Oui, la lecture de votre dossier m’a touché, dans la mesure où elle a coïncidé avec votre proposition qui consistait à présenter en lecture une de mes pièces au Petit-TEP. Dans un premier temps, je vous avais répondu « oui » et comme vous m’aviez donné la revue à lire, je me suis attaché à le faire assez longuement et j’en ai retiré une impression de désolation. Je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un engrenage de type très ancien, en ce qui me concerne, que j’avais connu et connais encore et qui me renvoyait dans mon passé à quelques cinq années en arrière.
Je retrouvais là tous les éléments propres à l’auteur qui écrit poussé par un besoin irrépressible — dont il est inutile de parler et que chacun connaît. Il écrit, il ne sait pas très bien à qui il va adresser son manuscrit mais il est plein d’illusions ; il pense en particulier que ses textes seront lus et examinés avec soin. Ce qui n’est jamais le cas ; pratiquement jamais le cas : il faut un concours de circonstances et, disons le mot, de hasards.
S’il me faut parler de mon expérience, j’ai écrit parce que tout à coup je me suis découvert le besoin d’écrire pour le théâtre. J’ai pu adresser mes premières œuvres à des personnes de la profession et elles m’ont encouragé. De toutes façons, ce besoin était tel qu’il ne dépendait pas des critiques de l’étouffer dans l’ œuf, de le faire éclore, de _le faire s’épanouir. C’était quelque chose de totalement personnel.
A cette époque je voulais devenir écrivain, je me sentais l’envie, le besoin d’écrire pour me situer ; non seulement intérieurement mais dans la vie. Je n’imaginais pas une autre activité : le théâtre était pour moi quelque chose de très naturel. J’écrivais en dialogues, j’avais besoin de ce véhicule et dès lors j’ai écrit.
C’est devenu plus sérieux quand je me suis aperçu qu’il ne fallait pas se contenter d’écrire une pièce puis de l’envoyer, ce qu’il m’arrivait d’ailleurs de ne pas faire — j’étais tellement heureux de l’avoir écrite que j’en oubliais même le reste, le prolongement naturel. Pourquoi ? En particulier du fait d’un manque de moyens matériels : impossibilité de reproduire, solitude ; j’exerçais une activité de journaliste indépendant, il fallait vivre et je ne pouvais tout concilier.
Jusqu’au jour où, ayant un programme en tête pour un cycle de pièces, j’ai décidé d’écrire véritablement. La première c’était Trotsley etc. Une fois écrite je me suis dit : c’est sérieux, j’y tiens. Aussi j’ai décidé, étant bruxellois, de monter à Paris. Alors, aux innocents les mains pleines, j’ai pensé que pour en vérifier l’importance, j’allais donner cette pièce à Gallimard et au Seuil… Or, coup de chance, les deux ont accepté ! Autre chance, je crois inestimable, celle-là, ma rencontre avec Jacques Lemarchand. Un véritable homme de théâtre avec lequel j’ai pu entretenir un dialogue, pas nécessairement à haute voix d’ailleurs. C’était quelque chose comme une entente totalement implicite. Il savait où j’allais, ce que je voulais faire. Il a lu Le pique-nique de Claretta et pour lui c’était excellent. Son analyse a pu peut-être tenir en six phrases en tout et pour tout, mais pertinentes ; cela suffisait. C’était net. J’étais confiant. Mais je me suis aperçu que, même avec la caution de Jacques Lemarchand et celles d’autres personnes, le problème restait identique. Aujourd’hui, les cautions sont plus nombreuses et le problème reste le même.
Aussi, quand vous m’avez fait cette proposition de lecture et quand j’ai lu le document exprimant cette plainte à plusieurs voix, cette complainte des auteurs professionnels ou en herbe, auteurs le plus souvent à l’agonie, je me suis dit : « Combien de temps faudra-t-il encore que je me soumette à ce système ; combien de temps dois-je accepter d’être à l’essai ?»
