« Mister Knight » Sacrilège, forcément sacrilège
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« Mister Knight » Sacrilège, forcément sacrilège

Le 22 Déc 1987
Article publié pour le numéro
Théâtre/Passion-Couverture du Numéro 28 d'Alternatives ThéâtralesThéâtre/Passion-Couverture du Numéro 28 d'Alternatives Théâtrales
28
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Évi­dent et insen­sé comme l’œuf de Colomb. En somme, il suff­isafr d’y penser.

  1. Qu’est-ce que la pan­tomime ? La décom­po­si­tion du mou­ve­ment en vue de sa recon­sti­tu­tion.
  2. Or le ciné­ma aus­si.
  3. Donc la pan­tomime, c’est du ciné­ma. Et vice ver­sa.

Élé­men­taire, mon cher Ein­stein. Syl-logique, mon cher Socrate. Et salut à vous, Plateau, Muy­bridge, Marey, Edi­son, Lumière, Méliès …

C’est ain­si donc qu’un soir de demi-brume à Brux­elles, La Man­dragore accoucha en « ciné­mod­rame » d’un MISTER KNIGHT ensor­celé. Le pro­jec­tion­niste était dans la salle, le piano aus­si, avec au clavier un impro­visa­teur en queue de pie, le cou cassé, le regard rivé à l’écran. Les griffes sautil­laient sur la toile.

La scène était en noir, blanc, gris, et l’im­age défor­mée comme par un trop grand angle. Les sous-titres sup­pléaient aux actions — muettes. Les acteurs ges­tic­u­laient en mil­liers de sac­cades — 60 par sec­on­des, à peu de choses près -, les yeux exor­bités et la bouche tor­due, « grimés », trop grimés. Le savant fai­sait le savant, le mon­stre le mon­stre. Tout allait de soi. Nous dégus­tions en vieux briscards de ciné­math­èque la énième et très jouis­sive copie d’une nos­tal­gie anci­enne comme les robes de Mary Shel­ley, les fracs de Fritz Lang, les cor­nues de James Whale. Ça ressem­blait à du 7e Art, c’é­tait du 7e Art. Jusqu’à ce que …
Eh, eh, Zor­ro est arrivé. Et la toile s’est dévoilée voile. Le car­ré s’est fait cube, la per­spec­tive relief, la dimen­sion troisième. Les accrocs de la pel­licule se sont mon­trés un rien trop polis pour être tout à fait hon­nêtes. Quelques soupçons de couleur se sont glis­sés dans le pli d’un cou, au bord d’une gen­cive.
Le musi­cien s’est mis à mélanger FRÈRE JACQUES avec LA MARCHE FUNÈBRE et PARLEZ-MOI D’AMOUR. Il y a eu, presque imper­cep­ti­ble, comme une « autre » lueur dans l’ œil des comé­di­ens. On s’est pincé, avant de pin­cer son voisin.
Ça fondait dans la bouche, pas dans la main. Ça n’avait soudain plus l’air que d’une illu­sion : c’é­tait une illu­sion !

Le vivant et l’ar­ti­fi­ciel
Tel le thème autour duquel il y a trois ans déjà, s’en sou­vient-on, Bernard Faivre d’Arci­er avait organ­isé ce qui devait être son dernier Fes­ti­val d’Av­i­gnon … Rap­pel­er que le théâtre est irrem­plaçable, parce qu’il a lieu dans cet échange per­pétuelle­ment ten­té, risqué, entre des acteurs et des spec­ta­teurs. Mais le con­fron­ter à l’im­age, à l’in­con­tourn­able, grandiose et par­fois inquié­tante révo­lu­tion des tech­niques de dif­fu­sion. Explor­er le champ du pos­si­ble de ces rela­tions apparem­ment con­flictuelles entre le vivant du théâtre qui ne vit que par l’ar­ti­fice, et l’ar­ti­fi­ciel d’une image pas morte pour autant.
Pos­er la ques­tion des regards. Autant dire s’aven­tur­er de l’autre côté <lui miroir …
Ce voy­age d’Al­ice, ce jeu ambigu sans doute, per­vers peut-être, fasciné, fasci­nant, est bien évidem­ment aus­si celui que mène aujour­d’hui, sur un ter­rain plus pure­ment ludique, la Man­dragore et son ciné­mod­rame. Car la féerie qui émane de MISTER KNIGHT, out­re sa réus­site spec­tac­u­laire intrin­sèque, et par-delà son indé­ni­able relent de krack­er de Noël, a ceci de tour­bil­lon­nant qu’elle jon­gle avec ses pro­pres ali­bis, à l’in­térieur même de son objet et de son imag­i­naire.
À Franken­stein pré­texte, nou­veau défi de Franken­steins. Là où le bon doc­teur, méga­lo éclairé, tri­pa­touil­lait la sci­ence au nom d’un Pro­grès en marche, Bruce Elli­son et Michel Car­can, appren­tis-sor­ciers de comédie, fan­tas­ment la fusion alchim­ique des gen­res et des mythes, l’im­plant inter­dit.
Vaut-il mieux être humain à cœur de mon­stre, ou mon­stre à cœur humain ?
À la tor­tu­rante ques­tion de Gabriel, ange et démon, les Man­dragoriens super­posent la quad­ra­ture d’un sep­tième cer­cle théâ­tral. Images de chair et d’é­mo­tion, ou corps et âmes à voca­tion d’im­ages ? …
Sac­rilège, for­cé­ment sac­rilège. Ain­si soit KNIGHT.

Cather­ine Degan

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