La force du « sujet plein »

La force du « sujet plein »

Le 30 Mai 1988

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Écrire pour le théâtre, aujour­d’hui ?
Par résis­tance. Et sans doute en a‑t-il été sou­vent ain­si dans l’his­toire du genre. Mais peut-être qu’au­jour­d’hui, le mot résis­tance a un accent de dos au mur, de dernier car­ré, de baroud d’hon­neur.

La sur­chauffe esthé­tique, l’es­brouffe, l’af­faire­ment ou tout sim­ple­ment une stratégie de faus­saire dis­simu­lent par­fois cette sit­u­a­tion inquié­tante du théâtre mais n’empêchent pas les plus lucides de se pos­er la ques­tion : le théâtre joue-t-il encore la société ou ne devient-il pas, par la force des choses, un jeu de société ? Si l’on croit de moins en moins à un change­ment de société, si l’idée même de change­ment social devient exo­tique aux yeux de beau­coup, a for­tiori com­ment espér­er que le théâtre pour­rait encore chang­er quoi que ce soit ?

Tout se passe très vite.

Résis­tance con­tre la cul­bute de la cul­ture face au sci­en­tisme tech­ni­cien. Depuis cinquante ans, le cap­i­tal­isme a accéléré le proces­sus de l’in­no­va­tion et de l’ap­pli­ca­tion tech­nologiques à un point telle­ment hégé­monique que l’idéolo­gie ( elles ne sont pas mortes, comme le prévoy­ait Daniel Bell … ) de l’ef­fi­cac­ité, de l’ex­pert, est en train de sub­merg­er tout le champ cul­turel. Tout autre enjeu que sci­en­tifique tend à devenir dérisoire.

Con­tre notre cul­ture mil­lé­naire qui s’est faite sans la sci­ence, il n’y a pas de lutte frontale, la lutte est plus sub­tile. L’aven­ture aujour­d’hui, ce sont les mille décou­vertes que l’homme fait en l’homme. C’est l’homme qui est devenu objet d’ex­péri­ence. Si les sujets-savants trou­vent, inven­tent, expéri­mentent, leurs résul­tats ne refor­gent pas dialec­tique­ment un homme de la rue-sujet, fort de la ratio­nal­ité nou­velle mais plutôt un homme-objet atter­ré, plongé dans une stu­peur molle, inqui­et, pas­sif, atom­isé, soli­taire, homme-objet à manip­uler et à guérir à l’in­fi­ni. L’aven­ture est dans les gènes ou dans l’e­space-vide. Dans ce con­texte, le théâtre et sa vieille foi sol­idaire en l’in­ter­sub­jec­tiv­ité fait sou­vent fig­ure du musée Grévin de l’hu­man­ité passée. Je crains fort que la retrans­mis­sion d’un spec­ta­cle de théâtre, fût-il haut de gamme, comme on dit, à la télévi­sion ne résiste pas à une émis­sion sur les tran­quil­lisants ou sur la dernière manière de mourir. Pour ceux qui seraient ten­tés de lire en ceci une page de vague à l’âme du cru human­isme pleur­nichard, qu’on ne s’y trompe pas : la sci­ence, ça marche, ça rap­porte.

On ne peut évidem­ment pas nier l’in­térêt, les réus­sites spec­tac­u­laires des sci­ences ni même de la cul­ture qui en découle. Mais il y a men­ace, et des plus graves, lorsque l’ex­pli­ca­tion sci­en­tifique sert de levi­er pour met­tre le sujet à l’é­cart, pour réduire à rien la force dérangeante de sa sub­jec­tiv­ité. Si nos actes, nos opin­ions, nos com­porte­ments, nos goûts se sont plus exprimables que dans une ratio­nal­ité tech­ni­ci­enne, c’en est fini d’une qual­ité d’homme fon­da­men­tale à son exis­tence : l’imag­i­naire.