Chaque pièce que j’ai écrite, publiée ou pas, a _une histoire. Par exemple, je sais que Trotsky etc. aurait pu être créé en trois, quatre, cinq occasions par des metteurs en scène différents. Mais quand un des hommes de théâtre les plus importants de France vous explique deux ans après : « Je n’ai pu m’y résoudre parce que j’en avais peur » … Il avait craint les retombées politiques sans bien savoir lesquelles, pour lui il était proprement incompréhensible que les trotskystes et les communistes de style stalinien, fassent chorus pour critiquer mon texte ; dès lors celui-ci ne pouvait être que dangereux. Non pas dangereux dans le sens militantiste-manichéen, ce qui n’a jamais dérangé personne, mais vraiment dangereux. Mais si l’art n’est pas dangereux, je ne sais pas pourquoi l’art existe. Dès lors le raisonnement devient facile : on ne fait pas Trotsley etc. parce que c’est dangereux, parce qu’on a peur ; aussi fait-on Britannicus. Et l’on travestit Britannicus.
Parce que la maladie, finalement, et peut-être est-ce la maladie infantile du théâtre contemporain, c’est le « remake ». À mon arrivée à Paris, je n’en étais pas du tout conscient. Je venais voir les metteurs en scène en leur disant : « Vous devez faire Jim le téméraire, c’est une vision extraordinaire du nazisme, c’est prémonitoire … » Aujourd’hui je ne le ferais plus. Pourquoi ? Je parlais de Britannicus, en fait c’est la meilleure comparaison avec Jim. Je viens avec une pièce contemporaine, écrite aujourd’hui, à travers les prismes de pensée d’aujourd’hui ; comment dialoguer avec quelqu’un qui projette sur son Britannicus nazifié, germanisé, américanisé des fantasmes contemporains ? Et pourquoi le fait-il ? D’abord parce que c’est sécurisant, c’est Racine et l’on a moins peur. Cet « engagement », pour moi, est hypothéqué par avance.
J’insiste sur ce phénomène du remake parce que je crois que c’est un trait de civilisation, un fait de société tout au moins. Je dirais que nous nous trouvons à Paris, spécifiquement à Paris, dans la situation de Rome vis-à-vis d’Athènes. Athènes créait et Rome illustrait. Je pense qu’il y a dans cette démarche une parenté avec le phénomène théâtral contemporain qui est surtout spectaculaire, évident à Paris.
Certes, la mise en scène est essentielle. Il ne s’agit pas de créer une dualité entre metteur en scène et auteur. Lors de mon voyage aux Etats-Unis, je me suis aperçu que la mise en scène là-bas était débilitante et j’ai vu ce qu’un théâtre sans mise en scène pouvait produire. Ils sont arrivés à Qui a peur de Virginia Woo!f ? d’ Albee et cela n’ira pas plus loin ; une révolution est à faire au niveau de la mise en scène pour déclencher une autre écriture théâtrale, ce qui s’est déjà produit en Europe et en France. Seulement, ici, cette mise en scène est tellement envahissante que nous sommes également bloqués. Notre politique du remake condamne le théâtre contemporain à l’essai, au coup par coup, au hasard et un auteur ne peut s’exprimer de cette façon.
Vous ne pouvez prendre au sérieux ni la critique, ni les animateurs et metteurs en scène quand il vous arrive coup sur coup, pour chaque pièce, que celle-ci ne soit pas jouée parce qu’un des rouages n’a pas fonctionné, qui n’a rien à faire avec votre œuvre. Et vous êtes renvoyé dans votre coin. Pour Le pique-nique de Claretta cela s’est produit cinq ou six fois au moins. Quand un comité de lecture est unanime et qu’une seule personne s’y oppose et que c’est justement elle qui a le pouvoir, quels sont alors ‚les critères ? Et c’est pourquoi on va vous mettre à l’essai ?
