Dans la tradition culturelle occidentale où le mouvement historique, le sentiment du devenir, les notions de progrès, de dépassement, de rupture, toute idéologiques qu’elles soient, déterminent ce que l’on est en droit d’attendre ou de rejeter dans la pratique d’un art, le renouvellement ne se fait que par la marge.
Même si toute localisation dans la marge ne peut pas être tenue pour une garantie automatique d’innovation, le respect des façons moyennes de faire, la perfection même de la norme, sont un embaumement, une manière de laisser les choses en l’état et de profiter du confort et de la sécurité que donne en prime cette position.
Il n’y a pas de théâtre vivant sans une dose d’irrespect, sans une certaine agressivité à l’égard de ce qui se fait et de ce qui est. Cette violence exercée sur l’état existant, on la retrouve en premier lieu chez les auteurs. Lorsque Goethe écrit le second Faust, on ne peut guère supposer que ce qui l’anime soit le souci de proposer à l’amour du public une pièce simple, bien faite, susceptible de ravir immédiatement la satisfaction de tous. Aussi a‑t-on pu dire que « ce n’était pas du théâtre ». Mais à voir parfois le visage du théâtre qui réussit, on peut comprendre que certains écrivent du « théâtre dans un fauteuil ». Musset ne s’illusionnait pas sur le caractère représentable de certaines de ses œuvres, Lorenzaccio notamment, car elles ne correspondaient guère aux demandes économiques et esthétiques de son temps.
Avançons dans l’histoire des textes théâtraux. Qu’est-ce qui pousse Ibsen vers Peer Gynt, Claudel vers Tête d’or ou Le soulier de satin, Genet vers Les paravents, Koltès vers Quai ouest ou Dans la solitude des champs de coton ? Peut-être la certitude d’écrire un grand théâtre qui a pour vocation première de défier le théâtre, de s’accomplir aux limites du possible de cet art, de donner des coups violents au comestible, à l’acceptable, au tolérable, au bien ‑adapté. Des œuvres comme celles-là grincent de partout, font grincer le spectateur de partout, elles sont aussi capables de vider les salles que de les remplir. Question de moment, question de talents, question de niveau de formation du public.
Retenons de tout cela que la nécessité économique du succès née du développement historique d’un art lié au commerce, relayé plus tard par l’urgence d’une rentabilité symbolique des politiques culturelles, a provoqué une dialectique de l’appareil et de l’œuvre, a forcé les œuvres à s’ engendrer parfois contre la logique de l’appareil et de la majorité du public qui la soutient. Le théâtre s’écrit aussi contre le théâtre, contre le plaisir de la bonne soirée entre amis.
Chez certains metteurs en scène, cette violence peut aller jusqu’à l’attaque du texte qu’ils mettent en scène. Je ne pense évidemment pas ici à la facilité qu’il y a à faire n’importe quoi d’un texte. De même qu’une certaine illisibilité peut être atteinte par le premier plumitif venu sans pour autant avoir des parentés, mêmes lointaines, avec le second Faust, de même, on peut massacrer un texte en le mettant en scène sans pour autant être un metteur en scène qui compte.
La violence ici pointée est une force positive, un défi lancé à l’ordre ancien que l’ œuvre ( classique ou moderne) peut contenir, au poids d’inertie qu’elle peut renfermer. Une œuvre est comme un organisme vivant dont certains aspects se régénèrent ou même apparaissent avec le temps. Mais ce n’est jamais toute l’œuvre qui est vivante, même à l’instant de sa contemporanéité, elle dissimule sous son masque d’homogénéité des éléments d’un parcours ancien et d’autres qui trouveront pertinence et actualité plus tard.
C’est pourquoi la démarche de metteurs en scène comme Meyerhold ou Brecht comporte une grande justesse jusque dans son excès. Certes, on peut estimer, avec raison, que les adaptations que Brecht (par exemple) a faites de pièces classiques reconnues ( Coriolan de Shakespeare, Le précepteur de Lenz, le Dom Juan de Molière par exemple) sont terriblement réductrices par rapport aux œuvres originales, mais il ne s’ensuit pas pour autant que la position théorique de Brecht selon laquelle il faut refuser l’intimidation par les classiques soit fausse.
Elle témoigne simplement de ce qu’un auteur ou un metteur en scène ne s’attaquent à une œuvre qu’à leurs risques et périls, dans la possibilité notamment d’être inférieurs à l’œuvre qu’ils corrigent. Un remanieur qui se révèle plus grand que l’œuvre remaniée s’avère être un auteur à part entière ( voir Shakespeare ou Molière) et devient lui-même très difficile à « dépasser ». Dans le cas contraire, il s’est attaqué à plus puissant que lui, et il sort vaincu de la confrontation. Le résultat est nécessairement aléatoire, la prétention théorique jamais infondée.