Le sci­en­tisme, aidé du développe­ment de la tech­nolo­gie, pré­tend par­ler de l’homme au nom de la « vérité des faits» ; il dénie aux vieux lan­gages, ceux de la métaphore et de la poésie, le droit d’en savoir autant sur nous que les con­nais­sances dites objec­tives. Or, nous sommes des êtres de lan­gage : tous les gens de théâtre le savent bien. Déjà au fur et à mesure qu’il vieil­lit, l’homme voit son pro­pre lan­gage se vider de sa sub­stance. La société cap­i­tal­iste crée un envi­ron­nement qui pré­cip­ite ce mou­ve­ment. Husserl, Hei­deg­ger ont bien expliqué ce phénomène : qu’en diraient-ils aujour­d’hui où sci­ence, media, pub muti­lent le lan­gage d’une manière irré­para­ble ? Dullin, dans les années trente déjà, se demandait si l’homme pour­rait encore longtemps venir écouter au théâtre « une image poé­tique sans ennui ». Cette inter­ro­ga­tion-là, je la ressens comme forte­ment actuelle. Le théâtre est un lieu de métaphore, un petit monde en réduc­tion, et cerné de partout par la pro­liféra­tion tech­ni­ci­enne, il survit comme un moment archaïque de nous-mêmes. Si ce moment venait à dis­paraître, nous subiri­ons une ampu­ta­tion, nous seri­ons com­plète­ment « arraison­nés » (Hei­deg­ger) par les objets tech­niques et leur com­men­taire ver­bal ( ou « dé-raison­nés » peut-être … ).

Une autre men­ace tout aus­si vive que la pre­mière : la cul­ture médi­a­tique. Elle n’est pas venue s’a­jouter sim­ple­ment à la cul­ture issue de la tra­di­tion. Non, la cul­ture médi­a­tique vam­pirise la cul­ture mil­lé­naire, elle crée de !‘insignifi­ance en exploitant une cul­ture autrement plus riche et plus féconde qu’elle-même. Beethoven con­damné au clip pub­lic­i­taire … Qu’on regarde ces mil­liers de livres, écrits par des « notoriétés médi­a­tique­ment repérables », vedettes en tous gen­res, jour­nal­istes, politi­ciens, gens de spec­ta­cle, qui n’ont d’autres fonc­tions que d’al­i­menter les béné­fices de la machine édi­to­ri­ale. Il y a dans toutes ces pub­li­ca­tions une sin­gerie de la con­vic­tion, de l’opin­ion, de l’ex­pres­sion de soi. Beau­coup d’es­say­istes améri­cains, français, alle­mands ont poussé, ces derniers temps, un cri d’alarme. Le théâtre n’échappe pas au pil­lage. On récupère en lui ce qui peut marcher — tel nom d’au­teur recon­nu, tel acteur — pour fab­ri­quer des spec­ta­cles-ali­bis. Comme beau­coup de directeurs de salle ou de dif­fuseurs ont des intérêts de rentabil­ité à respecter, comme cer­tains défend­ent dans la poli­tique cul­turelle qu’ils mènent des objec­tifs qua­si élec­toraux, ces spec­ta­cles-ali­bis tombent à point nom­mé pour avoir l’air de « faire de la cul­ture » sans en pren­dre véri­ta­ble­ment le risque. Nous vivons au temps des straté­gies pru­dentes où il n’est pas bon de revendi­quer le droit à un théâtre com­plexe, exigeant. Déjà, je vois des scènes impor­tantes exhiber des décors d’une plat­i­tude télévi­suelle ; le reste du spec­ta­cle ne va-t-il pas s’en­lis­er dans ce plus vrai que vrai ? On veut ce qui marche, on veut des salles pleines, même si on les rem­plit avec cette « camelote cul­turelle » (Adorno) qui ressem­ble à la cul­ture alors qu’elle n’est qu’un ersatz mis­érable.

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