Aussi, je pense que lorsqu’on devient conscient de cette situation il faut d’abord, non pas se replier sur soi mais ne pas être anxieux des opinions et des critiques puisqu’elles sont hypothéquées.
Personnellement je fais mon travail en solitaire. En tous cas il l’a été jusqu’à la création de Pique-nique par Vitez et j’ai appris le théâtre seul.
Pourquoi ? Parce que les gens de théâtre constituent un milieu sociologique dans lequel il faut entrer. Comme la profession est totalement désorganisée l’auteur est la première victime, je dis bien la première victime de cet état de choses. Au bout de dix ans d’écriture, je l’ai ressenti de toutes les manières. Chaque année il m’est arrivé au moins une fois de dire « c’est assez ».
Quand vous voyez le sort fait à l’auteur, je dis qu’il est sans comparaison avec celui dont bénéficient malgré tout le metteur en scène et le comédien, qui n’ont pas tort également eux de se plaindre. Mais l’auteur n’est rien. Cela dit, édité ou non, joué ou non, j’ai pu observer ma progression. Je suis arrivé aujourd’hui à terminer ma septième pièce depuis Trots~ etc. et je suis arrivé, sans l’aide de personne, où je désirais arriver intérieurement, c’est-à-dire dans l’écriture théâtrale. J’ai pu me débarrasser des contraintes des conventions : le temps, l’espace, les lieux. Je suis absolument certain que ce que je fais est très important.
J’ai terminé cette septième pièce ; si vous me demandez « qu’allez-vous en faire ? » je vous dirais que si je m’étais posé la question je ne l’aurais jamais écrite. Je n’en aurais écrit aucune. Je l’ai écrite parce qu’elle devait l’être. Alors je cherche, je cherche l’homme de foi avec lequel je pourrai communiquer, m’entendre, qui n’est pas obsédé par le remake et par son propre ego.
Quand je parlais de profession désorganisée, vous ne pouvez tout de même pas comparer un auteur qui décide d’écrire et de mettre en balance toute son existence, et qui écrit pendant des années en totale insécurité intellectuelle et matérielle, vous ne pouvez le comparer avec quelqu’un qui débarque dans le théâtre et qui, brusquement, a besoin de faire son coup parce que cela lui est permis au nom de je ne sais quelle anarchie libératrice. Il le fait. Il va être approuvé ou pas. S’il est approuvé, il va sévir. Cette humeur qu’il a manifestée une fois et qui est une chance neuf fois sur dix, il va la chercher, il va la poursuivre pendant des années. Mais ce n’est pas un ; c’est dix, c’est cent !
J’ai été en rapport avec des gens qui savent à peine écrire et qui réadaptaient, traduisaient des pièces classiques, mettaient en scène, en images, dirigeaient, écrivaient sur. .. On peut parler de profession désorganisée lorsqu’un théâtre — je parle du théâtre subventionné donc forcément progressiste puisque sa raison sociale n’est pas de « faire » de l’argent — s’adresse à des gens qui n’ont jamais écrit pour le théâtre mais ont des noms ; comme si écrire pour le théâtre n’était pas une profession et un art singuliers.
Or je me suis aperçu au bout de dix années qu’aujourd’hui je pouvais écrire ce que je n’écrivais pas alors. Au début, c’est rigoureusement impossible. Le plus grand nom de la littérature peut écrire une pièce ; dans le meilleur des cas ce sera un beau texte mais je suis sûr que ce ne sera pas du théâtre parce qu’il faut bien que le théâtre s’aligne sur la littérature commerciale qui n’en finit plus de nous proposer les mémoires des gens célèbres. Fort heureusement on badine moins aisément avec les lois de l’art dramatique qu’avec celles du livre fourre-tout, qui n’a plus de littéraire que le papier et l’encre d’imprimerie. Mais comme les metteurs en scène ont décidé de faire du théâtre avec n’importe quel texte, la littérature dramatique, elle, est bloquée.
