part de vous-même qu’à chaque instant vous pouvez saisir ou rejeter. Au théâtre, vous êtes libre.
Le texte, comment dire le contraire?; est le grand manitou de cette cérémonie. Mais d’où vient-il ? Comment s’y prend-il pour déclencher tant de phénomènes bizarres, contradictoires et captivants, aussi bien du côté des coulisses que de celui de la salle ?
Tous les sujets sont possibles et impossibles, neufs et rebattus. Toutes les situations se valent. Seul l’art fait la différence.
L’enjeu unique, ce qui emporte l’adhésion, c’est la cohérence, la beauté construite autour d’un langage, d’une action. Cette prégnance des mots dépasse l’artifice de départ, elle le justifie et la mise en scène du texte doit en faire un objet de désir.
Ces textes-là, qui d’emblée instaurent un rapport immédiat et unique à la réalité s’inscrivent dans la mémoire collective d’une époque et dans la sensibilité particulière du spectateur. Le texte est une Constitution, la mise en scène en fait une république vivante.
Et les textes qui ne sont pas des pièces destinées a priori au théâtre ?
Vous avez entendu dire des poèmes, des pages de journaux d’écrivains, des fragments d’œuvres, des passages de Mémoires. Vous avez peut-être vu des pièces adaptées de romans.
Je vous en propose une, sans hasard.

