René Kalisky a dit un jour que le théâtre actuel est dominé par le remake et que, contre cette tendance, il faut privilégier les auteurs contemporains. Mais, lorsque je lis les auteurs belges contemporains, je les trouve eux-mêmes très marqués par le remake. En effet, il est fréquent de retrouver chez eux, dans le fond et dans la forme, un air de déjà-vu. À l’inverse, dans certains classiques, tout « inactuels » qu’ils aient l’air d’être, je peux être accroché malgré la distance du temps.
Compère, Hourez, Emond, Kalisky, dans une certaine mesure Louvet quoiqu’il doive être mis à part, avec tout le talent que je leur reconnais me laissent parfois sur ma faim. Je n’arrive pas toujours à bien les rencontrer sauf pour Sur les ruines de Carthage. J’estime leur théâtralité trop sage et peu porteuse de ce que moi je cherche au théâtre.
Je crois par exemple que Les pupilles du tigre de Paul Emond est une pièce bien construite, solide mais qui reste de facture traditionnelle. Et s’il y a pu avoir une certaine distance entre la pièce et la manière dont Philippe Sireuil l’a montée — ici, je parle en comédien du spectacle — elle vient probablement de ce que Philippe Sireuil n’a pas souhaité assumer le côté traditionnel de l’œuvre.
Une pièce n’est pas contemporaine simplement parce qu’elle a été écrite aujourd’hui. Elle doit, au contraire, vous donner à chaque moment la preuve de sa contemporanéité. Ce n’est pas au metteur en scène à injecter dans une œuvre le côté contemporain qui lui manquerait. Quand Gaston Compère que j’admire beaucoup comme écrivain a écrit à ma demande un Sade, j’ai constaté qu’il avait développé une forme qui pouvait m’intéreser comme lecteur mais pas comme metteur en scène. J’ai estimé qu’il ne fallait pas que je monte la pièce. On ne met pas en scène contre la ligne générale d’un texte. Le seul sang neuf que j’ai perçu dans l’écriture belge des dernières années vient de Michèle Fabien. Son Sade, d’un point de vue formel, n’est pas dans le remake.
Si je sors de Belgique, (je mets à part Beckett et Genet dont on ne saurait dire s’ils sont des auteurs classiques ou contemporains), un nom s’impose : celui de Heiner Müller. Botho Strauss ne m’intéresse pas du tout. Il a une écriture adroite mais qui me paraît n’être que la reprise des pièces de « salon » du début du siècle.
Une pièce, me semble-t-il, doit parler de son auteur, du contexte qui l’entoure et du théâtre. Ce dernier aspect est très important. La question de la représentation au sein même de l’écriture se trouve chez Beckett, chez Genet (pensez à la dimension cérémonielle de l’écriture), chez Heiner Müller. Si cette présence de la représentation n’est pas directement affirmée, on peut encore la trouver dans la langue ellemême. Le vers racinien a certainement quelque chose à voir avec la représentation. Chez Racine, elle ne vient pas du personnage qui représenterait quelque chose pour un autre, elle procède du traitement de la langue puisque la rhétorique du vers est en elle-même représentation du langage. Le théâtre n’est plus supportable quand il résulte de personnages qui bavardent psychologiquement dans un contexte réaliste. L’écriture dramatique n’est pas de l’ordre de la télévision. Et il faut reconnaître que certaines œuvres écrites pour le théâtre (je pense à certains textes du théâtre américain des années 40 qui n’ont bien sûr aucun rapport avec ceux de Williams, d’O’Neil et d’autres grands auteurs anglo-saxons) sont dépourvues de cette théâtralité intérieure dont je parle et satisfont très adéquatement aux demandes télévisuelles. Elles n’ont pas besoin de la scène pour exister.
En ce qui concerne les pièces dites « à thèse », le cinéma, la télévision assument assez bien les sujets contemporains. Entre une pièce sur le sida et un reportage, je choisirai toujours le reportage. L’information est meilleure, le point de vue émotionnel plus fort. Le récit d’une personne atteinte est certainement beaucoup plus dramatique que toutes les fictions du monde. Le théâtre doit trouver son caractère contemporain d’une autre façon, spécifique à ce qu’il est. Le mérite de Kalisky et de Louvet est de l’avoir compris : ils ne parlent pas de la réalité comme la télévision en parle.