Le texte est une chose ; mais il y a une technique du théâtre. Pasolini disait que la technique est sacrée et que prendre conscience du véhicule qu’est le théâtre, véhicule spécifique, exceptionnel, et d’imaginer qu’il est exceptionnel par rapport au cinéma et à la télévision, c’est une chose extrêmement importante. Je crois qu’il est d’autant plus exceptionnel et l’est redevenu, parce que le cinéma et la télévision ont pris en charge, à leur compte, des sujets qui avaient envahi le théâtre. Celui-ci devait tout exprimer, notamment le quotidien. Aujourd’hui le théâtre est libéré. Il est purgé. Il peut revenir aux sources. Donc, le théâtre renoue avec ce qu’il y a de plus sacré en lui, de plus profond, je dirai même de plus spirituel, de plus dangereux. Et c’est aujourd’hui que l’auteur pourrait jouer avec le metteur en scène et le comédien son véritable rôle. Mais comme tout est désorganisé la profession est ouverte à tous les faux-monnayeurs et ce n’est plus un métier et de moins en moins un art.
Le voyage que j’ai fait aux Etats-Unis est très riche à cet égard. J’ai dit tout à l’heure « absence de mise en scène ». L’auteur y est roi. Mais quel auteur ? Un auteur doué, en général, servi par des acteurs extraordinaires formés pour le cinéma. Seulement les pesanteurs sociologiques et les lois du « show buziness » sont telles qu’il doit écrire toujours la même pièce, le même psychodrame — existentiel américain.
Signalons en passant que la manière dont on ressent le théâtre américain en Europe est totalement absurde ; elle est insensée. On me dira « il n’y a pas de metteurs en scène ? Et Bob Wilson et les autres ? … » Pourtant quand vous en parlez là-bas avec des gens de la profession, ils vous disent « je n’en ai jamais entendu parler ». Ou bien « un tel soigne les malades, un tel autre est gourou, un tel autre enfin s’occupe d’une secte », etc. Cela montre combien les cloisons sont étanches. Pour l’instant l’absence de metteurs en scène bloque l’écriture théâtrale et, finalement, je me demande si les deux systèmes ne se ressemblent pas, aux Etats-Unis et en France. Là-bas, l’auteur est à l’essai vis-à-vis des producteurs qui se demandent si la pièce va être rentable ; il est à l’essai dans l’ordre du système. Ici, il est à l’essai dans le désordre et c’est plus grave. Vous êtes à l’essai et ce sont vos pairs, vos pareils, les gens qui soi-disant pensent comme vous, qui soi-disant ont les mêmes préoccupations, qui soi-disant sont du même bord, qui vous mettent à l’essai.
Vous rencontrez un metteur en scène, vous l’admirez, vous lui donnez votre pièce et il vous répond : « C’est très bon, mais manque de chance, cela ne correspond pas à mes préoccupations. » Un autre m’a dit : « C’est très fort, mais ce ne sont pas mes idées ». Ou encore à propos de Pique-nique : « la pièce est excellente, mais, voyez-vous, elle est terminée, moi je n’ai plus rien à faire là-dedans » …
Alors que nous demande-t-on ? D’écrire une bonne pièce ? Est-ce tellement sûr ? On nous demande de plaire. C’est la même chose que chez les Américains mais masqué. J’ai travaillé avec l’Actor’s Studio, pour Le pique-nique et le producteur m’a dit : « Figurez-vous que nous avons eu Qui a peur de Virginia Woo!f ? et nous l’avons refusé. C’était une bonne pièce. L’imbécile qui s’occupait à l’époque d’accepter ou de refuser a cru que cela n’allait pas plaire ».
Tant que nous sommes soumis à ce régime aux Etats-Unis et en France, quoique les termes soient différents, on est bloqués, puisqu’il faut que celui qui détient le pouvoir pense comme votre texte, ait les mêmes obsessions, les mêmes tics et qu’il est nécessaire que se présente une opportunité, un hasard. Je pense que, en matière d’art, il est malsain de procéder de cette manière. Je sais qu’en Allemagne il arrive souvent qu’un théâtre monte une pièce qui n’a pas fait l’unanimité à l’intérieur du théâtre mais qui mérite d’être montée.
En ce qui me concerne je sais qu’en Belgique je ne serai pas monté dans le théâtre le plus important pour la simple raison que mon œuvre ne correspond pas avec l’idée que se fait du théâtre le directeur. Ses comités de lecture ont pu approuver une pièce, deux pièces ; il a pu recevoir des propositions de cinq metteurs en scène, il a toujours dit non. Est-ce l’attitude d’un directeur responsable ? Ou bien cet autre qui me dit : « Je vous admire beaucoup, j’aime beaucoup ce que vous faites, mais nous sommes de tempéraments différents : moi j’aime le soleil et vous c’est infernal. Conclusion, je ne peux pas collaborer, je ne peux pas vous aider … »
Eh bien, quand une porte se ferme de cette manière, elle est vraiment fermée et vous êtes renvoyé dans votre coin. Alors, vous allez écrire des choses ensoleillées ? Mais non, vous allez continuer ce que vous faites, malheureusement coupé de possibilités qui bien naturellement se présentaient à vous. Moi, je travaille sur l’homme tel qu’il est, sur sa problématique essentiellement mouvante. Je suis un homme de gauche, mais je n’ai jamais rien eu à voir avec Staline qui niait l’unité des contraires. Il ne reste rien de l’homme si on le refuse à travers cette unité qui est le fond, le substratum de sa nature. On peut certes affirmer le contraire, écrivait Mao Tsé-Toung, prétendre qu’à l’opposé de la société capitaliste la société marxiste ne disparaîtra jamais. Mais il ne s’agit pas alors de marxisme, mais de religion.
En réalité c’est cette problématique de l’homme qui suppose un travail, une exploration dure, franche, honnête de son ambivalence, qui fait peur. Pusillanimité des hommes de gauche ? Non, réactions de dogmatiques, de staliniens. Dans le théâtre contemporain les hommes de gauche sont largement minoritaires. La majorité est restée stalinienne. Et croyezmoi, il a toujours été plus facile d’être stalinien qu’homme de gauche.
L’écriture dramatique est un métier. Elle mérite considération. Je n’aurais pas pu écrire Le pique-nique de Claretta sans avoir écrit auparavant mes trois autres pièces. Je n’aurais pas pu écrire la pièce que je viens de terminer sans avoir écrit Le pique-nique. Cette pièce a été publiée mais quand elle est jouée, à lire les critiques, c’est comme si cette publication n’avait jamais existé. On va vous critiquer en passant, sans aucune référence. C’est aussi un aspect du problème du remake dont nous parlions : lorsqu’un critique de cinéma est confronté avec un film, il s’interroge sur l’auteur : qui est-il ? Pourquoi ? Comment ? Il situe le film, toujours. Un auteur de théâtre, quasiment jamais.
Lisez les papiers : pour la deux millième mise en scène de Phèdre, de Britannicus ou de n’importe quel Molière ou Tchekhov, on ressort l’historique de l’ œuvre, et les pourquoi, et les comment, et voilà ce que le metteur en scène a voulu, et les comédiens jouent comme ceci, et la tradition c’est cela, voyez comme nous sommes totalement concernés… Et gare au metteur en scène qui nous abîmera La cerisaie parce que naturellement Tchekhov c’est précieux, délicat, sacré. Mais qu’un metteur en scène dénature votre pièce à vous, auteur contemporain, on s’en fiche éperdument !