La situation du théâtre aujourd’hui n’est plus celle du début du siècle. À cette époque, le théâtre était encore un des seuls lieux possibles pour faire circuler de l’information, pour débattre d’un certain nombre de questions liées à la machine sociale. Avec le déploiement de la télévision, le rôle informatif de la pièce de théâtre devient anachronique. La fiction du théâtre ne se loge pas dans son sujet mais dans la façon de traiter le sujet.
Heiner Müller parle sans arrêt de l’Allemagne, de sa situation à l’Est, de l’histoire occidentale marquée par le nazisme et le stalinisme, mais il ne le fait jamais sur un mode documentaire. Ce qu’il écrit de la trahison est identifiable aux réalités d’aujourd’hui mais rejoint, en même temps, la trahison comme thème mythique qui traverse toutes les grandes époques du théâtre.
Il y a dans le théâtre, dans tout théâtre pas seulement dans le théâtre actuel, une dimension de remake qu’il ne faut pas méconnaître. Quand je monte Britannicus, je sais que Racine était fasciné par les récits de Tacite et de Suetone. Et moi, je ne peux pas m’empêcher de voir la Rome ancienne à travers les peplum des années 50 au cinéma et les peintres pompiers du XIXe siècle. Je ne souhaite pas faire de la mise en scène un exercice d’exégèse, je n’entends pas démontrer quelque chose que personne n’aurait jamais vu.
Ma démarche ne passe pas par une notion réfléchie et voulue de lecture. Je perçois des personnages ou des situations à travers le prisme de la peinture ou du souvenir cinématographique auxquels je veux donner une théâtralité scénique. Je ne me demande pas a priori si je suis fidèle ou infidèle à l’ œuvre. Si j’envisage de travailler sur Racine parce que j’y reconnais une langue qui m’intéresse, je me dois d’être rigoureux sur la diction du vers. En conséquence, j’engage Maria Meriko pour travailler rigoureusement avec les comédiens. Dans ce cas-là, je suis fidèle par nécessité.
Si les vers de Racine sont hurlés ou dits un peu n’importe comment, à quoi cela sert-il de monter Racine ? Je déteste les mises en scène qui banalisent la langue racinienne. Il faut dire Racine le plus simplement possible. Mais les personnages parleront dans des thermes romains. Cette localisation particulière va influer sur le sens. Suis-je infidèle ? Et que veut dire au juste la notion de fidélité au théâtre ? Au XVIIe, on jouait la tragédie en costumes d’époque à la lueur des chandelles ! Le métier de l’acteur n’avait rien à voir avec ce que nous pratiquons aujourd’hui, nous savons difficilement nous représenter ce qu’était cette déclamation plus proche du chant que de la parole quotidienne.
Si nous changeons de pays et que nous prenons Shakespeare, la question de la fidélité est plus insoluble encore. Car la traduction de la langue shakespearienne est en soi une grande trahison. Paradoxalement, si je monte Racine, c’est parce que j’aime Shakespeare. Mais Shakespeare, je ne pourrai jamais le monter qu’en traduction alors que j’aime chez lui sa langue d’origine. Avec Racine, j’ai au moins le privilège de goûter la langue pour ce qu’elle est.
Sur un autre répertoire, ma position reste tout aussi empirique. Quand j’ai monté deux pièces de Pinter (L’amant et Le monte-plat) en les « croisant », c’est qu’il me semblait que les univers des deux œuvres et les personnages avaient beaucoup de choses en commun. En plus, chaque pièce contenait des arrêts dans le temps qui me permettaient de passer sans violence de l’une à l’autre. Je crois que ma démarche était fondée même si elle ne correspond pas, de toute évidence, à la manière dont Pinter avait conçu ses deux pièces en un acte. En s’écartant de la lettre, on peut retrouver l’esprit d’un auteur.
J’ai récemment vu le spectacle de Maguy Marin sur Beckett. Ce n’est guère la totalité du texte de Beckett — c’est un ballet — et pourtant tout Beckett est là. Je reconnais, toutefois, qu’on a récemment traversé une période théâtrale où la mise en scène a souvent pris le pas sur le texte. Mais c’est une tendance actuellement en régression.
Quand on regarde Le mariage de Figaro de Jean-Pierre Vincent, on voit une manière heureuse d’assumer le texte, débarrassée du souci d’imposer une lecture. Un texte solide se défend tout seul. Plus il est imposant et plus il résiste à la possibilité d’en faire n’importe quoi.