Je crois que c’est assez pathologique. C’est une attitude, à la limite, de malades. Il y a comme une peur de l’actuel, du présent. Le cinéma ne serait pas ce qu’il est s’il fallait toujours parler de « La ruée vers l’or », s’il fallait toujours revenir à Einsenstein, si Bergman n’était pas pris pour ce qu’il est.
On ne peut espérer infléchir, ni même influer sur le cours des choses en sollicitant pour la millième fois tel texte de Marivaux. La critique a beau soutenir que c’est le cas, moi je suis sûr du contraire. Ces exégèses, ces relectures, n’excitent jamais que les gens de théâtre, ne stimulent que les laborantins et analystes qui minent le théâtre, tout comme ils ont miné le roman français. Si les pièces du répertoire recèlent des vérités contemporaines, elles se situent ailleurs, et nous renvoient aux grands mythes qui ont fait la civilisation occidentale. Certes le répertoire est une source de références inépuisable à qui veut créer l’art contemporain. Mais l’exégèse ne tient pas lieu de création.
Dans les arts plastiques, il y a les musées nationaux, les galeries contemporaines. Créer c’est d’abord prendre fond sur son ambivalence à soi, et non s’abriter derrière son intellect, et non penser sur, à propos de, glisser entre, etc. C’est un travail pré-mâché, sécurisant pour celui qui le fait, et cela dans la mesure où il lui permet d’illustrer en quelque sorte sa névrose dès le départ .. Mais dans une société où l’on ne parle plus, où l’on ne lit plus, où l’on n’écoute plus, vous pouvez tout obtenir, tout espérer avec des images. On se satisfait donc du moins dangereux des arts, du moins ambigu des arts, celui des apparences.
Nous avons affaire, la plupart du temps, à des gens qui se prennent pour des auteurs complets. Le metteur en scène se prend pour un auteur complet, pour quelqu’un de tellement accompli, dont les problèmes sont tellement lumineux et importants qu’il peut les projeter immédiatement dans son jeu, recouvrant le texte ; au détriment du texte. Donc on a affaire à des mégalomanes. Je ne crois pas que ce soit être mégalomane que d’écrire, comme le font souvent les auteurs dramatiques d’aujourd’hui, connus ou méconnus et de s’acharner à le faire sans aucune garantie. À part quelques metteurs en scène que l’on peut compter sur les doigts d’une seule main et qui sont complets, une bonne centaine d’autres se prennent pour des Bergman. Alors, je le dis en toute simplicité, s’ils se prennent pour des Bergman moi je me prends, à juste titre, pour ce que je suis. Je me sens beaucoup plus complet qu’eux.
Depuis quatre ans que je vis à Paris, il y a eu au moins huit changements de la mode théâtrale. C’est un rythme presque aussi échevelé que celui de la haute couture. Mais à la différence de ce qui se passe avec la haute couture exportable, elle, ce phénomène théâtral reste très localisé. C’est un travail en vidéo, en circuit fermé. Hors de l’hexagone on n’en veut pas. On ne comprend pas ? Non, c’est plus simple, on refuse d’entrer dans un art fabriqué par des exégètes et qui ne s’adressent qu’à des exégètes.
C’est que Néron, voyez-vous, est un personnage de !‘Antiquité, de même que sa maman. On n’expliquera pas Hitler ou les dictatures modernes à travers Néron et Agrippine. On se trompe de cible. Mais le public est fatigué de cette gymnastique savante. Nous vivons des catégories de Hitler, dès lors à quoi bon brosser un portrait effrayant d’un empereur romain ?
Aux Etats-Unis on ne se réfère pas à Shakespeare pour parler du Watergate. On tourne un film sur le Watergate. A Paris, on en appelle à Corneille et à son Othon pour méditer sur la mort de Pompidou et les difficultés de sa succession. Et tant pis pour ceux qui ne possèderaient pas les clefs du mystère, tant pis pour ceux qui ont oublié les références et les signes du mystère. Aussi je comprends les gens qui préfèrent le cinéma au théâtre.

